‹ La guerre de l'indépendanceChapitre 18 sur 40 · A TRAVERS L'ATLANTIQUE · texte numérisé non relu

A TRAVERS L'ATLANTIQUE

Route suivie par le chevalier de Ternay. — Le Lutin s'éloigne de l'escadre. — Proclamation du général de Rochambeau.— Le 20 juin, rencontre de .cinq vaisseaux de guerre et d'une frégate. — Canonnade,— Reproches adressés à M. de Ternay. —Voiles aperçues à l'entrée de la baie de Chesapeak. — Erreur de M. de Ternay — Nuit du 6 juillet. — Le transport V Isle-de-France s'égare. — Arrivée à New-Port (12 juillet 1780). — Les habitants, d'abord très-froids, sortent de leur réserve.— Lettre de Rochambeau à "Washington.

L'escadre anglaise était en marche, prête au combat. Poussée par l'ouragan, elle dut virer de bord, et se rapprocher des côtes d'Angleterre.

Deux routes s'offraient au chevalier de Ternay : celle de l'ouest et celle du sud. L'une était directe, mais accidentée. L'autre était plus longue, mais plus certaine. On prit au sud. D'ailleurs, les vents du golfe du Mexique, qui soufflent, l'été, vers le nord, pousseraient les navires français au port de débarquement.

Très-belle traversée. Le cap, toutefois, maintenu au sud pendant de longs jours, autorisait les commentaires. On n'aborderait pas aux États-Unis. On le regrettait. Où allait-on ? Aux îles du Vent, peut-être. Le 30 mai, on était par 28° 58' de latitude et 34° 44' de longitude. Ce jour-là, on courut tout à coup à l'ouest, puis au nordouest. Les figures, mélancoliques et tristes, s'éclaircirent.

Le 25 mai, le Lutin s'éloigna de l'escadre, et se rendit à Cayenne.

Le 8 juin, une proclamation du général de Rochambeau annonce aux troupes que le corps français est auxiliaire, sous les ordres de Washington. On rendra au général américain les honneurs de maréchal de France, au président du Congrès, aux gouverneurs des provinces, les honneurs de maréchal de camp.

Le comte de Rochambeau, respectant de point en point les instructions du prince de Montbarey et de Louis XYI, voulut préciser l'étendue de ses devoirs. Il dit aux hommes qu'il menait à l'ennemi : « Toute espèce de maraude est défendue sous les peines portées par les ordonnances. Il est défendu, sous les mêmes peines, de prendre un morceau de bois, une hotte de paille, aucune espèce de légumes, que de gré à gré et en payant... Toute faute de mutinerie, de désobéissance, d'insubordination, de mauvaise volonté, d'ivrognerie brutale et carillonneuse ; en un mot, tous les cas qui, n'étant pas assez graves pour mériter un conseil de guerre, le sont assez pourtant pour exiger une punition prompte, seront punis, suivant les ordonnances, de coups de plat de sabre, ou par les caporaux de la prévôté, suivant la grandeur de la faute... Pour rendre la peine plus sensible au soldat français, il ne fera point de service pendant le temps de sa détention. »

On écoutera si bien le général, que Lafayette affirmera bientôt à Washington : « La discipline française est telle que les poulets et les cochons se promènent au milieu des tentes sans qu'on les dérange, et qu'il y a dans le

camp un champ de maïs dont on n'a pas touché une feuille. »

Jusqu'au 20 juin, aucun fait à noter. La Surveillante a capturé un brick anglais de onze canons. Un navire venant d'Halifax, portant de la morue et des harengs à Saint-Eustache, a permis d'ajouter, à l'ordinaire des troupes, un supplément inattendu.

Le 20 juin, on était au sud-ouest des Bermudes. A bord du Duc de Bourgogne, on distingue cinq vaisseaux de guerre et une frégate marchant, toutes voiles dehors, dans la direction du convoi. Le chevalier de Ternay rallie aussitôt les transports, forme sa ligne de bataille, et se porte au plus près du vent, avec le Neptune et le Jason, sur un vaisseau ennemi qu'il espère isoler. Le convoi est protégé par la Surveillante et YAmazone. La flotte anglaise s'est arrêtée. Le vaisseau chassé, perdant l'avantage, vire soudain et passe à une demi-portée de canon du Duc de Bourgogne, du Neptune et du Jason. Il reçoit dans ses flancs une bordée générale. La division anglaise riposte, dans le but évident de protéger le retour du navire poursuivi. L'amiral, par une habile manœuvre, tente d'engager le combat. L'ennemi se dérobe. Il a essuyé, à l'arrièregarde, plusieurs bordées.

La nuit venue, on allume les feux sans se préoccuper davantage de la rencontre.

Sur le Duc de Bourgogne, on compta six hommes tués ou blessés. Le Neptune subit la même perte. Le Jason fut moins éprouvé.

Les cinq vaisseaux anglais étaient Y Hector et le Sul-

ta?i{li canons), le Lio?i elle Rubis (Gb), le Bristol (30). La frégate le Niger avait 32 canons. Cette flotte, commandée par le capitaine Cornwallis, venait d'escorter jusqu'aux Bermudes, cinquante vaisseaux marchands, et retournait à la Jamaïque.

Le vaisseau sur lequel on faillit mettre le grapin était le Rubis.

Le rapport du général de Rochambeau, que nous avons eu sous les yeux, et que nous venons de résumer, ne dit pas que M. de Ternay ait fait diminuer les voiles des deux vaisseaux qui donnaient la chasse au Rubis, ordre que le capitaine du Jason, M. de laClochetterie, blâma sévèrement. M. de Ternay demandait à son subordonné quelle était, selon lui, la destination de l'escadre anglaise. Il obtint cette réponse : «Trop tard, Monsieur l'amiral. J'aurais pu vous satisfaire hier soir, si vous m'aviez permis d'interroger le capitaine du Rubis. »

L'amiral, après tout, remplit scrupuleusement sa mission. Il était chargé de faire parvenir le convoi en Amérique, et en répudiant, le 20 juin, toute témérité inutile, sans abandonner une attitude énergique, il crut rester fidèle à la France et au roi. Lorsque, cependant, il apprendra que les cinq vaisseaux anglais sont allés grossir, aux Iles du Yent, la flotte de Rodney, et préparer à Guichen une campagne désastreuse, on l'entendra se reprocher un excès de prudence. On sait que Rodney était, retenu à Paris par ses créanciers, au moment où les victoires de d'Estaing aux Antilles étonnaient l'Europe avant de la passionner. Un jour,

l'Anglais dînait chez le maréchal de Biron. Il contesta le mérite des marins français, promettant, d'ailleurs, s'il était libre, d'arrêter le cours de trop faciles exploits. Le maréchal, en vrai gentilhomme, paya les dettes de son convive, et lui dit : « Partez, Monsieur. Allez tenter de tenir vos engagements. Les Français sont incapables de se prévaloir des obstacles qui vous empêchent de donner la mesure de vos talents. » Paroles généreuses qui auraient coûté moins cher à la France si M. de Ternay avait mis, le 20 juin, dans l'impossibilité de nuire désormais, les cinq vaisseaux anglais.

La Surveillante, le 21 juin, eut encore l'honneur de s'adjuger, comme bonne prise, un navire marchand que les papiers du bord faisaient partir de Savannah.

Le 4 juillet, la sonde indiqua les côtes de la Virginie. Dans la matinée, rencontre d'un bateau armé en guerre. Il résiste aux sommations du Duc de Bourgogne, de Y Amazone et de la Surveillante. Quelques boulets reçus lui donnent à réfléchir. Il amène son pavillon.

Le soir du 6 juillet, on se dispose à mouiller devant le cap Henry, à l'entrée de la baie de Chesapeak. Là s'est posté M. de Galvan, officier français entré au service des États-Unis. Il conserve, pour l'amiral, une lettre de Lafayette. Tout-à-coup, on aperçoit une dizaine de grandes voiles. On se livre aux conjectures. Les officiers de marine, interrogés, n'hésitent pas à dire qu'ils ont devant eux des bâtiments de guerre. Le bateau saisi le 4 n'était, sans aucun doute, que l'a-

vant-poste. Et, au nombre des dix ou onze voiles qu'on distinguait, devaient forcément se trouver les cinq navires perdus de vue dans la soirée du 20 juin. Cette escadre préparait une surprise au chevalier de Ternay. Tout l'annonçait. Clinton avait évacué Philadelphie. La concentration de l'armée anglaise à New- York rendait inutile le débarquement au Sud. Considération puissante. On crut surtout, en s'éloignant, bouleverser le programme des Anglais.

L'escadre si formidable, signalée et reconnue dans la baie de Chesapeak, n'est tout simplement qu'un convoi allant, escorté de deux ou trois frégates, de Charleston à New-York. Le chevalier de Ternay sera bientôt informé. On ne manquera pas de lui reprocher sa méprise. Reproches injustes. Si, en effet, l'amiral a commis une erreur, il s'est trompé avec ses officiers, comme le prouve la relation du général de Rochambeau : «... On vit distinctement, à l'entrée de la baie de Chesapeak, dix à onze voiles fortes. Tous nos meilleurs marins les ont jugés vaisseaux de guerre ou frégates. »

La nuit venue (6 juillet), on quitta la route du Rhode- Island dans le seul but de mettre en défaut la vigilance de l'ennemi. On gouverna sur le Nord-Est. A minuit et demi, deux frégates, passant à une portée de fusil, tirent quatre coups de canon sur le Duc de Bourgogne. Elles disparaissent, et reviennent. Répondre, n'est-ce pas jeter le tumulte dans le convoi? Le chevalier de Ternay se borne à mettre ses feux, et à prescrire la ligne de bataille.

Au jour, les frégates étaient à deux lieues sous le vent. On les chassa pendant cinq heures. On ne put les atteindre. Mais, à certain moment, on vit les Anglais, pour s'alléger dans leur fuite, jeter à la mer leurs chaloupes, leurs canots, et beaucoup d'objets de poids. Le 8 juillet, on perdit, dans des brumes épaisses, le transport Ylsle de France portant 350 hommes de Bourbonnais. On aura bientôt la satisfaction de le retrouver à Boston.

Les pilotes de l'île Marthas Vineyard saluèrent le convoi. On accepta leurs conseils patriotiques; et, le 12 juillet, après avoir évité les écueils, on entra dans la rade de New- Port. Sur la plage flottaient deux drapeaux blancs à fleurs de lys. Touchante attention de M. de Lafayette.

La traversée avait duré soixante-dix jours. Le général de Rochambeau descendit du vaisseauamiral le Duc de Bourgogne.

Le Conquérant livra ses passagers : le baron de Vioménil, maréchal de camp; le comte de Gustine, colonel du régiment de Saintonge ; de Vouves, capitaine, de James, capitaine en second; Denis, sous-lieutenant; Fanit, sous-lieutenant en second des grenadiers du régiment de Saintonge ; cette compagnie ; Ménonville, lieutenant-colonel, attaché à l'état-major ; de Chabannes, de Ponge, aides de camp de M. de Vioménil ; Brizon, officier de cavalerie; un chirurgien; un aumônier.

De la Provence s'élancèrent : MM. de Lauzun, Robert Dillon, le chevalier d'Arrot, et une fraction des deux tiers embarqués de la légion de Lauzun.

L'Eveillé, ouvrit son sabord à MM. de Deux-Ponts et à une partie de leur régiment.

Le Jason vit s'éloigner les attachés à l'état-major du comte de Rochambeau : les comtes de Charlus et de Fersen, MM. Dumas et Charles de Lameth.

Les malades étaient nombreux. On les débarqua les derniers. Ceux qui ne restèrent pas à New-Port furent dirigés sur Papisquash, à douze milles de la ville, où M. de Corny avait préparé un hôpital.

A New-Port, à Papisquash et à Boston, après l'arrivée de Xlsle de France, on compta bientôt près de huit cents malades. Ajoutez deux cents non-valeurs. Les cinq mille hommes du général de Rochambeau étaient déjà réduits à quatre mille.

Le prince de Montbarey semble prévoir de secrètes angoisses, lorsque, dès le 29 mai, alors que la flotte n'a pas encore abandonné la direction du Sud, il écrit au général de Rochambeau : «... Les circonstances actuelles ont déterminé Sa Majesté à retarder encore pour quelque temps le départ de la seconde division des troupes à vos ordres, qui sont restées en Bretagne à ceux de M. le comte de Wittgenstin, c'est-à-dire des régiments d'Anhalt et de Neustrie". Leur destination n'est point changée, il n'y a que le moment de leur départ qui soit retardé. »

Le prince a de\iné juste ; car le premier soin de Rochambeau, en foulant le sol américain, est de dire au gouvernement : « Envoyez-nous des troupes, des vaisseaux et de l'argent. »

L'intervention de la France, d'après le général, coû-

tera cher. On paye jusqu'au logement, et au terrain du camp. Les Américains ne se défendent que s'ils sont attaqués dans leurs foyers. Ne pas compter sur eux pour réduire les Anglais. L'armée de Washington est composée, tantôt de 15,000, et tantôt de 30,000 hommes; elle n'existe pas.

L'aspect morne et froid de New-Port étonne M. de Rochambeau. Pas de fleurs jetées sur le passage des alliés. Pourtant, les jardins étalent leurs couleurs, et répandent leurs parfums. D'ailleurs, pas de curieux aux fenêtres.

C'est fort étrange.

On s?informe. On apprend que les habitants de New- Port sont désappointés. Ils pensaient, d'après les affirmations de Lafayette, recevoir un véritable corps d'armée, et ils n'ont vu sortir des vaisseaux que des bataillons incomplets.

Rassurez-vous, bonnes gens. Nous ne sommes que Pavant-garde. Le gros de nos troupes est en route.

Se pourrait-il? La France tient donc sa parole? Eh bien ! vive la France !

Et l'aspect de la ville changea. On serrait les mains des Français. On regrettait le malentendu. La première impression des alliés avait été mauvaise. On s'efforça de la corriger. Les rues illuminées, les pièces d'artifice et le son des cloches, vinrent bien vite rassurer les passagers de M. de Ternay. Après soixante-dix jours de mer, et alors qu'on a tant besoin d'expansion, ne rencontrer que des visages glacés ! Ce n'était pas heureux.

Mais on a dit un mot, et l'on reçoit un accueil aimable et gracieux.

Le 12 juillet 1780, à peine installé à New- Port, le général Rochambeau adressa ces lignes à Washington : «Les ordres du roi mon maître m'amènent aux ordres de Votre Excellence. J'y arrive avec toute la soumission, tout le zèle et toute la vénération que j'ai pour les talents distingués que vous montrez à soutenir une guerre à jamais mémorable... »

Le soldat français a fourr^ son arme. Dans son regard assuré brille l'image de la patrie lointaine. 11 est, aujourd'hui, vertueux et digne. Demain, il sera grand et sublime.

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