‹ La guerre de l'indépendanceChapitre 13 sur 40 · LES ENTHOUSIASTES · texte numérisé non relu

LES ENTHOUSIASTES

Beaumarchais. — Maurepas. — Le docteur Barbue-Dubourg. — Le marquis de Lafayette. — 11 trace au roi Louis XVI sa ligue de conduite.

En France, à la veille de 89, le gouvernement dédaigne l'opinion. Attendez. Il s'inclinera devant elle. Pour agir sur l'esprit du roi, il fallait que des Français, de propos délibéré, et dans le seul but de prêter l'appui de leur bras aux insurgeais, prissent la résolution de passer en Amérique. Ces volontaires étaient seuls capables, si les circonstances d'ailleurs restaient favorables, de motiver et de légitimer un concours officiel.

La noblesse française, tout en voyant s'avancer le flot grondant de la bourgeoisie, n'oubliait pas l'Angle* terre, qui l'avait vaincue dans la guerre de sept ans. Pour échapper aux orages révolutionnaires, non moins que pour se venger des Anglais, elle avait hâte de seconder Washington.

Un homme, qui avait beaucoup d'adversaires et qui ripostait aux insultes en écrivant des mémoires, Beaumarchais, fut l'un des plus chauds partisans de l'Amérique. Ce Figaro dont les pièces étaient presque autant jouées au palais de justice qu'au théâtre, et dont chacun des nombreux procès dégénérait en drame, ce fils

d'un horloger, dont la prudence égalait l'audace, et le sang-froid l'impétuosité, trouva moyen de plaire aux filles du roi Louis XV en donnant aux princesses, sans être le moins du monde professeur de musique, des leçons de guitare et de harpe. On le présenta à Pâris-Duverney, financier et homme d'État. Aussitôt, Beaumarchais révéla des aptitudes spéciales. Il ébaucha des plans de société, et supputa les produits dévastes opérations industrielles. Le fait suivant montre l'influence de cet étrange personnage. Pâris-Duverney, depuis neuf ans, remuait ciel et terre, intriguant, priant, suppliant, pour décider Louis XY à visiter l'Ecole militaire qu'il avait fondée. Le roi avait repoussé lesprières et les sollicitations. Vint Beaumarchais. L'adroit compère, entre deux gammes, obtient des princesses qu'elles iront voir l'École. Pas un mot du roi. Mais Louis XV imite ses filles; il fait la démarche.

L'homme qui a pu tirer le royal voluptueux de sa somnolence est capable, sous un autre gouvernement, de briser les entraves qui s'opposent à l'approvisionnement et à l'équipement des Américains.

Caron de Beaumarchais a une âme damnée, Maurepas. La conquête fut longue, difficile ; elle n'est que plus certaine.

Dubourg, conseil de Silas Deane, le sait et s'en offense. Le docteur, avant l'arrivée de Franklin à Paris, se plaint à M. de Vergennes qu'on ait donné à Figaro le monopole clandestin des fournitures à envoyer aux colons. En réalité, des navires, en destination des États- Unis, quittaient souvent les côtes françaises.

L'année précédente, en décembre 1775, deux officiers arrivés de Saint-Domingue, MM. Penetet de Pliarne, offrirent au Congrès des armes et des munitions. Un marché fut conclu. M, Penet vint à Paris, et repartit de Nantes pour Philadelphie avec 15,000 fusils des manufactures royales, adressés à M. de La Tuillerie, nom sous lequel on devait lire : Benjamin Franklin.

Beaumarchais, et le docteur Barbue-Dubourg , déploient un zèle intrépide. L'un, sous le patronage de Maurepas, offre à crédit pour trois millions de marchandises ; l'autre cherche des armes et des hommes.

Les deux actions s'enchaînent et se complètent. Sans doute, le docteur aurait perdu souvent le bénéfice de ses nombreuses démarches, s'il n'avait eu sous la main l'auteur dramatique. Ces deux agents avaient besoin l'un de l'autre. Naturellement, ils se détestaient.

En livrant les 15,000 fusils, Barbue-Dubourg annonce à Franklin qu'il a enrôlé, pour entrer dans l'armée américaine, le lieutenant-colonel de Bois-Bertrand, l'exlieutenant Favely et l'ancien sergent-major Davin. En outre, il a décidé deux ingénieurs à s'embarquer, MM. Potter deBaldivia et Gille deLomont. D'autres ingénieurs, l'année suivante, furent secrètement expédiés aux Américains par le gouvernement français, MM. Du Portail, de Gouvion, Laumoy et La Badière. Ajoutez le chevalier de Kermovan.

Les officiers d'artillerie manquaient également aux Américains. Tronson du Coudray, et d'autres instructeurs partirent du Havre, en 1777, sur un navire frété par Beaumarchais.

Le plus intéressant des enthousiastes fut un jeune homme que la nouvelle de la déclaration d'indépendance surprit à Metz. On l'appelait Lafayette. Il était marquis, et possédait 200,000 livres de rente. Il avait 19 ans. Trois ans plus tôt, on l'avait marié à mademoiselle de Noailles.

Le hasard, qui joue un si grand rôle dans les affaires vi-ce monde, fit que le duc de Glocester, frère du roi George III, visita, certain jour de 1776, la ville de Metz. Le maréchal de Broglie offrit au voyageur un dîner où furent conviés plusieurs officiers. Au nombre des invités était le jeune marquis. La conversation tomba sur les affaires d'Amérique. Lafayette ignore encore certains détails. Il interroge l'Anglais de passage, se renseigne, redresse son jugement, et prend aussitôt la résolution de s'expatrier. Avant la fin du dîner, son « cœur fut enrôlé », comme il l'avouera plus tard. Quitter le régiment! Le peut-il? Le comte de Broglie lui répond : « J'ai vu mourir votre oncle en Italie, et votre père à Minden. Je ne veux pas contribuer à la ruine de votre famille en vous laissant partir. » Tout ce qu'il obtient du maréchal, c'est d'être présenté au baron de Kalb, que Choiseul a jadis envoyé au Canada. Kalb approuve le projet, et frappe à la porte de Silas Deane. L'Américain trouve Lafayette trop jeune,

L'infortune, dans les âmes bien trempées, éveille la vertu sublimcdu sacrifice. Peut-être Lafayette eùt-il écouté son chef, si les Américains avaient remporté des succès. Mais Washington, vaincu par les deux Howe, était en fuite. Le gentilhomme n'y tint plus. Il équipe

un navire à ses frais. Pendant qu'il se promène à Londres, on active, sans bruit, ses préparatifs de départ.

Le roi est informé : il désapprouve. La famille est instruite : elle s'irrite. On lance, contre le jeune fou, une lettre de cachet. Et le futur général ira chercher l'Amérique à Marseille et en Sicile. Vaines menaces. Lafayette prend l'accoutrement d'un courrier, anïèà Bordeaux avec l'officier Mauroy, gagne l'Espagne, rejoint son bâtiment à Los-Pasages, monte abord, écrit à M. de Maurepas qu'il a vu, dans son silence, « un ordre tacite », et met bravement à la voile (26 avril 1777).

Il a rempli toutes les conditions qu'un écrivain im- ! posait dernièrement à l'exil volontaire : « Un voyageur vaillant ne devrait quitter sa maison que par l'impulsion d'un esprit d'aventure, pour ne plus retourner jamais, prêt à renvoyer à sa famille son cœur embaumé, comme tout ce qui reste de son individu... Si vous n'avez payé vos dettes, fait votre testament, réglé toutes vos affaires ; si vous n'êtes un homme tout à fait libre, en un mot, vous n'êtes pas prêt à partir. »

Lafayette avait obtenu de Silas Deane la promesse écrite d'un grade élevé dans l'armée américaine. Après une traversée de sept semaines, il débarqua à Charleston. Il traversa à cheval les Carolines, la Virginie, le Maryland, et se rendit à Philadelphie, où siégeait le congrès.

Parmi les enthousiastes qui passèrent aux États-Unis avant que le gouvernement ne se prononçât, il faut

encore citer De Gimat, Pontgibaud, aides de camp de Lafayette, Armand de la Rouerie , de Fleury, Mauduit du Plessis, Conway, de Ternont, de La Colombe, Touzard et L'Enfant.

Des aventuriers, comme on en trouve au début de toute révolution, Français, Allemands, Russes ou Polonais, presque tous incapables de rendre des services, accablaient le Congrès de leurs demandes. Lafayette, survenant à ce moment-là, courait le risque d'être éconduit avec les autres solliciteurs. Ce qui arriva. Le jeune marquis, sans se déconcerter, adressa au Congrès cette simple requête : a D'après mes sacrifices, j'ai le droit d'exiger deux grâces, l'une est de servir à mes dépens; l'autre est de commencer comme volontaire.»

Le Congrès, peu habitué à un tel langage, vota la résolution suivante : « Attendu que le marquis de Lafayette, par suite de son grand zèle pour la cause de la liberté dans laquelle les États-Unis sont engagés, a quitté sa famille et les siens, et est venu à ses frais offrir ses services aux États-Unis, sans réclamer ni traitement ni indemnité particulière, et qu'il a à cœur d'exposer sa vie pour notre cause, résolu : que ses services sont acceptés, et qu'en considération de son zèle, de l'illustration de sa famille et de ses alliances, il aura le rang et la commission de major-général dans l'armée des États-Unis. — 31 juillet 1777. »

Lafayette fut présenté au général en chef. L'Américain avait honte de montrer à un brillant officier du maréchal de Broglie des soldats dont les mieux huppés avaient des vestes en toile grise. L'étranger reçut ainsi

Qg GUERRE DE L'INDÉPENDANCE.

les excuses de son supérieur : « C'est pour apprendre, et non pour enseigner, que je suis ici. »

Ce ton gagna, au nouveau venu, l'amitié de Washington.

La plupart des nobles qui arrivaient alors aux Etats- Unis, se dégoûtèrent bientôt d'une campagne où l'on courait beaucoup plus de dangers que dans les savantes batailles du vieux monde, pour cueillir beaucoup moins de lauriers. On s'attendait aux actions d'éclat, qui donnent la gloire , et l'on ne trouvait à utiliser qu'un courage froid, calculateur, méthodique et patient. On n'avait pas le genre de courage que l'amour de la liberté inspire. On regrettait d'avoir traversé l'Océan. On murmurait, et l'on revint fort mécontent.

Lafayelte, en se pliant à toutes les nécessités de la situation, montra aux Américains qu'il était venu pour eux, non pour lui. Dévouement sincère, généreux. Il confond la calomnie, désarme la haine, et trace, à Louis XVI, sa ligne de conduite.

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