‹ La Guerre de Course Dans le Passé Dans le Présent et Dans l’AvenirChapitre 9 sur 27 · CET · texte numérisé non relu

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Au xvn° siècle, les armements se multiplièrent considérablement : Dunkerque, Calais, Boulogne, Dieppe, Saint- Malo, Nantes équipaient, avec un soin, jusqu'alors inconnu, des bâtiments solides et légers pourvus de tout ce qui pouvait leur donner quelque supériorité.

Les armateurs empruntaient des sommes considérables afin de mettre à la mer un plus grand nombre de vaisseaux.

Les habitants des ports, les riches négociants,les grands seigneurs, ne craignaient point de leur faire des avances importantes, sachant qu'ils seraient indemnisés par des prises riches et nombreuses.

Armer un corsaire devint une entreprise des plus lucratives, un moyen sûr et prompt d'augmenter ses ressources, que les plus grands seigneurs ne dédaignèrent pas d'employer. En voici un curieux exemple : « Le 4 mars 1678, la cour étant à Oudenarde et M®° de Montespan, que son service attachait à la reine, étant du voyage aussi bien que M. de Seignelay qui était à la suite du roi, la belle marquise demanda à son royal amant s'il consentirait à lui prêter un vaisseau, qu'elle armerait à ses frais, pour courir sus aux Espagnols et aux Hollandais, dont les navires inquiétaient les commerçants français... M. de Seignelay, par ordre du roi, écrivit à son père, priant qu'on choisit, parmiles vaisseaux que $. M. pourrait prèter, le meilleur et le plus convenable, pour la course... Il fut convenu que le Comte serait le vaisseau sur lequel mettraient une portion de leur fortune M"*° de Montespan et M"° la comtesse de Soissons, que la marquise voulait bien associer à son entreprise... (Î) »

(1) Archives de la marine vol., des autographes de MM. Colbert et de Seignelay, 5-11 mars 1678.

On vit même en 1688 le ministre de la marine, Seignelay, de concert avec Louvois, armer et équiper un vaisseau dont le commandement fut confié à Jean Bart.

Les corsaires sont d’ailleurs très en faveur; ils se civilisent. De véritables hommes de guerre se forment parmi eux. Ils ont de puissants navires, montés par des équipages de choix ; la discipline règne à leur bord et chez eux l'esprit de lucre cède de plus en plus au désir de bien servir le roi et la patrie. La célèbre ordonnance sur la marine de 1681 rappelle et précise toutesles prescriptions ({) relatives à la course. De plus en plus, les corsaires font partie de la marine militaire et, lors de la guerre de la Ligue d'Augsbourg, Pontchartrain leur déclare que non seulement il les regarde comme étant au service du roi, mais que, dans le cas où ils se trouveraient réunis à des vaisseaux de l'Etat, ce sont les plus anciens capitaines sans distinction d'origine qui doivent prendre le commandement sur les plus jeunes.

(1) Une caution d’une somme définie et invariable est exigée pour chaque bâtiment armé en course; prendre du service à l'étranger, comme cela avait été jusqu'alors pratiqué, est interdit; la situation des neutres se précise : « Celuy qui aura obtenu commission pour équiper un vaisseau de guerre sera tenu de le faire enregistrer au greffe de l’admirauté du lieu où il fera armement et de donner caution de la somme de 15.000 livres qui sera receuë par le lieutenant en présence de nostre procureur.

» … Défendons à tous nos subjects de prendre commission d’aucuns rois, princes ou Estats étrangers pour armer des vaisseaux en guerre et courir la mer sous leur bannière, si ce n’est par nostre permission, à peine d’estre traitez comme pirates.

»..Tous navires qui se trouveront chargez d'effets appartenant à nos ennemys et les marchandises de nos sujets ou alliez qui se trouveront dans un navire ennemy seront pareillement de bonne prise. » (Pardessus, t. 1v, p. 384 et s.).

Leur action sur la conduite générale et l'issue de la guerre prend une influence de plus en plus grande.

Dans la guerre de la Ligue d'Augsbourg, Jean Bart force le blocus établi devant Dunkerque par les Anglais et les Hollandais, leur capture un nombre de vaisseaux tellement considérable que les bâtiments hollandais n'osent plus prendre la mer, importe en France des navires chargés de blé si bien que sur tout le territoire les prix baissent d'une façon sensible {1}, et triomphe enfin, malgré l'infériorité de ses forces, dans un combat que lui livre l'amiral Ruyter, commandant la flotte hollandaise. Dans l'automne qui suit le désastre de la Hougue, plus de cent navires capturés entrent dans Saint-Malo et en quinze jours un armateur de cette ville fait douze prises considérables.

Duguay-Trouin, avec quatorze vaisseaux, entreprend sa fameuse expédition de Rio-Janeiro, et les lettres d’anoblissement (2), que lui octroya Louis XIV, nous apprennent qu’en 1709 il avait déjà capturé plus de trois cents

navires marchands et vingt vaisseaux de guerre (3).

(1) En 1694, il est anobli « pour avoir ramené l'abondance dans le royaume en reprenant aux Hollandais notre convoi des blés de Pologne ».

(2) Lettres de Louis XIV à Duguay-Trouin, juin 1709.

(3) En entreprenant l'expédition de Rio-Janeiro, Duguay-Trouin obéit d’ailleurs à un tout autre mobile que le désir de s'enrichir. Son but était plus grand, plus noble; il avait un plan bien arrêté, celui de ruiner le Portugal qu'il considérait comme un des agents les plus actifs de la guerre de Succession d'Espagne. Nous avons sur ce point le témoignage d'un de ses contemporains .« M. Duguay et ses armateurs,

disait celui-ci en 1712, en racontant l'expédition, avaient formé ce des-

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Cassard ruine les possessions portugaises du Cap Vert. la florissante colonie de Santiago, les Antilles anglaises, ravage Surinam aux Hollandais et les force à payer une rançon de deux millions, dévaste les côtes de Guyane et revient saccager les Antilles; la paix d'Utrecht seule peut l'arrêter.

M. de Pointis, avec douze vaisseaux et 2,000 soldats, que lui a prêtés le roi, assiège et prend la place de Carthagène qu'il rançonne de dix millions.

M. d'Iberville s'empare au Canada du fort Nelson, le premier établissement des Anglais.

Saint-Simon, dans ses Mémoires, rapporte quelques autres exploits de nos corsaires. En 16J4, il écrit: « Tourville prit ou défit et dissipa presque toute la flotte marchande de Smyrne, dont il battit le convoi, et fit encore plusieurs moindres expéditions, cette même campagne, qui coûtèrent fort cher aux Anglais et Hollandais. Rooke qui commandait cette flotte eutprès de cinquante vaisseaux brûlés ou coulés à fond et vingt-sept pris, tous marchands et richement chargés : sur un seul de ceux qu’on prit, la charge fut estimée cinq cent mille écus eton croit la perte

des ennemis de plus de trente millions. On prit aussi deux

sein, considérant combien Je roy de Portugal, entré dans la grande alliance contre la France et l'Espagne, avait, dans la présente guerre, apporté de préjudices et causé de traverses à ces deux royaumes, parce que Lisbonne et autres costes de sa dépendance servaient d'entrepôts au débarquement des troupes étrangères, vivres et munitions, qui fatiguaient l'Espagne avec les troupes portugaises du côté de l’Estramadoure, el que les escadres ennemies, allant et venant dans la Méditerranée, trouvaient en Lisbonne tous les rafraichissements et agrests

nécessaires pour se remetire en bon estat. » (Archives de Saint-Malo, manuscrit CC, 388).

ns

gros vaisseaux de guerre et on a coulé bas les deux autres. Coetlogon brüla les vaisseaux anglais qui s'étaient retirés à Gibraltar (1). »

En 1695, il dit encore : « Nos armateurs et nos escadres leur (aux Anglais) prirent force vaisseaux marchands, en battirentles convois et valurent force millions à notre commerce, au roi et à M. le comte de Toulouse (2). » Le comte de Toulouse, comme amiral, avait droit au dizième du butin; ses profits de l’année 1695 lui permirent de donner vingt-quatre pièces de canon à la ville de Saint-Malo et de tenir table ouverte (3).

BrefJean Bart, Duguay-Trouin, Nesmond, Forbinenlevèrentà l'Angleterre plus de 4.200 vaisseaux et plus de 700 millions ; ils ruinèrent la compagnie des Indes à laquelle étaient intéressés la plupart des négociants de Londres.

Le roi n'avait cessé de les encourager. Le 5 décembre 1672, il décide que les bâtiments ennemis armés en course, dont ils s'empareront, leur appartiendront entièrement et qu’en outre il leur sera payé cinq cents livres pour chaque pièce de canon (4).

Le 10 septembre 1692,ilaccordeune primeauxarmateurs qui enlèveront des paquebots : deux mille livres pour les paquebots d'Angleterre et d'Espagne et mille livres pour les autres (9).

Les guerres ont été si nombreuses et si malheureuses

sur mer pour la France durant le xvri® siècle que la

(1) Saint-Simon, Mémoires, Paris, Hachette, 1879, t. 1, p. 267.

(2) Saint-Simon, t. 11, p. 310.

(3, Mercure de France, janvier 1696, p. 321.

(4) Isambert, Jourdan et Decrusy, Recueil général des anciennes lois françaises, Paris, Plon, 1. x1x, p. 24.

(5) Isambert, t. xx, p. 168.

— AL course, à la fin du règne de Louis XIV est la seule ressource de notre pays. :

Le roi a dû se résoudre à prêter des vaisseaux et même des troupes aux corsaires : c'est grâce à cela d’ailleurs que ceux-ci ont pu entreprendre leurs grandes expéditions. L’ordonnance du 5 octobre 1674 généralise ce système de prêts et le réglemente (1).

Peu à peu on cesse tout armement maritime régulier, on désarme les gros vaisseaux et on confie aux corsaires tous ceux qu'ils peuvent utiliser; seuls les navires audessus de quarante-quatre canons ne leur sont point livrés.

Afin d'encourager les corsaires qui deviennent indispensables, le roi en 1691 leur abandonne la totalité des prises (2) et facilite le prêt de ses vaisseaux (3).

(4) « … Les intendans attendront les ordres de S. M. avant de remettre entre les mains desdits armateurs les bâtiments qu'ils auront demandé.

» En cas qu'il fût besoin de les radouber, la dépense en sera faite par lesdits armateurs, suivant les ordres desdits intendans et commissaires généraux qui arrêteront la dépense pour en être lesdits armateurs remboursés sur les prises qu'ils feront ; comme aussi lesdits armateurs pourvoiront de même aux agrès et apparaux de rechange. »

Quand les prises auront été jugées, S. M. veut « qu'avant toute autre dépense, ledit vaisseau soit radoubé et remis au même état qu'il aura été donné, toutes les consommations remplacées et les armateurs remboursés de la première dépense qu'ils auraient faite soit pour le radouber ou pour le rechanger.

» Le reste de ce qui sera provenu desdites prises sera partagé en trois portions égales, l'une desquelles appartiendra à S. M. pour son vaisseau, l’autre aux armateurs pour l'armement et la troisième à l'équipage. » — (Isambert, t. x1x, p. 149).

(2) Les prises étaient ainsi réparties entre l'équipage : le capitaine 12 parts, le lieutenant 8, l'écrivain 6, le chirurgien 4, les maîtres canonniers et charpentiers 3, les matelots selon leur mérite de 2 à 1/4. Les veuves recevaient la part de leur mari décédé et en outre une allocation prélevée sur le tout au gré du capitaine.

(3) « Les vaisseaux leur seront remis radoubés et en état de naviguer

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Mais, au bout de quelque temps, il constate que l’entretien des vaisseaux de guerre et des arsenaux est fort onéreux pour l'État et il décide d'y faire participer les corsaires, qui en définitive sont seuls à en profiter. Le 6 novembre 1694, S. M. se réserve donc un cinquième du produit des prises, prélevé après le dizième de l'amiral et les frais de justice et de vente /1).

Au xvir* siècle le système des prêts de vaisseau est abandonné et l’action des corsaires se borne à des entreprises isolées et peu lointaines qui néanmoins ne sont pas sans efficacité.

Voici ce que l’on pouvait dire de la course après la guerre de Succession d'Autriche : « Les combats de l’année 1747 avaient anéanti la marine de l'État; mais de simples particuliers, des armateurs, s'étaient immortalisés par des efforts plus puissants que ceux du gouvernement, et les prises nombreuses qu’ils avaient amenées dans nos ports étaient une compensation aux pertes éprouvées par la

marine royale. Le traité d'Aix-la-Chapelle mit fin à cette

avec leurs agrès et apparaux ordinaires, armes, canons, poudre, munitions et ustensiles nécessaires, dont il sera fait un inventaire au bas duquel les armateurs s'engageront de rendre les vaisseaux au même estat,.

» Les armateurs seront chargés de la fourniture des vivres et de la solde des équipages, au moyen de quoi les prises leur appartiendront en entier, sans que S. M. puisse y prétendre aucune chose... Déclare S. M. que les armateurs ne seront point responsables de la perte des vaisseaux et que les officiers entretenus et les gardes de la marine qui y serviront seront payés de leurs appointements ordinaires du port, dont ilne pourra être demandé aucun remboursement auxdits armateurs. » — (Règlement du 5 décembre 1691, Isambert, t. xx, p. 141).

(1) Isambert, t. xx, p. 228.

hrs guerre qui avait été si dommageable au commerce anglais (1). »

Dans la guerre de Sept Ans, les corsaires déployèrent la plus prodigieuse activité : il en sortit de tous les ports français de Dunkerque à Saint-Jean-de-Luz et l’histoire a gardé les noms de Canon, de Dunkerque ; Rosier, de Bordeaux ; Martin La Fargue et Forestier, de Bayonne. Le

Mercure de France, dans chacune deses livraisons, enre-,

gistrait leurs exploits. On lit dans celle de septembre 1737 : qu'il y avait une émulation extrême parmi les armateurs à qui ferait construire et mettrait en course le plus de navires ; un échevin de Marseille, Couturier, ressuscita même une sorte de bâtiment à voiles et à rames, armé de 26 canons et marchant à soixante avirons, aussi légèrement qu'une galère par les temps de calme plat (2). Le corsaire Thurot s'échappa de Dunkerque bloqué, se dirigea sur Aberdeen et répandit l’épouvante en Ecosse ; quelques jours plus tard, il débarquait en [Irlande et s'emparait de la place de Carrick-lFergus malgré la garnison. Du !* juin 1756 au 1°" juin 1760, d'après le relevé même des registres de Londres, nos armateurs prirent aux Anglais 2,539 bâtiments, alors qu'ils n'en perdirent que 944 dont la plupart n'étaient que des bateaux de pêche (3).

Louis XVI sentit lui aussi la nécessité de la course en face de l'Angleterre et, quand éclata la guerre d’Indépendance des Etats-Unis, il publia, pour encourager les

(1) Troude, Batailles navales de la France, t. 1, p. 230.

(2) Mercure de France, juillet-septembre 1757.

(3) Léon Guérin, Hist. marit. de la France, Paris, Dufour et Mulat, 1851, t. 1v, p. 359, 376 et s.

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armements, deux ordonnances. La première augmentait les parts de prise des corsaires :

« S. M.,.. voulant, en cas de guerre, donner un nouveau motif d'émulation et d'encouragement aux gens de mer et soldats composant les équipages de ses vaisseaux, elle s’est déterminée à faire l’abandon en entier des bâtiments de guerre et corsaires, enlevés sur ses ennemis, en faveur des commandants, états-majors et équipages des vaisseaux qui s'en seront emparés et à réserver seulement un tiers de la valeur des navires marchands et de leur cargaison pour être appliqué à la caisse des Invalides de la marine {1). »

La seconde accorde aux armateurs et aux corsaires de nouveaux avantages :

« Pour encourager l'armement des grands bâtiments corsaires, qui sont tout à la fois plus propres à la course et d'une meilleure défense, il sera fourni de nos arsenaux

-les canons des calibres de douze et de huit livres de balles qui seront nécessaires pour les batteries de corsaires de 95 pieds de quille coupée et au-dessus, sans nous réserver aucune portion dans le produit des prises, à la charge toutefois que les canons qui se trouveront en nature après la course seront remis dans les ports de désarmement aux commissaires de nos ports et arsenaux.

» [I] sera payé des deniers de la marine les gratifications suivantes pour les prises qui seront faites par tous corsaires particuliers, savoir : 100 livres pour chaque canon de calibre 4 et au-dessus jusqu'à 12 livres, 150 li-

vres pour chaque canon de 12 livres et au-dessus, 30 livres

(1) Ord. du 28 mars 1778, Isambert, t. xxv, p. 249.

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