‹ La guerre de l'indépendanceChapitre 12 sur 40 · QUE FERA LA FRANCE · texte numérisé non relu

QUE FERA LA FRANCE

Louis XVI et Marie-Antoinette. — La cour. — La bourgeoisie prépare son avènement par la philosophie, la politique et les doctrines des économistes. — Yergennes, ministre des affaires étrangères. — La prédiction de Choiseul. — Les agents secrets. — La nation intrigante. — Silas Ueaue. — Franklin à Paris (21 décembre 1776). — Les scrupules du roi. — Soyez forts et la France vous soutiendra.

Au moment où. le Reprisai, battu par la tempête, et guetté par les croiseurs anglais, se dirige sur Nantes, la France s'apprête à secouer le long passé qui l'opprime et l'oppresse. Un bruit confus,, encore lointain, annonce le réveil.

Louis XVI et Marie -Antoinette se sont égarés et trompés en gravissant les marches d'un trône. Le roi manque de dignité et de fermeté. Sa bonhomie encourage les vulgaires intrigants. Sa faiblesse va dégénérer en dissimulation, puis en fourberie. Pente fatale. La reine est aussi légère que belle. Sa beauté et ses succès ont irrité les ex-pensionnaires du Parc aux Cerfs. Ses légèretés l'ont conduite à rechercher l'amitié de madame de Lamballe, de madame de Polignac, et à se compromettre par des actes qui laissent pressentir l'étrange, la scandaleuse affaire du Collier.

D'ailleurs, si Louis XYI était moins insouciant, et si Marie -Antoinette était moins frivole, le petit-fils de

Louis XV et la. fille de Marie-Thérèse seraient encore incapables d'arrêter le mouvement qui va les dominer, et qui se nommera la Piévolution.

Les soupers delà cour sont fort gais. Mais, le matin, avant le départ, un sourire inquiet erre sur les lèvres des grands seigneurs avinés et des grandes dames que tourmentent les désirs sans fin. On voit la bourgeoisie, soutenue par le peuple, s'avancer. On présage des scènes horribles. La haine d'en bas, depuis longtemps contenue, s'exerce sur toute une classe; on compte déjà le nombre des victimes.

La couche sociale que l'on redoute prépare son avènement par la philosophie, par la politique et les doctrines des économistes.

La philosophie, c'est Voltaire. 11 combat la superstition, renverse l'autorité du piédestal élevé par la bêtise humaine, et fait apparaître l'individu, c'est-à-dire le principe de liberté. La tyrannie pèse par plus d'un moyen. L'un de ces moyens est la religion. Voltaire en détruit les préjugés. Triomphe du rationalisme. Diderot, d'Alembert et les encyclopédistes, accentuent et complètent l'œuvre.

La politique, c'est Montesquieu et Y Esprit des lois. La république a la vertu pour fondement ; la monarchie repose sur l'honneur ; le despotisme s'établit par la crainte.

L'auteur pense que le pouvoir doit trouver un frein dans le pouvoirmême. Il veut limiter l'autorité. Grande audace à une. époque où le prince justifie, par ces mots, le décret rendu : Tel est notre bon plaisir. La bourgeoi-

.sie, qui réclame des garanties, approuve Montesquieu. Le peuple préfère Jean-Jacques Rousseau. C'est que le Contrat social offre de briser le lien monarchique, respecté par Y Esprit des lois.

Les économistes sont représentés par Turgot. Avant lui, Thomme qui ne possède rien ne peut travailler; car les jurandes et les maîtrises sont des associations ex- . ciusives. On n'y est reçu qu'en payant. Et les frais d'apprentissage et de compagnonnage sont très-élevés. Ce système fait beaucoup de mendiants et de vagabonds. Le peuple est taillable et corvéable à merci. Les nobles et le clergé échappent à l'impôt. Turgot, sans aborder le droit au travail, proclame, pour chaque citoyen, le droit de travailler. 11 condamne les obstacles qui gênent la libre manifestation de l'activité. Ainsi, la concurrence bat en brèche le monopole, et l'individu, déjà réhabilité en philosophie et en politique, reprend sa place dans la société industrielle.

Tel est le programme. On n'espère pas le réaliser facilement. Les gens qui vivent des abus se raidissent. Déjà Louis XYI, influencé par Maurepas, vient d'obliger Turgot à quitter le ministère. Qu'importe? L'opinion se fortifie. Les désirs d'aujourd'hui annoncent, pour demain, des volontés.

Pendant que la bourgeoisie et le peuple minent l'édifice et se disposent à le faire sauter, la royauté et la noblesse dansent sur un volcan.

Toutàl'heure, aumilieu delafête, apparaîtra Franklin.

Yergennes est ministre des affaires étrangères. Il est né à Dijon, le 28 décembre 1719. A vingt ans, il suivit

un oncle, M. de Chavigny, à l'ambassade de Lisbonne. C'est ainsi qu'il entra dans la carrière diplomatique. Un mémoire sur les revendications que le Portugal élevait en Amérique, à propos de la colonie du Saint- Sacrement, lui mérita la bienveillance du marquis d'Àrgenson. On avait déjà beaucoup écrit sur ce sujet, et M. d'Argenson, lisant le mémoire, avoua qu'on avait eu soin, jusqu'alors, de taire ce qu'il fallait dire, et de dire ce qu'on devait taire. En 1749, M. de Chavigny, en présence du roi Louis XY, parlant du jeune négociateur formé à son école, s'exprimait ainsi : « 11 est temps que je finisse et qu'il commence. »

M. de Vergennes fut nommé ambassadeur à Trêves. 11 semblait posséder, à un degré éminent, cet art qui consiste à voiler sa pensée, à décourager, par des feintes, un adversaire trop franc, et qui assure une réputation de bon diplomate. La cour de Vienne réclamait la voix de l'électeur de Trêves. Elle voulait nommer l'archiduc Joseph roi des Romains. On réunit les ministres de tous les électeurs. M. de Vergennes provoqua de longues discussions préparatoires. Lorsqu'on fut fatigué de parler, on s'aperçut qu'on n'avaitpas abordé le point principal. On se sépara sans rien décider. La manœuvre du ministre français avait abouti.

En 1755, M. de Vergennes remplaça M. Dessaleurs à Constantinople. L'un de ses biographes nous rappelle que le sultan adressa la parole à l'envoyé du roi Louis XV en lui donnant audience. Grande marque de considération; car le vizir, en pareil cas, était toujours chargé de transmettre la pensée impériale.

M. de Vergennes laissa de bons souvenirs à Constantinople. Les négociants français de là-bas placèrent son portrait dans Tune des salles de la Chambre de commerce, et le diplomate reçut à Paris une épée d'or où était rappelé le souvenir de son ambassade. On le remerciait d'avoir protégé le commerce de la France en Orient. On le priait, dans une adresse, d'accepter « ce tribut de reconnaissance et d'amour. »

Le diplomate si intelligent et si heureux n'était pas moins tombé en disgrâce. 11 se retira en Bourgogne. Son rôle, pourtant, n'était pas fini. Il se vit appelé en Suède par M. delà Vrillière (1771).

Gustave III préparait, encouragé par le gouvernement français, le coup de théâtre du 19 août 1772. Ce jourlà, le roi, sans répandre le sang, et par la seule force de son influence morale, modifie les institutions. Seul, il pourra, désormais, convoquer les États, nommer aux emplois, et contrôler les finances. Il reproche aux opposants de semer la division pour éterniser l'anarchie, et se déclare prêt à descendre du pouvoir si l'opinion publique n'accepte pas le remède proposé. Il ne veut plus être que le chef reconnu d'un peuple libre. Le novateur est acclamé. Audaces fortunajiwat.

M. de Vergennes n'était pas étranger au succès. Il reçut, du roi de Suède, une bague enrichie d'un diamant avec la date de la révolution pacifique, et sollicita L'ami bassade de Suisse. Louis XYI lui répondit en le nommant ministre des affaires étrangères (12 juin 1774).

L'Europe, après une commotion de sept ans, avait

un besoin : la paix. M. de Vergennes annonça aux puissances que le successeur de Louis XY, en ne cessant pas d'imposer le respect de la justice, mépriserait la gloire.

De graves rumeurs transpiraient. L'Amérique, parvenue à l'âge de majorité, voulait s'affranchir. L'Angleterre s'obstinait à garder sa tutelle : conflit prévu par Choiseul qui avait dit des Anglais, en signant le traité de 1763 : « Nous les tenons. »

Ravir à la France le Canada , c'était inviter les colonies à secouer le joug. A tort ou à raison, on craint le voisin français. Ce voisin écrasé, on est trop fort pour rester tributaire d'un gouvernement lointain.

Choiseul, en homme perspicace, avait pointé les événements sur la carte du destin. La guerre était l'issue fatale de débats plus ou moins longs; et, afin de permettre à la France de soutenir utilement les Américains, le ministre avait tenté de réorganiser l'armée et de fortifier la marine.

Quelle était la disposition d'esprit des colons, et jusqu'à quel point fallait-il pousser à la rébellion des gens dont le soulèvement servait les intérêts de la France? La révolution d'Amérique allait jeter l'Angleterre dans un état de faiblesse extrême. Jaloux de nrécipiter le dénouement, Choiseul se ménagea, audelà de l'Océan, des émissaires dévoués. C'est ainsi que Pontleroy1, lieutenant de vaisseau du port de Ro^

1. Pour mieux rappeler les noms de nos compatriotes qui passèrent en Amérique avant ou pendant les hostilités, nous consulterons souvent

chefort, fut expédié aux colonies en 1764, sous le non de Beaulieu. Il leva les plans des ports importants di littoral. Le lieutenant-colonel de Kalb, d'origine allemande, reçut pour instructions (avril 1767) de s'embarquer à Amsterdam pour ne pas éveiller les soupçons Il devait apprécier l'insuffisance des colonies en sok dats et en munitions ; et, en outre, propager la haine de l'Angleterre.

Lorsque l'acte du timbre est porté devant le parlement anglais, le ministre de France à Londres entoure Franklin d'une sollicitude qui porte l'envoyé des colonies à écrire à son fils : « J'imagine que cette nation intrigante aimerait à se mêler de nos affaires et à souffler le feu entre la Grande-Bretagne et ses colonies; mais j'espère que nous ne lui donnerons pas ce plaisir. »' M. de Vergennes entre au ministère. L'attitude calme et digne des Américains excite l'admiration. Bientôt, on se raconte les incidents de Lexington et de Concord. On colporte les noms des premières victimes de l'indépendance. Les insurgents se sont armés pour défendre leurs libertés. Aucune passion ne les inspire. C'est la raison qui les guide. Leurs délégués de Philadelphie parlent comme des sages. L'homme qui les commande est renommé pour sa modération. Aussi, l'allégresse déborde à Paris lorsqu'on apprend que les Anglais ont évacué Boston. Elle dure peu. Washington, à son tour, abandonne New-York, et se sauve sur la rive droite de l'IIudson.

l'ouvrage de M. Thomas Balch, Les Français en Amérique pendant la guerre de l'indépendance des États-Unis.

fLes dernières nouvelles de Long-Island et des White plains, causent autant de douleur que si les vaincus étaient des compatriotes.

M. de Vergennes, à l'exemple de Choiseul, se faisait renseigner. L'un de ses principaux agents fut Achard de Bonvouloir, officier dans l'armée française. 11 quitta Londres le 8 septembre 1775, avec 200 louis. Un brevet de lieutenant allait faciliter son admission dans l'armée américaine. Il se donna pour un négociant d'Anvers, et atteignit Philadelphie.

Si le gouvernement de Versailles se préoccupait du sort de l'Amérique, les colons soulevés ne cessaient pas, depuis le 19 avril 1775, de se demander ce que tenterait en leur faveur la nation intrigante dont ils convoitaient, au fond, l'amitié. Silas Deane, du Connecticut, commissionné secrètement par le Congrès de Phila- Idelphie, arrivait à Paris le 1er juillet 1776, le jour même où le projet de déclaration d'indépendance, écrit par Jefferson, était adopté. Silas Deane allait acheter 100 pièces de canon, et se procurer des armes, des munitions et des équipements. Louis XYI fermerait les yeux. Mais la France, pour se réserver le bénéfice des exportations en Amérique, se décideraitelle à reconnaître et à soutenir l'indépendance des [États-Unis?

Deane, malgré les espions anglais, fut présenté à M. de Vergennes. L'ex-diplomate, qui savait autrefois si bien parler pour ne rien dire, reçut l'Américain avec courtoisie. La France, inquiète etanxieuse, suivait les événements. Elle souhaitait la rupture définitive du lien

qui rattachait les colonies à l'Angleterre. Toutefois, elle était contrainte, jusqu'à nouvel ordre, de borner, même de voiler, les manifestations de sa sympathie.

Voilà ce que le ministre des affaires étrangères, répondit au commissaire du Congrès. Ne croyez pas, cependant, que la visite de l'étranger à l'excellence fut inutile. Dès ce jour, M. de Yergennes étudia la question américaine avec un soin tout particulier. Quel rôle la France devait-elle jouer dans le conflit pour sauvegarder, en Europe et en Amérique, les intérêts français?

Le ministre s'interrogeait et consultait M. Gérard, son secrétaire, lorsqu'on apprit soudain que Franklin était arrivé à Paris (21 décembre 1776).

Benjamin Franklin, avec Silas Deane, déjà en Europe, et Arthur Lee, venait implorer, au nom des auteurs de la déclaration d'indépendance, l'aide effective et la protection réelle de la France. Agé de soixantedix ans, il avait ainsi accepté sa mission : « Je suis vieux et ne me sens plus bon à rien; mais, comme disent les marchands de drap quand ils arrivent au bout de la pièce, c'est le dernier morceau, prenez-le au prix que vous voudrez. »

ïl était précédé à Paris par une grande réputation de philosophe, de savant et d'humouriste. On publia son nom, que répétèrent mille échos. On remarqua les manières simples du nouveau débarqué, ses cheveux gris en désordre et non poudrés, son habit brun, ses gros souliers. Et l'on s'éprit, pour l'inventeur du paratonnerre, pour l'auteur de YAlmanachdu

Bonhomme Richard, d'un engouement indescriptible. On lui donna des fêtes. Ce nouveau Socrate, doublé d'un autre Newton, reçut, dans sa demeure de Passy, les savants, les hommes politiques, et les femmes à la mode.

Franklin était né à Boston le 17 janvier 1706. Son père, teinturier, venu d'Angleterre avec une grande dose d'énergie pour toute fortune, n'avait pas trouvé de travail dans le Massachusets. Pour vivre, il renonça à la teinture, et ouvrit un store de savons et de chandelles. Benjamin arrivait le quinzième dans une famille aussi honnête que pauvre. Plus tard, en 1765, lorsque la loi du timbre sera votée par les Chambres anglaises, Franklin, à Londres, prévoyant la guerre, donnera cette recommandation à l'un de ses amis, sur le point de retourner en Amérique : «Dites à nos concitoyens d'avoir le plus d'enfants possible. » On voit que le père avait deviné l'ordre patriotique du fils.

A dix ans, le futur ambassadeur à Paris aidait l'auteur de ses jours dans la fabrication des chandelles. 11 versait le suif dans les moules, après avoir donné aux mèches la longueur voulue. 11 n'aimait pas éperdument cette occupation. Les Vies de Platarque, V Essai sur les projets de Daniel de Foë, et Y Essai sur les moijens de faire le bien du docteur Malher le charmaient davantage. Pour l'initier aux détails d'un métier rebutant, on l'avait retiré d'une école où il avait appris à lire, à écrire et à compter.

N'ayant pu, faute d'argent, entrer comme apprenti

chez un coutelier, il devint l'un des meilleurs ouvriers de son frère James, imprimeur. Ce qui ne l'empêchait pas d'aller distribuer aux abonnés le Neiv-England Courier, que James publiait. Des difficultés survinrent entre les deux frères. Franklin, avec le produit de la vente de quelques vieux bouquins, s'embarque furtivement pour New-York (septembre 1723). Impossible de s'y caser. Il offre ses services comme matelot à bord d'un mauvais caboteur, et arrive à Philadelphie. Il raconte ainsi son entrée dans la capitale de la Pensylvanie : « Je portais mes habits de travail, mes vêtements de toilette devant m'arriver plus tard. J'étais couvert de poussière. Mes poches étaient bourrées de chemises et de bas. Je ne connaissais âme qui vive dans la ville et ne savais où aller chercher un logement. Fatigué de la marche, de mon travail de manœuvres abord, et ayant

passé toute la nuit sans dormir, j'avais très-faim

J'arrivai ainsi, de la rue du Marché, à la quatrième rue, et passai devant la maison de ma future épouse. La jeune fille était debout, devant la porte. Elle me regarda avecétonnement, et pensa, non sans raison, que j'avais une mine singulière et grotesque »

Il fut bientôt employé comme typographe, et choisi par sir Williams Keith pour aller acheter un matériel d'imprimerie à Londres. Revenu à Philadelphie , il épousa miss Read (1730). Le mari dirigeait une imprimerie ; la femme tenait une boutique de libraire.

Franklin, avide d'amasser des richesses gagnées par le travail, est non moins désireux d'atteindre, par la régularité de la vie, à la perfection morale. Il s'efforce

(T observer les treize préceptes suivants : tempérance ; silence; ordre; résolution; économie; travail; sincérité ; justice ; modération ; propreté ; tranquillité ; chasteté; humilité.

Le succès d'un club philosophique appeléywnte, favorise l'apparition de VAlmanach du Bonhomme Richard. Puis vient une bibliothèque, un hôpital, une compagnie d'assurances contre l'incendie, une compagnie de pompiers, l'entreprise du pavage et de l'éclairage de Philadelphie.

Le philanthrope, entre temps, se souvenait qu'il était un savant de premier ordre, et inventait le paratonnerre.

Il se passionna de bonne heure pour les voyages, et les circonstances se chargèrent de réaliser ses vœux. Désigné, en 1757, pour défendre, à Londres, les droits de la Pensylvaniedans une répartition détaxes, il s'acquitta si bien de sa mission qu'on n'hésita pas à opposer, en 1764, son bon sens naturel aux arguments spécieux de Grenville. Nous savons quelle impression il causa aux membres du Parlement. Lorsque le dernier espoir d'un accord profitable se fut envolé, Franklin s'esquiva de Londres et repassa en Amérique. En signant la déclaration d'indépendance, il s'était fait violence. Il avait jusqu'alors combattu la séparation; il comparait l'empire britannique à un vase de porcelaine. On ne pouvait, selon lui, en casser un morceau sans compromettre le reste. Les Américains n'avaient pas toujours approuvé les scrupules de leur mandataire. En outre, on reprochait au philosophe d'être déiste.

Elles envieux ne pardonnaient pas à l'homme pratique d'avoir su réussir dans ses affaires en rendant des services au pays. Le bonheur excite la méfiance. Pour ne pas éveiller le soupçon, il faut courir, de chute en chute, au désastre. Alors, il est vrai, on vous prend pour un imbécile. On n'a pas tort.

Franklin, sans se brouiller avec l'honneur, ni tourner le dos à la délicatesse, avait révélé une habileté qui, loin d'exclure le patriotisme, rend plus précieux le dévouement à la chose publique.

M. Edouard Laboulaye, l'illustre président du comité de l'union franco-américaine, a écrit :

« Franklin est un vrai sage ; la vie lui enseigne à vivre, et volontiers il fait part de son expérience à ses compagnons de route, jeunes ou vieux. Il a l'indulgence d'un vieillard et la vivacité d'un jeune homme; il ne connaît ni l'ennui ni le dégoût. Toujours prêt à accepter la lutte avec les hommes et avec les choses, il a l'âme aussi saine que le corps. Il y a en lui je ne sais quoi de viril et de gai qui donne du courage aux plus timides et de l'énergie aux plus indolents. »

Aucun homme n'était mieux placé pour défendre et faire triompher, à Paris, la cause de l'indépendance.

Introduit par le duc de Larochefoucauld dans les salons parisiens, il n'ignorait pas que sa situation délicate lui imposait la plus grande réserve. Aussi, demanda-t-il une audience à M. de Vergennes sans invoquer sa qualité officielle.

Le ministre, depuis la célèbre déclaration du 4 juillet, montre au roi la nécessité d'intervenir en faveur des

insurgeants. Louis XVI hésite. On a le plus vif désir de jouer un mauvais tour à l'Angleterre ; mais on est, avant tout, monarque de droit divin. On ne saurait se résoudre à encourager, par un envoi d'hommes et d'argent, un mouvement qui aboutira au triomphe de la liberté politique et de la liberté religieuse. D'ailleurs, les insurgents sont toujours battus, et le roi, acculé dans ses derniers retranchements, crie aux Américains : Soyez forts, et la France vous soutiendra.

Si Washington ne remporte pas une grande victoire, Franklin échouera.

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