LE PREMIER COUP DE CANON
Joie en Amérique. — Boston illumine. — Craintes de James Otis. — Le parlement ne s'avoue pas vaincu. — Les tarifs commerciaux. — Droits d'entrée sur le verre à vitre, le papier, les couleurs et le thé. — Une convention à Boston. — Deux régiments anglais à Boston. — La ligue de non-importation. — Menace de faire transporter les coupables à Londres. — Impôts sur le verre, le papier et les couleurs abolis. — Maintien de l'impôt sur le thé. — Collision à Boston. — Le 1G décembre 1773. — Bill du port de Boston. — Le Congrès de Philadelphie (5 septembre 1774). — Chatham propose au parlement l'évacuation de Boston. — Dix mille hommes de renfort. — Discours de Patrick Henry à Richmond (20 mars 1775). — Lexington. — Les troupes du général Gage repoussées à Concord (19 avril 1775). — Les premiers martyrs de l'indépendance.
La joie éclata en Améiique, joie immense et pure, à la nouvelle que l'acte du timbre était révoqué (13 mai 1766.) La Caroline du sud vota une statue à Pi tt. La Virginie parla d'en élever une au roi George III. Cette dernière colonie voulait en outre inscrire, sur une pierre, les noms des défenseurs de la liberté qui venaient de s'affirmer en Angleterre. L'allégresse fut générale. On aimait beaucoup en réalité la métropole, et le parlement anglais, au lieu de suivre avec obstination la voie tortueuse et accidentée, avouait son erreur. Il corrigeait sa marche. La sagesse, au sein de la chambre des communes, arrêtait l'essor des desseins coupables. Les Américains, de loin, témoignèrent leur gratitude à la mère-patrie. Boston illumina, après avoir sonné les
cloches, décoré l'arbre de la liberté, et satisfait les créanciers des prisonniers pour dettes. De nombreux transparents reproduisaient les traits de George III, de Pitt, de Camden et de Barre. L'orage avait grondé ; et, en remerciant le ciel de l'éclaircie, le peuple se" comparait à un oiseau qui vient d'échapper au plomb du chasseur. Les Clergymen célébrèrent les louanges de Pitt, « le plus grand homme d'État de l'Angleterre, le conquérant du Canada et de l'Ohio, le fondateur des colonies, l'apôtre de la liberté. » Mayhew s'élevait jusqu'au dithyrambe : « C'est à vous, Pitt, c'est à vous que l'Amérique reconnaissante doit d'être rétablie dans sa première liberté. La joie universelle d'un pays qui vous bénit comme étant son père, et adresse au ciel des vœux ardents pour vous, doit vous donner un sublime et divin plaisir. Puisse-t-elle vous rendre la force de gagner votre lit et de marcher comme le paralytique guéri par la parole de celui qui descendit du ciel pour nous affranchir. L'Amérique vous appelle encore une fois son père. Puissiez-vous vivre longtemps en bonne santé, heureux et honoré, et que de longues aimées s'écoulent avant que vous cessiez de plaider la cause de la liberté sur la terre. »
Pendant que les derniers lampions fument encore, James Otis se recueille. Tout à l'heure, un meeting a été tenu au City-hall, pour régler Tordre des réjouissances publiques, et l'orateur du Massachusetts a rappelé que la distinction entre les taxes intérieures et les taxes extérieures [port duties ) n'était pas fondée, et que les chambres anglaises, en supprimant les unes,
30 GUERRE DE i/lNDÉPENDANCE.
avaient d'une manière implicite condamné les autres. Donc, plus de droits sur les marchandises qui entrent ou sortent. Le commerce est libre. Les lois qui l'entravent sont monstrueuses. On les abrogera. Le soir du 13 mai, Otis voit tomber la toile sur le prologue du drame qui se joue entre une nation puissante et quelques milliers de colons disséminés sur un vaste territoire. Quelles surprises promet l'avenir? car l'action va s'engager. Le parlement n'a renoncé à aucune de ses prérogatives. Scrutez les sentiments intimes de la chambre des communes et de la chambre des lords. On reste inébranlable. Mais l'impôt du timbre est impopulaire. Il a déjà suscité des troubles. On l'efface par peur. N'en concluez pas qu'on le soupçonne d'être illégal. L'autorité législative sur les colonies est absolue. On s'attache à l'exercer adroitement, sournoisement. On veut plumer la poule sans la faire crier. Les tarifs commerciaux étaient acceptés en Amérique. On résolut de les élever. Façon commode d'atteindre le résultat financier poursuivi par l'impôt du timbre. D'ailleurs, le Parlement avait besoin de remonter dans l'estime publique. Il avait eu son heure de faiblesse. Grenville déplorait cette issue lamentable, et disait aux ministres : « Vous craignez de taxer l'Amérique ! vous avez peur des Américains. Vous êtes des lâches. » Lord Chatham, épuisé, anéanti, ne pouvait réagir. Et Townshend répondait : «Nous, des lâches! vous verrez si j'oserai. »
Oser, d'après le chancelier de l'Échiquier, c'était proposer à la chambre des communes des droits d'en-
trée sur le verre à vitre, le papier, les couleurs et le thé. On augmenterait ainsi les recettes du trésor de 40,000 livres sterling par an.
Une loi, conforme aux vœux exprimés, fut votée le 29 juin 1767. On s'engageait, avec les 40,000 livres encaissées, à payer les appointements des Anglais préposés à l'administration ou à la défense des colonies. Le reliquat serait laissé à la disposition du Parlement.
Motifs détestables. Ils constituaient une double atteinte aux privilèges des colonies : on les imposait sans les consulter, et on leur défendait de fixer, à l'avenir, par leurs assemblées provinciales, ce qu'elles avaient toujours fait jusqu'alors, le traitement des envoyés de la métropole. Si les Américains étaient jaloux de n'acquitter que les impôts consentis par eux, ils ne tenaient pas moins à voter les fonds destinés à payer leurs administrateurs. C'est que, en limitant les crédits, ils avaient la faculté d'apprécier les services rendus et d'exercer une influence légitime sur la marche des affaires.
Ce n'était point assez. On résolut de doter les colonies d'un bureau central de douanes ne relevant que de la trésorerie de Londres. Ce bureau, disposant de moyens efficaces, percevrait les taxes établies par les lois de commerce.
Le bill du 29 juin devait être exécuté le 20 octobre 1767. L'émotion fut profonde en Amérique. Des pamphlets circulèrent. Ils vinrent soutenir i'action des journaux. L'assemblée du Massachusetts adressa une
plainte éloquente auroiet auxministres (janvier 1768). En outre, elle conseilla fortement aux colonies, par une circulaire, de refuser les nouveaux impôts.
Lord Hillsborough, secrétaire d'état, redoutait un autre congrès. Il voulut obliger l'assemblée à détruire l'effet de sa circulaire; et l'assemblée, en juin 1768, par 92 voix contre 17, maintint ses griefs. Elle fut dissoute.
Dans les autres colonies, une opposition non moins vive éclata.
Le général Gage commandait en chef les troupes anglaises de l'Amérique du nord. Il reçut, de Hillsborough, l'ordre de détacher d'Halifax, en destination de Boston, deux régiments et quatre vaisseaux de guerre. Le gouverneur Bernard, du Massachusetts, tremblait. On lui envoyait des forces pour protéger les officiers de douane, et punir au besoin la population.
En apprenant l'arrivée prochaine des soldats, les Bostoniens s'alarmèrent. Ils élurent, le 22 septembre 1768, une convention composée des délégués de 96 townships. Bernard, par une lettre, affirma aux délégués que la souveraineté royale subsistait, et que toute personne qui oserait en usurper les droits serait châtiée. La convention, le sixième jour de son existence, pétitionna, recommanda au peuple un calme prudent, et se sépara.
Les navires arrivaient. Ils débarquèrent 700 soldats. Ce secours ne suffisait pas. On expédia deux autres régiments. Boston, le centre du puritanisme, devint une ville de garnison. Shame !
Dans les cercles anglais, on s'écriait depuis longtemps : « Envoyez une armée et une flotte pour réduire les chiens à la raison. » La Grande-Bretagne courait aux armes, et les contemporains de James Otis et de Patrick Henry ne luttaient encore que par des pétitions. Un conflit sert les vues d'un gouvernement qui abandonne le terrain du droit. On voulait ce conflit. Allait-on l'obtenir ?
Les Bostoniens, évitant le piège, se comptèrent dans la ligue de non-importation. Des engagements solennels furent signés. L'Angleterre se croyait indispensable ! On refuserait ses produits. Et la fabrication américaine permettrait aux colonies d'opérer leur affranchissement économique . Ne pouvait-on pas, dans ce résultat, voir l'indice de l'indépendance politique? Le programme imposait de durs sacrifices. Répudier les belles étoffes anglaises, c'était se condamner à ne plus porter désormais que des habits grossiers. Les hommes s'y résignent. On s'y attend. Les femmes aurontelles ce courage? oui. L'Angleterre est vaincue. Le sang va couler. Eh bien! l'Amérique triomphera parce que les Américaines savent renoncer à leurs colifichets. Remplacer une robe de soie par une robe de bure, c'est peu. Pardon, c'est tout. Le jour où l'épouse, où la mère, où la sœur, où la fiancée, n'adoptent, pour toute parure, qu'un patriotisme ardent, la patrie est née. Elle vivra.
On buvait du thé en Amérique comme on buvait du vin dans le Midi de la France. Le thé entrait dans la consommation journalière. Il était sur toutes les ta-
bles. On le bannit avec enthousiasme. Et les feuilles de framboisiers, séchées, offrirent, aux palais délicats, une boisson détestable qu'on eut L'héroïsme de trouver bonne.
L'attitude énergique et digue des colons touchait le Parlement. Il fallait, cependant, blâmer les illégalités commises par l'envoi d'une circulaire aux colonies et la réunion d\ine convention. On le fit. Et, sur l'initiative du duc de Bedford, on décida qu'une enquête serait ouverte ; qu'on apprécierait les derniers événements de Boston, et que, s'il y avait eu trahison, les coupables présumés seraient transportés en Angleterre pour y être jugés.
A cette nouvelle, et sur l'assurance que les amis du ministère confessaient aux Américains en résidence à Londres : « Nous verrons bientôt votre ami Otis », l'Assemblée de la Virginie s'adressa au roi (mai 1769). On ne pouvait, sans violer les principes de la justice, ravir les prévenus à leurs juges naturels. Lorsqu'on s'éloigne du lieu du délit, on voit les faits sous un faux jour; et une commission siégeant à Londres, était peu capable de se rendre compte sans parti pris, ni de juger sans interroger ses rancunes.
Le gouverneur de la Virginie goûta si bien les raisons alléguées, qu'il se hâta de dissoudre l'Assemblée.
Sévérité inutile, car les membres les plus influents de la Chambre, Patrick Henry, Thomas Jefferson, George Washington, se réunirent à la salle d'Apollon et renforcèrent la ligue du Massachusetts en jurant de n'importer des marchandises anglaises que le jour où la loi du
29 juin 1767 serait abrogée. Washington habitait Mount-Vernon, sur les bords du Potomac. C'est à Mount-Yernon, au milieu des fleurs, qu'il rédigea les résolutions qui allaient activer encore plus le zèle des colonies.
Le Massachusetts demanda l'éloignement des troupes pendant la session de l'Assemblée,, Le gouverneur Bernard tergiversait avec gravité lorsqu'il reçut un pli ministériel. On le rappelait en Angleterre.
Le roi, en manière de bravade, nomma son représentant baronnet.
Accablé sous ce titre, le gouverneur écoutait encore le langage de la raison.
Le duc de Grafton inclinait vers la suppression des droits établis trop légèrement (mai 1769). Lord North pensait que l'Amérique n'aimerait sérieusement l'Angleterre qu'après l'avoir redoutée. Il fallait que la crainte précédât l'amour.
On biffa les impôts sur le verre à vitre, le papier et les couleurs ; mais on conserva la taxe sur le thé (5 mars 1770).
Demi-concession, demi-liberté! Termes identiques. Ils révèlent l'indécision. On donne d'une main; on retire de l'autre main. On laissait subsister l'impôt sur le thé, et Ton savait que cette taxe avait l'avantage d'irriter tout particulièrement les Américains. La logique voulait qu'on ouvrît la voie des réformes en supprimant ce droit ; mais, quand on est ministre, qu'on est puissant et obéi, on peut, en certaine occurrence, oublier la logique.
36 GUERRE DE L'iNDÉl'ENDANCE.
Nouvelle plainte acerbe et véhémente des colonies.
Au moment où les Chambres anglaises biaisaient et louvoyaient, le même jour, presque à la même heure (o mars 1770) une collision éclatait à Boston. Les soldats du général Gage inspiraient fort peu de sympathie. Ils étaient tout de rouge habillés. On les appelait les lobslers, les homards. Ces grands diables , armés de fusils, gênaient ; les tourner en dérision était chose facile. Comment s'en défaire?
Le S mars, les quolibets furent renforcés de boules de neige et de pierres. Un poste commandé parle capitaine Preston reçut, immobile et silencieux, les provocations; mais l'arme qui part toujours à l'improviste, sans ordre reçu, s'abaissa. Un coup de feu retentit, et un peloton tira sur la foule. Trois cadavres gisaient sur la chaussée. On reconnut, parmi les morts, le mulâtre Attucks. Huit personnes furent blessées, dont deux mortellement.
On sonna le tocsin. Les habitants crièrent : aux armes ! La nuit, qui porte conseil, ne vint pas calmer l'agitation. Le lendemain, on chargea Samuel Adams de réclamer, du gouverneur Ilutchinson, le départ des troupes. Les régiments furent concentrés au fort William.
La véritable liberté est comme le soleil qu'aucun nuage n'obscurcit . La voiler, même d'une gaze légère, c'est la diminuer, et c'est creuser l'abîme d'où sortira la révolution. L'Angleterre avait dit aux colonies :
— Suit. Plus de taxes. Félicitez-vous ; car vous n'au-
rez désormais à payer l'entrée que sur un seul article, le thé.
Les colonies avaient répondu :•
— Nous vous remercions beaucoup de nous adresser en franchise le verre, le papier et les couleurs ; mais pourquoi une exception pour le thé? Vos scrupules paralysent, chez nous, la reconnaissance.
La contrebande active, audacieuse, soutient le patriotisme. En 1772, on boit pour 12,500,000 francs de thé, et les douanes américaines n'inscrivent à ce chapitre qu'une recette de 2,125 francs. Les boîtes de la compagnie des Indes pourrissaient; et, tandis que les commissaires anglais jetaient un long regard sur les stocks invendus, les Américains caressaient l'idée de la séparation. Sous l'impulsion de Samuel Adams, qu'on nommera plus tard le grand incendiaire, un comité central fonctionne à Boston. Il porte des vœux et des résolutions à des groupes qui enserrent les colonies dans un réseau puissant.
L'élan est donné. Il portera ses fruits. Si le gouverneur Hutchinson lance l'anathème sur des meetings hostiles, qu'importe ? La dialectique d'un fidèle gardien de la constitution anglaise n'empêchera pas la Virginie de méditer l'union des colonies (mars 1773).
La compagnie des Indes, cependant, perdait 50 0/0 sur ses actions. Elle vociféra, et lord North lui octroya un drawback qui ferait baisser les prix, de manière à décourager la fraude. Des navires chargés de thés furent expédiés dans les grands ports d'Amérique. A Boston, le peuple résolut de s'opposer au déchargement. Le
38 GUERRE DE i/lNDÉPENDANCE.
16 décembre 1773, 17 matelots, revêtus du costume des Indiens Mohawks, et poussant de grands cris, envahirent trois bâtiments ancrés dans le port, et jetèrent à la mer 342 caisses représentant une valeur de près de 19,000 livres sterling.
De nombreux citoyens, exaltés, électrisés, avaient applaudi !
Insulte au drapeau anglais ! Bostoniens, que l'effervescence a égarés, attendez-vous aune répression formidable. Quand on a passé la rivière, il est imprudent de couperlepontderrière soi, etvous n'avezplus de retraite.
A Londres , les faux Indiens Mohawks indignent le gouvernement et les sujets.
Un peuple, sous la férule monarchique, approuve parfois la politique de son chef, et c'est toujours pour se tromper avec lui. Georges III et son ministre voulaient écraser les impertinents de là-bas. La nation se faisait l'écho des impatiences du roi et de lord North. Lorsqu'il est devenu impossible d'étouffer un mouvement, certains hommes ne manquent jamais de manifester l'intention d'en finir. Ici, les masses ont des frémissements malsains. Chose qui étonne. Car l'instinct d'en bas ne s'égare presque jamais.
Après le crime, la punition. Le 14 mars 1774, le Parlement vota le Bill du port de Boston. Aux termes de cette loi, à partir du 1er juin suivant, le port de Boston était fermé aux marchandises, et Salem héritait du trafic du Massachusetts. En outre, la couronne dépossédait le Massachusetts du droit de nommer ses juges et ses shériffs.
La diplomatie se taisait. Le règne de la force commençait. Les désirs, les passions et les exaspérations des colonies, s'étaient révélés en un point. Ce point était Boston. En punissant la ville téméraire, on allait jeter l'effroi dans les autres colonies, et affermir l'ordre troublé.
Le général Gage, avec les forces anglaises qu'il commande, a pour mission de faire observer le blocus du port de Boston ; on lui donne quatre régiments ; il arrêtera Samuel Adams, l'âme du mouvement insurrectionnel, et les autres meneurs. Toute résistance sera brisée par le fer ou le feu.
L'indignation des Américains dessille les yeux des leaders de la politique dont le général Gage est le représentant. L'idée dominante est celle-ci : L'esclavage serait la récompense de la soumission. A tout prix on résiste. Le 10 mai 1774, le Massachussetts reçoit le Bill du port de Boston. Aussitôt, un meeting s'organise. On vote un appel aux colonies. La mesure qui frappe Boston atteint toute l'Amérique. Si les colonies, par un pacte d'alliance, jurent de cesser leurs relations commerciales avec l'Angleterre, jusqu'à ce que le Bill ait été rapporté, on sauvera du naufrage les libertés trahies. La Virginie décida que, le 1er juin, oùles marins anglais devaient fermer le port de Boston, serait un jour déjeune et de prières. On demanderait à Dieu d'épargner aux colonies les maux de la guerre, ou, si les hostilités s'ouvraient, de bénir les armes qui tremblaient et s'agitaient déjà dans les mains des Américains. Le 7 juin, l'assemblée du Massachussetts, tenue à Salem,
proposa la réunion d'un congrès colonial à Philadelphie. Le lundi 5 septembre, onze colonies avaient des délégués dans la capitale de la Pensylvanie. On remarquait Patrick Henry, Washington, Richard Henry Lee, Samuel Adams, John Adams, Jay, Gadsden, John Rutledge, Hopkins. Les cinquante-cinq membres s'intitulèrent eux-mêmes « the congress, » et nommèrent Peyton Randolph et Charles Thomson président et secrétaire. Comment voterait-on? Grave question. On décida que chaque colonie n'aurait qu'une voix. Et puis, on convint de siéger portes closes. On s'imposait, sur ! l'objet et le caractère des délibérations, la plus grande réserve. On se demanda si, le lendemain, on commencerait les travaux par implorer la Providence. Jay et Rutledge tenaient peu au Clergyman, en raison de la diversité des sentiments religieux de l'assemblée. Samuel Adams avoua: « Je ne suis pas bigot; mais ilne me répugne pas d'entendre une invocation adressée par un homme pieux et vertueux qui soit en même temps bon patriote. » Le lendemain, l'épiscopalien Duché lut le psaume du jour où l'on semblait voir une prophétie : « Seigneur, combattez contre ceux qui combattent contre moi. Dites-leur de se persuader que l'outrage, pour moi, est comme la poussière que chasse le vent. Seigneur, qui protégez le faible, rien n'égale votre puissance. Jusques à quand patienterez-vous? Éveillezvous. Levez-vous pour juger ma cause. Venez à mon secours; et ma bouche, pendant tout le jour, célébrera votre justice et vos louanges. »
Le Congrès vota une déclaration de droits. Elle com-
en ce ainsi : « Le bon peuple de chacune des colonies 3 New-Hampshire, etc., justement alarmé par les [■océdés arbitraires du Parlement et du ministère an- Lais, à élu des députés pour siéger en congrès général ins la ville de Philadelphie, afin de pourvoir à ce que . religion, les lois, les libertés des colons ne soient oint détruites. Les députés, réunis en pleine et libre présentation des colonies, prenant en considération >s meilleurs moyens de parvenir au résultat désiré, et nitant ce que leurs ancêtres les Anglais ont fait en emblable occasion,— Déclarent: que les habitants des olonies anglaises de l'Amérique du Nord ont les droits uivants, droits qu'ils tiennent des lois immuables delà ature, des principes de la Constitution anglaise, et de îurs différentes Chartes... »
Les premiers de ces droits sont la vie, la liberté et la ropriété. Les puritains, en traversant l'Atlantique, .'ont perdu aucune des immunités attachées au titre le Citoyen anglais. On approuva la fermeté du Massahussets. On recommanda aux habitants de Boston de >ersévérer dans leur attitude énergique.
Pour ne pas fermer toute issue à la conciliation, on lit l'engagement d'honneur de ne rien importer des Lossessions anglaises et de n'y rien exporter. Puis vinrent des adresses aux colonies, au peuple anglais et au
bi. . .
La requête au roi ne fut pas mieux accueillie que les
doléances antérieures.
Le général Gage, fidèle à la consigne, avait fermé le port de Boston le 1" juin. Le public murmura, gronda,
et fit mine de s'emporter. Pour prévenir toutes les éventualités, le chef des lobsters songea à couper les communications, en fortifiant l'isthme qui sépare la ville du continent. Les poudres d'un arsenal voisin furent réquisitionnées. Trente mille hommes du Massachussetts, désireux d'épargner à Boston le siège et le bombardement , offrirent leur appui. Le New-Hampshire et le Rhode- Island joindraient leurs efforts.
La nouvelle que le général Gage se fortifiait étant parvenue à Philadelphie, le Congrès somma l'Anglais d'arrêter ses travaux:, et, dans une résolution nouvelle, envoya une seconde fois ses sympathies et ses vœux aux habitants du Massachussetts : « Si l'on emploie la force pour mettre à exécution les derniers actes du Parlement, toute l'Amérique doit soutenir les citoyens du Massachussets dans leur résistance. Quiconque acceptera une fonction, établie par l'acte du Parlement pour changer la forme du gouvernement et violer la Constitution, sera voué à l'exécration de tousles gens de bien, et regardé comme le détestable instrument du despotisme qui se prépare à détruire les droits et les libertés que l'Amérique a reçus de Dieu, de la nature et d'un contrat. »
Le Congrès, après avoir souhaité de voir aboutir les efforts de l'Amérique du Nord tendant à montrer à l'Angleterre l'injustice de sa politique, se sépara (26 octobre 1774) . On fixait déjà, au I 0 mai suivant, la réunion d'une autre assemblée coloniale.
George III défend d'exporter aux colonies des armes ou des munitions. Une proclamation est publiée dans
ce sens. Lisez, ô Américains, entre les lignes, qu'on se dispose à vous étrangler, et qu'on médite de vous désarmer la veille de la bataille. *
Un nouveau Parlement siégea le 29 novembre 1774. Fallait-il désespérer de voir renaître les bons rapports? Un homme, une âme de feu, Chatham, à la Chambre des lords, le 20 janvier 1775, fit une motion. On prierait le roi d'ordonner l'évacuation de Boston. Il s'écria: « ...Bientôt il sera trop tard. Une heure perdue peut produire des années de malheur. Rappeler les troupes de Boston, c'est le premier moyen de rétablir la paix et de fonder notre prospérité... Pour ramener l'Amérique dans notre sein, il ne suffît pas de déchirer un morceau de parchemin; apaisez ses craintes et ses ressentiments, et alors espérez en sa reconnaissance et en son amour. Tant qu'une force armée postée à Boston irrite et insulte les Américains, toute concession, si vous pouviez l'arracher, serait incertaine ; mais n'est-il pas évident qu'unis comme ils sont, vous ne pouvez pas les forcer à une honteuse soumission... Si les ministres persévèrent à mal conseiller le roi et à l'égarer, je ne dirai pas que le roi est trahi, mais j'affirme que le royaume est perdu. Je ne dis pas que les ministres détruiront l'affection que les sujets portent à la couronne, mais j'affirme que, quand ce diamant de l'Amérique n'y sera plus, la couronne ne vaudra pas la peine de la porter. » La motion, hélas! fut rejetée par 68 voix contre 18,
Le 1er février, Chatham, terrassé parla maladie, non vaincu, proposa au Parlement d'abroger les lois qui allaient déchaîner, dans le Nouveau-Monde, les atroci-
tés de la guerre. Plus de taxation, et l'Amérique laissait régler son commerce et contribuait, par ses assemblées, aux dépenses du gouvernement.
Ces réformes seraient déposées sur le bureau du Congrès attendu le 10 mai à Philadelphie. Chatham, de nouveau, cette fois par 32 voix contre 61, échoua.
Une dernière tentative de conciliation se produisit le 22 mars 1775. Burke termina ainsi un éloquent plaidoyer en faveur des colonies : « Conquérons un revenu américain comme nous avons conquis un empire américain. Ce sont les libertés de l'Angleterre qui ont fait l'Amérique ce qu'elle est; ces libertés seules la feront ce qu'elle doit être. C'est avec une foi entière dans cette inaltérable vérité que je pose aujourd'hui la première pierre du temple de la paix. » 270 voix contre78 donnèrent tort à Burke.
EtNorth, le ministre, peu rassuré au fond, d'autant plus impitoyable, fait étendre aux autres colonies les mesures dont souffre Boston, et ordonne l'embarquement d'un corps de dix mille hommes.
C'est l'heure où l'innocent, acculé, par un adversaire irascible, aux dernières limites de la patience, raidit son bras, décroche une arme, et jure de sauver, au prix d'un sang généreux, la patrie naissante, ou de mourir pour elle. L'ennemi est puissant. Pour le combattre, on n'a pas de généraux, pas d'armée, p:is de munitions. Mais du Massachussets à la Virginie et aux Carolines, chacun possède, dans un coin de son âme, la notion claire et distincte d'un devoir à remplir. La science militaire s'acquiert sans ef-
forts lorsque la nécessité de la défense commune inspire aux citoyens la vertu sublime du sacrifice. D'abord, prenez la résolution de combattre, jusqu'à la mort, pro aris et focis. Si tout accident de terrain cache un enfant perdu de l'insurrection, et si chaque buisson abrite un patriote, ne désespérez pas. Avant que l'envahisseur n'ait eu le temps de régler sa marche, on découvrira des généraux, et l'on verra des organisateurs équiper, instruire, puis électriser des armées. Les Américains se forment déjà au métier que les Anglais vont leur enseigner longuement. Ils occupent, dans le Rhode-Island, les arsenaux, et s'emparent de pièces d'artillerie et de munitions. Ils font main-basse, en New-IIampshire, sur le fort William and Mary que protègent des canons et une certaine quantité de poudre. Dans la plupart des colonies, surtout dans le Massachussets, le Maryland, la Pensylvanie, on forge des armes, on fond des balles, et l'on fabrique de la poudre.
Patrick Henry, de la Virginie, soufflait dans les cœurs l'enthousiasme des grandes choses. Il voulait, dès le 20 mars 1775, au sein de la Convention siégeant à Richmond, « que la colonie fût immédiatement mise sur le pied de défense, et que, à cet effet, on nommât un comité chargé d'enrôler, d'armer et de discipliner un nombre de miliciens suffisant. » Malgré Tenvoi des dix mille hommes de renfort promis par lord North, malgré l'échec suprême de lord Chatham, et l'effort désespéré de Burke; bien que les nouvelles lois restrictives du commerce colonial vinssent priver
30,000matelotsduMassachussets, duConnecticut, etc., adonnés à la grande pêche, de leur gagne-pain, des Virginiens regardaient encore la levée des miliciens comme un acte de témérité. Patrick Henry, après avoir rappelé qu'on avait reçu la dernière pétition avec un sourire perfide, supplia ses compatriotes de ne pas se laisser trahir par un baiser. Il ajouta :
« ... Nous avons fait tout ce qui était possible pour détourner l'orage qui approche. Nous avons adressé des pétitions, des remontrances, des supplications ; nous nous sommes prosternés devant le trône, nous avons imploré le roi pour qu'il arrêtât les mains tyranniques du ministère et du Parlement. Nos pétitions, on ne les a pas regardées ; nos remontrances ont amené un redoublement de violences et d'insultes; nos supplications ont été dédaignées ; on nous a repoussés du pied du trône avec mépris. Après cela, il est chimérique de nourrir encore des espérances de paix et de réconciliation. Il n'y a plus de place pour l'espérance.... Il faut combattre. Un appel aux armes et au Dieu des armées est tout ce qui nous reste.1 Nous sommes faibles, dit-on, incapables de lutter contre un adversaire aussi formidable... Un peuple de trois millions d'âmes, un peuple armé pour la sainte cause de la liberté, et dans un pays comme le nôtre, est invincible ; il défie toutes les armées que l'Angleterre peut envoyer contre lui. D'ailleurs, nous ne sommes pas seuls. Il y a un Dieu juste qui préside aux destinées des nations ; il suscitera des amis pour combattre nos batailles. La victoire n'appartient pas seulement à la force. Elle appartient
aussi à la vigilance, à l'activité, à la bravoure. Enfin, nous n'avons pas le choix. Pour nous retirer de la lutte il est trop tard, quand même nous aurions la lâcheté de la déserter. Il n'y a plus de retraite pour nous que dans la soumission et l'esclavage! Nos chaînes sont forgées ! On en entend le bruit dans les plaines de Boston ! La guerre est inévitable. Qu'elle vienne donc, je le répète, qu'elle vienne! A quoi bon affaiblir les choses. On peut crier: la paix! la paix !ïl n'y a plus de paix. La guerre est commencée. La première brise qui soufllera du Nord apportera à nos oreilles le bruit des armes. Nos frères sont déjà en campagne. Que faisons-nous ici à rester oisifs? Que désirent ces messieurs? Que veulent-ils? La vie est-elle si chère, la : paix est-elle si douce qu'il faille l'acheter au prix des fers et de la servitude? Que le Dieu tout-puissant nous en préserve ! Je ne sais pas ce que feront les autres, I mais moi, je veux la liberté 'ou la mort. »
Il y a quelques années, un lundi de décembre, débarquait à Richmond , venant de Baltimore , un Français que la soif de connaître avait porté vers de lointains climats. Des maisons détruites, des édifices abattus, donnaient un aspect sombre et triste à la capitale delà Yirginie. Les passants, d'un œil morne, regardaient les ruines amoncelées, soupiraient et détournaient la tête. Partout, la douleur et la consternation. On eût dit que les habitants avaient perdu l'usage de la parole. On hésitait à demander le nom d'une rue dans la crainte de troubler, par un mot, le silence où semblaient se complaire les âmes tourmentées.
Et lorsque, prenant son courage à deux mains, on interpellait un promeneur taciturne, l'homme, étonné, s'arrêtait, et, avant de vous répondre avec brièveté, s'efforçait de lire sur votre physionomie si vous étiezun ami ou un ennemi.
On était au lendemain de la guerre de sécession. Les traces de l'incendie attestaient les dernières frénésies des sudistes, qui avaient brûlé leur capitale avant d'y laisser entrer le général Grant.
Jefferson Davis, pour déchirer l'Union, avait lancé des ordres et des proclamations de la ville de Richmond où Patrick Henry, pour fonder cette même union, avait appelé ses concitoyens aux armes. Le voyageur qui remonta le James Hiver, par un lundi de décembre, n'était autre que l'auteur de ce livre.
Nous nous sommes rappelé le discours du 20 mars 1775. La première brise du Nord, près d'un siècle auparavant, alors que l'avenir était incertain, avait apporté en Virginie le bruit des armes. Une autre brise avait soufflé en 1861! Nous avons rendu hommage aux États du nord qui ont su, par leur indomptable persévérance, garder intacte, honorée et respectée, la grande république.
Le 20 mars 1775, le projet de résolutions de Patrick Henry fut voté ; et l'orateur, à la parole impétueuse et entraînante, forma un comité de défense où entrèrent avec lui Richard II. Lee, George Washington et Thomas Jefferson.
Le vent du nord s'éleva le 19 avril 1775.
On avait rendu compte au général Gage, le 26 fé-
vrier, que Salem renfermait un dépôt d'armes. Salem est au dessus de Boston, tout au fond d'une baie. Yite, on expédie un détachement à l'endroit convenu ; ou arrive, on fouille, et l'on ne trouve rien. Les armes étaient en sûreté. Les soldats, bafoués, songent à imputer au peuple leur insuccès. On prévint une rixe sanglante.
Gage, un peu humilié, avait hâte de prendre sa revanche. Des espions l'informèrent qu'un dépôt d'artillerie et d'équipements militaires existait à Concord, à une vingtaine de milles au nord-ouest de Boston. Dans lanuit du 18 au 19 avril 1775, le général anglais, au milieu du plus grand silence, avait fait sortir de Boston un corps de 900 hommes commandé par lecolonelSmithet le major Pitcairn. Profond mystère. Rien n'avait transpiré. Était-ce bien sûr? Lorsqu'on se frotte h un peuple luttant pour ses druits et ses libertés, on est inondé de traîtres. Les murs les plus épais écoutent, et l'air qu'on respire conspire. Le docteur Warreh savait tout. 11 prévint les minute men, soldats patriotes qui devaient toujours être prêts, en une minute, à paraître en armes.
On sonna les cloches. Samuel Adams et Hancock étaient à Lexington lorsqu'un messager de Warren y arriva. La milice veillait. Pitcairn s'étant montré à la tête de l'avant-garde du détachement anglais, cria aux habitants de Lexington : « Disperse, ye villains, ye rebeis, disperse. Dispersez-vous, vous êtes des misérables, des rebelles, dispersez-vous. » Les miliciens peu nombreux (70), mais pleins de courage, ne pouvaient ni résister, râliïft!? Pitcairn cria : « Feu ». Aussitôt
tombèrent les premiers martyrs de l'indépendance. Voici leurs noms : IsaacMuzzey, Robert Munroe, Jonathan et Galeb Harrington, Samuel Hadley, John Brown et Asahel Porter. Aux sept morts s'ajoutaient neuf blessés.
Les Anglais poursuivirent leur marche sur Concord, séparé de Lexington par une distance de six milles. Des habitants de plusieurs communes voisines s'étaient joints aux citoyens de Concord. A l'approche de l'ennemi, on escalada une colline qui domine la ville. On tint conseil. L'enthousiasme suppléait au manque d'organisation ; les chefs, qui promettaient de donner l'exemple de l'intrépidité, étaient les colonels Barrette Robinson, Pierce etBrooks, le major Buttrick, les capitaines Davis, Brown, Miles, Barrett et Smith. La colonne, précédée des minutemen, s'ébranla vers dix heures du matin. L'ennemi, maître du pont, tira deux ou trois coups de canon, et l'action s'engagea. Dans k pensée des Anglais, quelques balles suffiraient pour disperser les milices. Mais les Américains, par des feux de peloton bien nourris, affaiblirent l'assurance de leurs adversaires, et ne tardèrent pas à causer un certain étonnement aux soldats de Gage, signe précurseur de la confusion.
Elle se produisit bientôt, et les excursionnistes venus de Boston, abandonnant des morts et des blessés, battirent en retraite avant midi. Ils furent poursuivis et harcelés. Revenus à Lexington, ils n'échappèrent à une déroute, complète que grâce à un renfort de 2,000 hommes. Enfin, après avoir essuyé de nom-
breuses escarmouches, ils rentrèrent à Boston, atheir longues hanging ont of their mouths likethose of dogs after a chase, » la langue pendant hors de la bouche comme des chiens après la chasse. Ils laissaient derrière eux 273 hommes tués, blessés ou faits prisonniers. Les Américains avaient 49 morts, 34 blessés et S prisonniers.
Les hostilités sont ouvertes.
L'histoire des États-Unis commence.