‹ La Guerre de Course Dans le Passé Dans le Présent et Dans l’AvenirChapitre 8 sur 27 · LE DÉVELOPPEMENT DE LA COURSE · texte numérisé non relu

LE DÉVELOPPEMENT DE LA COURSE

La découverte du Nouveau-Monde et de la route des Indes, en donnant au commerce maritime un immense essor, développa considérablement la course. La jalousie et l'envie excitèrent au plus haut pointla rivalité des peuples navigateurs, désormais magnétisés par le désir d’accaparer le commerce de leurs rivaux.

Les prétentions exagérées et injustes de certaines nations excusaient, il est vrai, cet esprit de rivalité.

Le Portugal rêvait de s'approprier le commerce de l'Orient, principalement celui du littoral africain, et de s'arroger le domaine des mers orientales.

L’Angleterre voulait qu'on lui reconnût la suzeraineté des mers et l’on sait la fameuse polémique de Grotius et de Selden : le premier publiant, en 1609, le Mare liberum où il démontre l'injustice et l’insanité de l’arrogance anglaise, le second répondant, quelques années plus tard, en 1635, par le Mare clausum où il s'efforce de justifier les prétentions de sa patrie.

Venise, dont la puissance déclinait de jour en jour, persistait à célébrer chaque année la cérémonie de son

omnipotence sur l’Adriatique. « Desponsamus te mare in

signum veri et perpetui dominii », proclamait le doge, quand, du Bucentaure, il jetait son anneau dans les flots.

Le Portugal, l'Angleterre, Venise, l'Espagne, la France, ne songeaient qu'à se ruiner réciproquement.

Dans toute guerre, c’est l'anéantissement du commerce. de l'adversaire que l’on cherche avant tout.

On en vient même à provoquer un conflit pour détruire le commerce d’un rival, s'enrichir de ses dépouilles et lui succéder dans ses entreprises.

En dehors de toute hostilité, les nations s'efforcent de susciter au commerce de leurs voisins le plus d'entraves possible afin de l’accaparer.

LE. — La course, qui bouleverse les relations commerciales de l'ennemi, lui enlève ses navires et ses cargaisons, détourne le courant des affaires, ruine négociants et armateurs, qui enrichit son propre pays par la concurrence qu'elle détruit et les marchandises qu’elle importe, la course prit une importance inouie.

Jusqu’alors elle n'avait guère servi qu’à protéger le littoral et à maintenir en respect l'ennemi sur mer. Désormais elle jouera un rôle de premier ordre, rôle spécial et qu'elle gardera quand paraîitront les combats d’escadres entre lourds vaisseaux de lignes.

L'esprit de rivalité qui se manifestait entre belligérants ne pouvait manquer d'atteindre aussiles neutres. Le désir d'affaiblir le commerce ennemi par tous les moyens, cette jalousie qui s’exaspère à l'idée que les voisins pacifiques profiteront de la guerre pour s'enrichir et surtout la crainte que leurs fraudes, leurs réclamations et les procès

qui s’ensuivront ne fatiguent les corsaires, tout cela

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amena les belligérants à déclarer de bonne prise les marchandises ennemies chargées sur navires neutres et les marchandises neutres chargées sur navires ennemis.

On alla même jusqu’à déclarer de bonne prise le bâtiment neutre chargé de marchandises ennemies : le neutre, alléguait-on, favorise l'ennemi en transportant ses denrées ; le sort du navire n'est-il point lié d’ailleurs à celui de la cargaison ?

Dans le même esprit de rivalité toujours et afin d’exciter l’ardeur des corsaires en augmentant les occasions de capture, on imposa aux neutres de multiples obligations, dont la sanction fut la confiscation de leur navire, et on chargea de contrôler l’'observance de ces obligations, on donna la police des neutres aux corsaires eux-mêmes.

Les formalités de la visite devinrent plus minutieuses et plus rigoureuses: s’y soustraire fut considéré comme un acte d’hostilité.

Les corsaires eurent le droit de vérifier les papiers de bord, et le bâtiment, requis de les présenter, dut s’exécuter sous les peines les plus sévères. Cette obligation était indispensable pour constater la nationalité des navires et surtout pour atteindre les pirates qui, n'ayant point de papiers, cherchaient toujours à s'échapper.

Au droit de reconnaître la nationalité du bâtiment, on joignit, pour les navires de guerre, celui de le fouiller de la cale au pont, d'ouvrir tous les colis, d'interroger l’équipage, afin de s'assurer que les papiers et les déclarations du capitaine étaient exacts.

Si même tout était en règle, on reconnaissait encore au corsaire le droit de saisir le bâtiment qui lui inspirait des

soupçons.

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D'innombrables abus ne pouvaient manquer de se produire. La convoitise était trop vivement excitée par les nombreux vaisseaux aux riches cargaisons qui sillonnaient les mers, les bâtiments portugais chargés des produits des Indes orientales, les galions d'Espagne rapportant l'or de l'Amérique, les navires de toutes nations, partis à la découverte de quelque nouvelle partie du monde et revenant avec les objets les plus rares et les plus précieux.

Les prétextes d’ailleurs ne manquaient point aux corsaires pour inculper un neutre et l'arrêter.

Ainsi se développa et fut réglementée la course dans les différentes nations maritimes. Mais elle ne présenta point chez toutes la même permanence ni la même importance.

Nous allons le constater en étudiant l'historique de la course.

IL. — La première puissance maritime de l'Europe fut l'Espagne : avant toute autre nation elle posséda une puissante marine militaire qui longtemps lui assura l'omnipotence maritime ; aussi la course ne fut-elle guère en honneur chez elle : lors de la guerre de Hollande, ce ne fut qu’en dernière extrémité qu’elle y eut recours. Le désastre de l’'Armada porta à la marine espagnole un coup dont elle ne se releva point ; mais les corsaires gardèrent cependant leur rôle secondaire : à la vérité, toutes les fois que des hostilités éclataient avec la France, quelques-uns d’entre eux croisaient sur les côtes de l'Atlantique et de la Méditerranée, bloquaient l'embouchure de la Gironde et de la Loire, mais ce n'étaient que de simples barques, redoutables seulement pour les pêcheurs et les caboteurs.

La Hollande, lorsqu'elle se sépara de l'Espagne, dispo-

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sait à peine de quelques vaisseaux mal équipés ; elle dut s’en remettre complètement aux corsaires pour la défense de ses côtes et de son pavillon. Le commerce espagnol était une riche proie ; les corsaires sortirent en nombre considérable des ports hollandais et la république révoltée délivra même des lettres de marque à une multitude d'aventuriers de tous pays. C'est peut-être dans cette guerre d'indépendance de Hollande que les corsaires commirent le plus d'injustices et d'excès : peu à peu, leur nombre augmentant et le commerce ennemi s'affaiblissant, ils s’en prirent non plus seulement aux bâtiments espagnols, mais aux navires neutres, et, durant de longs mois, les « gueux de la mer » furent la terreur des négociants européens. |

Son indépendance assurée, la Hollande se débarrassa des corsaires et, suivant l'exemple de son ancienne métropole, elle mit toute son ambition à acquérir une puissante flotte da guerre destinée à protéger son commerce. En 1672, sa marine militaire était assez forte pour soutenir le choc des deux flottes réunies de France et d'Angleterre. De plus, les négociants hollandais avaient peu de goût pour les entreprises aventureuses qui séduisaient les armateurs français ; ils préféraient continuer coûte que coûte leurs opérations commerciales, quitte à équiper d'onéreux convoyeurs.

Telle était également l'opinion des villes italiennes et des villes hanséatiques. À ces cités le commerce était indispensable : son interruption eût amené dans leur vie économique une perturbation trop grave que n’eussent point compensée les bénéfices aléatoires de la course.

Aussi étaient-elles avant tout pacifiques et firent-elles

La Macus. 3

opus

toujours tous leurs efforts pour demeurer :en paix avec leurs belliqueux voisins de France et d'Angleterre.

La Suède, la Norvège, la Russie avaient une vie économique absolument différente de celle de l’Europe occidentale : elles luttèrent peu sur mer, sauf contre les pirates de la Baltique et de la mer Noire, etla course chez elles demeura sans histoire. De même que la Hollande elles cherchèrent même à l’éviter. Un traité du 26 novembre 1675 entre la Suède et les Provinces-Unies la prohibait au cas de conflit. A la vérité, la guerre ayant éclaté quelques mois plus tard entre’ces deux puissances, le traité fut violé de part et d'autre ; mais à la conclusion de la paix elles s’indemnisèrent réciproquement.

Durant sa longue guerre contre les Turcs, de 1767 à 1774, la Russie ne délivra point de lettres de marque.

Quant à la Turquie, nous n'avons pas à en parler, elle ne figurait point alors au nombre des nations civilisées.

En Angleterre, les corsaires furent beaucoup plus en honneur ; c’est eux qui vinrent à bout de l'Invincible Armada de Philippe IT; quelques mois plus tard le 30 juin 1589, ils s’emparaient à l'embouchure du Tage de soixante vaisseaux de commerce. En 1596, au nombre de 153, ils attaquaient el prenaient Cadix, après avoir détruit une flotte espagnole qui se disposait à appareiller pour l'Angleterre. Les exploits de Francis Drake au xvi* siècle dans l'Amérique espagnole sont demeurés aussi célèbres chez nos voisins que ceux de Duguay-Trouin ou de Surcouf chez nous.

Mais l'Angleterre ne tarda pas, elle aussi, à organiser de puissantes flottes de guerre. Sous Jacques IT, elle possédait déjà 173 vaisseaux de ligne montés par 43.000

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hommes d'équipage. Un impôt spécial, le ship money fut institué en 1634 pour l'entretien de la marine par le roi Charles I. A partir du xvi° siècle, la course ne joua donc plus en Angleterre, sauf aux époques de crise, notamment lors des guerres de la Révolution et de l'Empire, qu'un rôle secondaire ({).

III. — En France, au contraire, elle ne cessa d'avoir une importance considérable.

Au xvil° siècle, alors que toutes les nations maritimes étaient parvenues à organiser des forces navales permanentes, la France seule ne possédait point encore de flotte militaire. Ravagée par les guerres de religion, par les troubles de la Fronde, elle avait complètement délaissé sa marine et s’en trouvait dépourvue à une époque où l’'Espagne, la Hollande, l'Angleterre comptaient déjà de nombreuses escadres. Les corsaires étaient sur mer ses seuls défenseurs et c'est en France que la législation en matière de course était la plus abondante et la plus complète. Depuis l'édit d'Henri III de mars 1584, qui compléta l'ordonnance de 1400, la course présenta en France tous ses caractères (2). e

(1) Nous reviendrons d’ailleurs incidemment sur l'histoire de la course en Angleterre, elle est intimement liée à l’histoire de la course en France.

(2) Voici les dispositions principales de cet édit :

« Nous (Henri II[) auons permis... que tous nauires de guerre de nous et de nosdicts subjects, descouvrans à veue ou plus prez aultres nauires, soit d’amis, alliez ou d’aultres, pourront courir après et les semondre d'amener leurs voiles ; et, estans refusans de ce faire après cette semonce, leur tirer artillerie, jusques à les contraindre par force. en quoy faisant venant au combat par la témérité ou oppiniastreté de

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Louis XIV, merveilleusement secondé par Colbert, organisa en quelques années une flotte capable de lutter contre celle de ses rivaux. On put dire, en 1675, que la marine française, qui venait seulement de naïtre, était arrivée d'emblée à l'apogée de sa puissance (1). Mais cette période de puissance ne dura pas. |

Pendant la seconde moitié du règne du grand roi, la flotte française, battue, désorganisée, fut abandonnée dans les ports et la course redevint la seule arme sur mer.

Ce fait se reproduisit en partie sous Louis XV, sous Louis XVI et lors de la Révolution.

Favorisés, encouragés de toutes les façons par les gouvernements qui voyaient en eux leurs derniers auxiliaires sur mer, les corsaires acquirent et conservèrent en France une importance qu'ils n'eurent en aucun autre pays.

Nous voyons là un motif tout particulier d'insister sur

l'histoire de la course en France.

ceulx qui seront dans lesdicts nauires et lä-dessus estans prins, nous voulons et entendons la dicte prise estre déclarée bonne.

» .. Voulons et ordonnons que si les nauires de nosdicts subjects font, en temps de guerre, prises par mer d’aucuns nauires appartenant à aultres nos subiects ou à nos alliez, confederez ou amis, esquels y ait biens, marchandises ou gens de nos ennemys, ou bien aussi navires de nosdicts ennemis, esquels y ait personnes, marchandises ou aultres biens de nosdicts subiectz, alliez, confederez et amis ou esquels nosdicts subiectz, confederez ou alliez fussent prisonniers en quelque portion, que le tout soit déclaré de bonne prise et dès à présent comme pour lors, auons ainsi déclaré et déclarons par ces présentes, comme si le tout appartenait à nosdicts ennemis. » (Pardessus, {. 1v, p. 313 et s.)

(1) « La France, écrivait David Hume, qui douze ans auparavant avait à peine un vaisseau de guerre dans ses ports, était parvenue, à force de constance, à se voir

plus à la vérité dans son état actuel que dans ses ressources — la première puissance maritime de l'Europe. » (Hume, Hist. d'Angleterre, t. x, p. 28).

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