‹ La guerre de l'indépendanceChapitre 9 sur 40 · QUE PENSE L'ANGLETERRE · texte numérisé non relu

QUE PENSE L'ANGLETERRE

Pitt. — Sa politique. — Il a besoin du sang et de l'argent des Américains. — Le Cauada ravi à la France (1763). — George Greirville. — Il proclame l'autorité du parlement et découvre les vrais principes de l'économie politique et sociale. — Nouvelles d'Amérique. — Émotion en Angleterre. — Adresse à Georges III du Congrès de New-York. — Pétitiou au parlement. — L'acte du timbre devant les deux Chambres anglaises. — Franklin à Londres. — Pitt à la Chambre des communes. — La métropole cède.

Pilt fut un grand homme; mais il coûta cher à son pays.

Le prestige est l'illusion. C'est l'influence usurpée. Un peuple qui a besoin de prestige manque déloyauté. Tel fut le cas de l'Angleterre, et lord Chatham, de 1757 a 1760, personnifiant, jusque dans leurs erreurs, ses contemporains, rêva d'agrandir et d'étendre le rôle de la Grande-Bretagne. La guerre de sept ans est heureuse. On dicte des ordres aux cabinets d'Europe. Honneur suprême ! Il ne suffit pas. On veut régner sur la mer immense, et une nation, à l'Ouest, sur les rives de l'Atlantique, porte ombrage au ministre de George II : la France. Elle possède le Canada. Comment le lui ravir? Le patriotisme le plus ardent est le plus riche en ressources. Le prétexte n'est pas loin. On le trouve dans la question des limites de l'Acadie et du Canada. Un différend surgit. C'était prévu. Il s'envenime. On

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s'y attendait. Et la guerre est déclarée à la France. Ce qu'on voulait.

Pitt a besoin du sang et de l'argent des Américains. Pour obtenir l'un et l'autre, il promet aux colons de ne jamais attenter à leurs privilèges. Il est sincère. On croit à sa parole. Et, pour empêcher les incursions probables de voisins réputés dangereux, on enlève le Canada à la France (1763).

Grave imprudence. Car Pitt, à l'avènement de George 111 (1760), cédera le pouvoir à un lord Bute, et à un George Grenville, qui n'auront pour souci que de garantir et de fortifier la royauté. Et lorsque, en 1763, la dette publique montera à cent quarante-huit millions de livres sterlings, on complotera aussitôt de faire acquitter, par les colonies, une partie des charges occasionnées en leur faveur. On vous a protégées, on vous a sauvées, leur dira-t-on. Vous en êtes fort aises. Eh bien ! payez.

Le Parlement, à l'instigation de Grenville, soumet les colonies à l'impôt du timbre.

George Grenville n'ignorait pas que les planteurs avaient dépensé 16,000,000 de dollars dans la guerre contre la France. On avait remboursé 5,000,000 de dollars. Restait un déficit de 11,000,000. N'était-ce point là une contribution suffisante? Mais Grenville n'avait découvert, dans la révolution de 1688, que le principe du pouvoir absolu du Parlement. Cramponné, par honte ou par peur, à ce principe, il ne s'élevait pas plus haut. Les détails, en tout le reste, le sollicitaient. Avocat retors, il affrontait, sans s'émouvoir, les sur-

prises de la chicane, et eût disserté sur la hauteur du grand mât que comportait le tonnage du navire où il était embarqué, pendant que les déviations de la boussole appelaient le naufrage. La loi, c'est le droit. On se réfugie dans un texte, et l'on dit : Le Parlement peut taxer les colonies. Donc, il doit les frapper. Les conséquences de cette mesure, on ne les prévoit pas. Prévoir, c'est voir au delà. Impossible à certains esprits. Avouons, toutefois, que Grenville dédaigne la violence. Son langage, insinuant et flatteur, n'en est que plus perfide. En 1764, il propose de réprimer sévèrement la contrebande. On doublera le nombre des douaniers. Et les auxiliaires du fisc, à l'avenir, seront encouragés dans leur mission par les marins et les soldats anglais.

D'ailleurs, les cours d'amirauté, sans l'assistance du jury, c'est-à-dire sans interroger l'opinion, jugeront les délinquants. On isole les colonies dans un cercle de fer. Et le commerce avec l'étranger n'est plus à craindre. Quel crime a donc commis l'Amérique? Car le châtiment est cruel.

Rassurez-vous. Tout cela n'est imaginé, conçu, discuté, décrété, que dans l'intérêt des colons. Ce sont les vrais principes de l'économie politique et sociale qui ordonnent d'agir ainsi. Grenville, du moins, ose l'affirmer. Le ministre n'est pas heureux dans ses spéculations. Hier, il devinait le Parlement investi d'une puissance absolue. Aujourd'hui, il invente un commerce d'autant plus florissant et prospère qu'il est mieux tracassé. Le digne successeur de lord Bute est satisfait?

Non. Un impôt, commode et d'une application facile, lui semble nécessaire. La Hollande en a déjà ressenti les effets salutaires. C'est l'impôt du timbre. GrenviUe y tient, pour accuser la force du Parlement. Toutefois, si les colons veulent remplacer cette taxe par une contribution équivalente, on ne s'y oppose pas. Un an est donné à la réflexion. D'ici là, on consultera lesintéressés. N'en concluez pas qu'on va s'empresser de détruire le projet si les contribuables des bords de l'Hudson ou du Potomac crient à la spoliation. Dans un an, quoiqu'il arrive, l'impôt du timbre sera perçu.

Lorsque, en Angleterre, on lit les résolutions de Patrick Henry, on apprend bientôt que le terrible avocat James Otis, du Massachusetts, a proposé la réunion d'un congrès américain; que le projet, adopté par l'assemblée du Massachussetts, est soumis aux autres assemblées coloniales, avec cette date : premier lundi d'octobre 1765, et ce lieu de rendez-vous : New- York.

Des associations se formaient en Amérique pour refuser légalement l'impôt du timbre. Leurs membres s'appelaient les Fils de la liberté. On le savait à Londres. Et l'on n'ignorait pas que d'autres colons, plus irritables, avaient brûlé, en certains endroits, les ballots de papier timbré, et avaient insulté, en d'autres lieux, les agents autorisés à vendre les feuilles suspectes.

On suivait, d'un œil inquiet, la marche de l'opinion. Le projet du Massachussetts n'avait obtenu qu'un succès d'estime dans la Virginie, le New-Jersey et le New-

Uampshire. On le croyait presque enterré lorsqu'on entendit les représentants de la Caroline du Sud, lui redonner, le 25 juillet 1765, un regain d'actualité. Quelqu'un fît observer qu'un congrès de députés, pris dans toutes les colonies anglaises, constituerait un plat nommé vulgairement, de nos jours, arlequin. La Nouvelle-Angleterre, s'écria-t-il, fournira du poisson et des oignons; les colonies du Centre apporteront de la graine de lin et de la farine ; le Maryland et la Virginie y ajouteront du tabac; la Caroline du Nord, de la poix, du goudron et de la térébenthine; la Caroline du Sud, du riz et de l'indigo; la Géorgie, de la sciure de bois.

L'Angleterre comptait sur l'effet répugnant de ce ragoût bizarre pour se figurer qu'on ne pourrait jamais grouper les éléments disparates des treize colonies.

Mais le 25 juillet, un membre appartenant à un township éloigné, avait objecté que, si les colonies savaient choisir avec discernement leurs délégués au Congrès, elles parviendraient à confectionner un mets qui flatterait peut-être" l'odorat de George III. On s'était divisé sur la légalité, l'opportunité, l'efficacité de la motion ; et, après un long débat où était intervenu le jeune John Rutledge, l'Assemblée, cédant à l'impulsion de Christophe Gadsden, avait accepté l'invitation.

Fait considérable. A Londres, on voit déjà l'exemple de la Caroline du sud entraîner les colonies indifférentes.

On lit ceci dans un avenir très-rapproché : Les treize

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colonies désignent des commissaires, et Gadsden va s'écrier que, si le Massachusetts eut l'honneur de sonner la trompette d'alarme, la Caroline du sud a fait le Congrès de New- York.

Et les Anglais, qui feuillettent un peu plus avant le livre de demain, confessent en toute humilité : la Caroline du sud a fondé l'Union américaine.

George III reçut plus tard une adresse, et le Parlement fut gratifié d'une pétition. Le Congrès s'était ouvert à New-York le 7 octobre 1765, Il avait voté, le 19, un manifeste en quatorze articles.

Les délégués reconnaissaient l'autorité du roi et du Parlement; mais ils n'abandonnaient aucune parcelle des libertés anglaises, et ces libertés comportaient le droit de n'être taxé que par ses représentants.

Les Américains s'engageaient à refuser les marchandises anglaises, et organisaient, dans ce but, une ligue de non importation.

Les derniers événements étonnèrent beaucoup. On prenait les colons pour des gens d'une docilité parfaite, et l'on apprenait que ces gens-là s'insurgeaient! Que faire? Le discoureur subtil qui a mis en avant l'acte du timbre n'est plus ministre. Rockingham, que seconde Edmond Burke, le remplace. Il est assez porté à transiger. Mais, s'il convient d'abolir un impôt dont la perception est une menace perpétuelle de troubles, l'opposition des Américains n'offense-t-elle pas la nation? On soumit la difficulté aux Chambres.

Le vieux général Howard recevait par ces paroles la proposition de châtier les rebelles d'Amérique :

« Avant de souiller mes mains du sang de mes compatriotes, qui combattent pour la liberté anglaise, je voudrais, si l'on m'ordonnait de tirer l'épée, me plonger le fer dans la poitrine. »

Franklin avait été envoyé en Angleterre. 11 fut interrogé par Grenville. — Pensez-vous, lui dit le ministre, qu'il soit juste que l'Amérique, protégée parcepays, ne paye aucune part de la dépense?

Franklin répondit :

— Ce n'est pas le cas. Les colonies ont levé, équipé et payé, pendant la dernière guerre, 25,000 hommes, et sacrifié beaucoup de millions.

On posa cette question au mandataire des colonies :

— Le peuple américain se soumettrait-il à un impôt modéré sur le timbre?

Franklin riposta :

— Non, jamais il ne le subirait.

— Mais, ne peut-on pas, au moyen de la force, appliquer l'impôt contesté ?

La réponse est d'un sage :

— Supposez une armée dirigée sur les colonies. Cette armée ne verra aucune force devant elle. Que fera-t-elle donc? Elle ne saurait obliger un homme à employer du papier timbré, quand il désire s'en passer. Elle ne trouvera pas de rébellion. Elle possède la ressource, à la vérité, d'en faire une.

On ne devaitpercevoir l'impôt qu'après un délai d'un an. Quelqu'un ayant émis l'opinion que l'acte était susceptible d'être modifié, Franklin insinua :

— J'ai songé à un amendement. Acceptez-le, l'acte subsistera et les Américains seront tranquilles. Il n'y a qu'un mot à changer. Au lieu de : on payera à partir du 1er novembre 1765, écrivez 2765 et je réponds de tout.

On assurait qu'une autre taxe, découlant du même principe, n'aurait pas plus de succès.

Les Américains se laissaient imposer au dehors par l'acte de navigation. Pourquoi refusaient-ils l'impôt intérieur? N'était-ce pas illogique?

Franklin confessa :

— On a employé une foule de raisonnements pour démontrer aux Américains qu'il n'y a aucune différence entre une taxe intérieure et une taxe extérieure. Jusqu'à présent, ils n'ont pas vu les choses de cette façon ; mais, avec le temps, on finira peut-être par les persuader.

L'interrogatoire se termina par ce court dialogue :

— Quel était autrefois l'orgueil des Américains ?

— C'était de tirer leurs modes et leurs marchandises d'Angleterre.

— Quel est maintenant leur orgueil ?

— C'est de porter leurs vieux habits jusqu'à ce qu'ils soient en état de s'en faire de neufs.

Grenville et ses partisans combattent toute espèce de transaction. Si les doctrines du Congrès de New- York triomphent, il n'y a plus de gouvernement au dessus des colonies, et l'on s'incline devant l'insurrection.

Le jour où le débat s'ouvrit devant la Chambre des

communes, Pitt, vers onze heures, commandant à ses infirmités s'écria :

«... On nous dit que l'Amérique est en état de rébellion ouverte. Je me réjouis que l'Amérique résiste. Trois millions d'hommes, si bien morts à tout sentiment de liberté qu'ils se résignent à devenir esclaves, seraient des instruments faits pour asservir tout le reste... On nous demande quand les colonies ont été émancipées. Je désire savoir quand elles ont été asservies.

« ... Les Américains n'ont pas toujours agi avec prudence et modération. Soit, mais on les a insultés, on les a rendus fous par les injustices. Les punirez-vous de la folie que vous leur avez causée?... En résumé, mon opinion est qu'il faut rappeler l'acte du timbre absolument, totalement, immédiatement. La raison, c'est qu'il est fondé sur un principe erroné. En même temps, proclamez la suprématie de ce pays sur les colonies. Proclamez-la dans les termes les plus forts et les plus absolus. Oui, nous pouvons lier leur commerce, limiter leur industrie et exercer tous les pouvoirs, hormis un seul : nous ne pouvons pas prendre leur argent dans leur poche sans leur aveu. »

Nobles sentiments , certes. Pourquoi, cependant, un impôt inique a-t-il été voté ? N'est-ce pas pour combler le déficit recueilli par la politique de Lord Chatham? Grenville est le liquidateur des extravagances de Pitt. 11 est, au fond, plus à plaindre qu'à blâmer.

L'impôt du timbre est rapporté par deux lois du 18 mars 1766.

La métropole cède.

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