CHAPITRE VIII
LE TRAITÉ DU 6 FÉVRIER 1778 AVEC LA FRANCE, i
Influence de la capitulation de Saratoga. — Franklin, Deanejet Lee reçus par M. de Vergennes.— La résolution de Louis XVI. — Traité du 6 février 1778. — Franklin présenté au roi. — Franklin et Voltaire à l'Académie. — Le traité du 6 février devant le parlement anglais. — Derniers efforts de Chatham. — Lord Stormont réclame son passe-port. — Le marquis de Noailles quitte Londres.
Un fin voilier partit de Boston, et l'on reçut bientôt, en France, la nouvelle de la reddition de Burgoyne.
Franklin, installé àPassy, dans une maison entourée d'un grand jardin, ne cessait pas, en courtisant sa jolie voisine, Madame veuve Helvétius, d'agir sur l'opinion. Son assurance avait plus d'une fois étonné. On se rappelait que l'occupation de la capitale des États-Unis ne lui avait arraché qu'un cri : « Ce n'est pas le général Howe qui vient de prendre Philadelphie ; c'est Philadelphie qui a pris le général Howe. »
Les derniers faits, recueillis avec soin, commentés avec prudence, attestaient, à la vérité, malgré les échecs, le courage et l'intrépidité des Américains. Lafayette avait volé au secours de Washington, et le public applaudissait au désintéressement et au dévouement du jeune marquis. Tout cela n'était point assez pour décider à l'action le gouvernement français. Louis XYI, revenu de certaines préventions, écoutait
son ministre Vergennes avec intérêt ; mais la faiblesse n'est pas une garantie. Pour se faire soutenir, il faut être fort. Franklin le savait, et le bonhomme, qui connaissait si bien la nature humaine, n'attendait plus que l'événement heureux qui devait forcer la main du roi.
Cet événement fut la capitulation signée à Saratoga.
Le 12 décembre, les commissaires des États-Unis à Paris, B. Franklin, Silas Deane et Arthur Lee, sont reçus par M. de Vergennes. Le ministre annonce que le roi a résolu de reconnaître l'indépendance des États- Unis, et de signer, avec les mandataires du Congrès, un traité ; — que, dans ce traité, la cour de France ne prendra aucun avantage de la situation actuelle de l'Amérique; — que pour rendre cette convention durable, on exclura toute condition que les Américains se repentiraient un jour d'avoir acceptée. Ainsi, l'amitié subsistera toujours entre les deux peuples. Un pacte prouvera l'indépendance, et il faut consulter l'Espagne.
Le lendemain, 17 décembre, Gérard, secrétaire de Vergennes, transmit aux commissaires de nouvelles informations. Le roi, allant encore plus loin, était décidé, non-seulement à reconnaître, mais encore à soutenir l'indépendance de l'Amérique.
Une guerre entre l'Angleterre et la France s'en suivrait. Les Américains, en prévision d'une telle éventualité, s'engageaient à maintenir leur indépendance. On ne réclamait, pour les secours à prêter aux colonies, aucune compensation. La France, en cas de succès, trouvait sa récompense dans la perte de l'influence anglaise en Amérique.
Franklin, Deane et Lee ne pouvaient réserver, à leurs longues négociations, une issue plus favorable.
Ils protestent que le roi, dont on admire la sagesse, aura en eux des alliés reconnaissants et sûrs, et se complaisent à souhaiter, avec Louis XVI, que les bons rapports s'affermissent entre les deux peuples.
On promettait d'envoyer, en janvier, trois millions aux insurgés.
Le 6 février 4778, un traité de commerce etd'alliance défensive fut signé entre la France et l'Amérique. Une monarchie catholique et une république protestante, la race latine et la race anglo-saxonne, le vieux monde et le nouveau monde, s'unissaient.
La France, en soutenant l'Amérique contre le monopole de l'Angleterre, allait combattre au nom de la liberté commerciale.
Vergennes l'emportait. Trois motifs principaux justifiaient le traité du 6 février : la générosité habituelle de la France qui ne lui permettait pas de refuser s-on aide quand on implorait son appui; la nécessité de prévenir le développement trop considérable des forces maritimes de la Grande-Bretagne ; le besoin de se mettre à l'abri de toute tentative des corsaires anglais.
Franklin, lui aussi, voyait s'écouler un jour de gloire. Le 20 mars, accompagné de ses deux collègues, et suivi des nouveaux ambassadeurs de Prusse et de Toscane, qui allaient présenter leurs lettres de créance, il entra au château de Versailles. Il portait l'habit de velours de Manchester, que Georges III avait pu remarquer, et que le Parlement anglais n'avait pas oublié.
Ses bas blancs, ses lunettes, son chapeau à larges bords sous son bras, et ses cheveux gris aux folles allures, excitaient la curiosité des courtisans. Louis XYI lui dit ces simples mots : « Je désire que le Congrès croie à mon amitié. » Marie-Antoinette reçut également le noble vieillard, qui allait justifier ce vers attribué à Turgot : Eripait cœlo fulmen sceptrumque tyrannis. Franklin avait toujours regretté de n'avoir pu serrer la main de Newton. Il se promettait de rencontrer Voltaire. Lorsque le patriarche de Ferney, âgé de 84 ans, vint savourer une dernière fois à Paris les délices de la popularité, l'Américain lui conduisit son petit-fils. Voltaire, dans un cabinet de travail, accueillit le visiteur avec cordialité, et dit à l'enfant, en lui touchant la tête : Godand liùerty/ Dieu et la liberté.
Les deux grands hommes, au déclin de la vie, se retrouvèrent, le 29 avril, à l'Académie française. Le public les regardait et les contemplait. La France et l'Amérique rougiraient bientôt de leur sang les plaines de la Nouvelle-Angleterre, de la Virginie et des Carolines. Franklin et Voltaire, pour affirmer l'union des deux peuples et des deux mondes, se levèrent et s'embrassèrent.
Un jour, à Washington, au Patent-office, où l'on expose les modèles des brevets d'invention, où les navires côtoient les corsets, où les wagons se heurtent aux poufs, nous avons aperçu, sous une vitrine, et reposant sur un coussin en velours cramoisi, le traité conclu autrefois. C'était à l'époque où l'expédition du Mexique excitait, aux États-Unis, contre la France, l'aversion et
la haine. En jetant un regard attristé sur le parchemin de 1778, nous nous disions : Ce qu'un roi fit, jadis, pour mériter l'amitié des Américains, un empereur le défait aujourd'hui.
L'empereur n'est plus. Et la république française, par la statue de la liberté éclairant le monde, due à l'habile ciseau de M. Aug. -Bartholdi, va corriger l'œuvre du dernier empire.
Le 13 mars 1778, le marquis de Noailles, ambassadeur de France à Londres, remit au secrétaire d'État, lord "Weymouth, une note dévoilant le traité du 6 février. M. de Vergennes dut provoquer un étrange sourire chez lord North et Georges III lorsqu'il disait : a En faisant cette communication, le roi de France est intimement persuadé que la Cour de Londres y verra une nouvelle preuve du constant et sincère désir de la paix qui anime Sa Majesté. Elle espère que Sa Majesté britannique, animée des mêmes sentiments, voudra également éviter tout ce qui pourrait altérer cette bonne harmonie, et que, particulièrement, elle prendra des mesures effectives pour que rien n'interrompe le commerce, entre les sujets de Sa Majesté et les États- Unis d'Amérique. »
L'ironie était cruelle.
Le 20 novembre 1777, Georges III avait ouvert le Parlement. La Couronne, étonnée de l'obstination et de la persistance des insurgents, voulait imprimer, aux efforts de l'Angleterre, une impulsion décisive. De nouveaux sacrifices étaient nécessaires.
Chatham, le véhément Chatham, était encore sur la
brèche. Pour humilier et abaisser la France, on devait, au moyen de concessions, rétablir le lien qui faisait, de l'Angleterre et des colonies, un grand empire. On permettrait aux Américains de se taxer. On leur dirait: Nous vous reconnaissons tous les droits, à l'exception du droit à l'affranchissement. Déchirez l'acte du 4 juillet 1776, et nous rappelons nos troupes. L'ancien ministre de Georges II prononça un discours qui allait rester, dans les fastes parlementaires de la Grande- Bretagne, un modèle de style oratoire. «... Ces colons, s'écria-t-il, qu'à l'origine nous avons méprisés comme des rebelles, mais que nous sommes tenus de reconnaître aujourd'hui comme des ennemis, sont conjurés contre nous. Notre ennemi invétéré les fournit de provisions et d'armes. Il consulte leur intérêt, reçoit leurs ambassadeurs, et nos ministres ne peuvent pas, n'osent pas agir avec dignité, avec énergie. Nous connaissons déjà en partie l'état désespéré de nos troupes là-bas. Personne, plus que moi, n'estime et n'honore les armées anglaises. Je, connais leur vertu et leur courage. Je sais qu'elles peuvent tout faire, excepté l'impossible. Or, la conquête de l'Amérique anglaise est une impossibilité. Vousne pouvez pas, mylords, vous ne pouvez pas conquérir l'Amérique... Tous vos efforts seront vains et impuissants, et doublement impuissants par cela même que vous vous appuyez sur des secours mercenaires, des secours qui excitent un incurable ressentiment dans le cœur de vos adversaires, de ces hommes que vous livrez aux fils de la rapine et du brigandage, de ces hommes que vous dévouez, eux et leurs biens, à
a cruauté vénale de quelques pillards soudoyés. Si j'étais Américain, comme je suis Anglais, tant qu'un soldat étranger resterait clans ma patrie, jamais je ne déposerais les armes, jamais, jamais, jamais! »
La Chambre des lords revint bien vite d'un moment d'émotion. La France et l'Espagne, sachant que l'Angleterre avait 35 vaisseaux de ligne à la mer, ne pouvaient favoriser les vues des Américains. L'amendement de Chatham recueillit 28 voix, sur 125 votants. A la Chambre des communes, Fox et Burke, sur le même point, pour 86 partisans, eurent 283 adversaires.
Lord North sentait renaître son orgueil. Triomphe éphémère. Le 2 décembre 1777, on apprit que Burgoyne avait capitulé à Saratoga. On ajourna les Chambres. Les 35 navires de combat n'empêcheraient peutêtre plusiaFranee de servir ses rancunes. On était perplexe. Et la note diplomatique de M. de Noailles rendit lord North à la réalité qu'il fuyait, George III, le 15 mars, assura à son ministre qu'il recevrait Chatham with open ar?ns, les bras ouverts, si le tribun voulait soutenir, sans arrière-pensée, le ministère. Shelburne voulait que Chatham fut dictateur. Le roi s'écria avec colère : « Lord Chatham, cet homme perfide, comme dictateur! Je déclare solennellement que rien ne m'obligera à traiter en personne avec lord Chatham. L'expérience me donne la résolution de courir toute espèce de danger personnel, plutôt que de me soumettre à une bande d'individus qui, certes, m'asserviraient pour le reste de mes jours. »
George III communiqua au parlement la note de.
l'ambassadeur français. Ce résultat, d'après Conway, montrait que Franklin s'était départi de sa candeur et de sa fermeté. A la Chambre des lords, Rockingham proposa de prévenir l'alliance de la France et de l'Angleterre en reconnaissant l'indépendance de l'Amérique. Chatham, mourant, se fit transporter à la Chambre des lords. Il exhala cet appel suprême : « Jamais je ne consentirai à priver de son plus bel avantage ' un descendant de la maison de Brunswick, un héri- \ tier de la princesse Sophie. Mylords, Sa Majesté a succédé à un empire aussi étendu que respectable. Ternirons-nous les fastes de cet empire par un ignominieux abandon de nos droits?... Nous prosternerons-nous devant la maison de Bourbon? Certes, la nation n'est plus ce qu'elle était naguère! Un peuple qui, il y a dix-sept ans, était la terreur du monde, est-il descendu assez bas pour dire aujourd'hui à son ennemi invétéré : Prends tout ce que nous avons, mais donne-nous la paix. Non, c'est impossible. Je n'attaque personne, je ne demande la place de personne, je ne veux pas m'associer à des hommes qui s'entêtent dans leur erreur; mais, au nom du ciel, s'il est absolument né- l cessaire de choisir entre la paix et la guerre ; si la paix ne peut être conservée sans perdre l'honneur, pourquoi ne pas commencer la guerre sans hésiter? Je ne connais pas au juste les ressources du royaume, mais je suis sûr qu'elles sont suffisantes pour maintenir nos S justes droits. Mylords, tout parti vaut mieux que le désespoir. Faisons au moins un effort; et, s'il nous faut tomber, tombons comme des hommes. »
LES FRANÇAIS EN AMÉRIQUE. i29
Le duc de Richmond répliqua : « Personne ne respecte plus que moi le grand nom de Chatham, mais ce nom ne peut faire l'impossible. Les choses n'en sont plus au point où le noble lord les a laissées en quittant le pouvoir. Alors, nous avions l'Amérique pour nous; aujourd'hui, nous avons l'Amérique contre nous ; alors, c'était la Grande-Bretagne et l'Amérique qui tenaient tête à la France et à l'Espagne; aujourd'hui, c'est la France, l'Espagne et l'Amérique qui se réunissent contre la Grande-Bretagne. »
Chatham bondit une dernière fois. L'apoplexie le guettait, et lui coupa la parole. La lame avait usé le fourreau. On leva la séance. Une maison voisine reçut l'agonisant. L'ennemi de la France vécut encore un mois. On l'enterra à Westminster.
Avant cette séance mémorable, lord Stormont, ambassadeur anglais à Paris, a été prié de demander son passeport et de repasser la Manche. Le marquis de Noailles, de son côté, s'est empressé de quitter Londres.
La France et l'Angleterre vont être aux prises. L'indépendance est entrée dans une phase nouvelle.