‹ La guerre de l'indépendanceChapitre 19 sur 40 · L'ENTREVUE DE HARTFORD · texte numérisé non relu

L'ENTREVUE DE HARTFORD

La situation en Amérique. — Clinton assiège Charleston. — Capitulation du général Lincoln (12 mai 1 780). — Effectif des troupes anglaises au 1er mai. — Clin, ton se rembarque, et laisse Cornwallis daus la Caroline du Sud. — La résolution du Congrès (27 mai). — Rochambeau à l'Assemblée de Rhode-lsland. — Attaque sur New-York projetée. — Avis contraire de Rochambeau. — Insistance de Lafayette. — Nécessité d'une entreVue de Washington et de Rochambeau. — Les Français se fortifient à New-Port. — L'amiral Arbuthnot croise devant Rhode-lsland. — Le général Gates battu par Cornwallis à Camden(16 août). — Fausse nouvelle de l'arrivée de Guicheii. — L'entrevue a lieu à Hartford (20 septembre 1780).

La flotte française arrive ! Cette nouvelle, comme un trait de foudre, parcourut le Rhode-lsland. Le général Ileath informa Washington, alors à Bergen. Lafayette se rendit à New-Port.

Quelle est, se dit aussitôt Rochambeau, la situation?

Les craintes conçues à Versailles, et partagées à Brest, ne se sont que trop vite réalisées. Clinton tient toujours New-York. Le 1er mai, il avait dans cette place 17 ,324 hommes; en outre, à quelques jours de mer, dans la Nouvelle-Ecosse, 3,508 réservistes. Dans le nord, on s'observe, on s'épie, et l'on n'agit pas. Tous les efforts des Anglais se sont accusés dans le sud. Là, de grandes humiliations attendent les Américains.

Lever le siège de Savannah, c'était abandonner les Carolines, la Floride et la Géorgie, aux excès et aux atro-

cités d'un ennemi entreprenant. Faute impardonnable, disait-on ; mais les circonstances, plus fortes que la volonté, imposaient leur loi. D'Estaing, repoussé, évitait, par la fuite, le désastre.

Qui détournera, cependant, d'une vaste région, les malheurs ?

Clinton, renforcé à New-York par les vaisseaux de l'amiral Arbuthnot, s'était embarqué avec 8,000 hommes au commencement de 1780. Le 31 janvier, il entrait dans la rivière de Savannah. Une attaque, parterre et par mer, fut décidée contre Charleston.

Cette ville est le centre le plus important de la Caroline du sud; elle est la pointe d'une péninsule que bai* gnent l'Ashley et le Cooper. Les deux rivières, au-di g sous de la péninsule, coulent dans le même lit, et servent à former un port. L'entrée par l'océan, à sept milles au sud-est, est protégée par une barre n'offrant aux navires que deux passages, dont l'un, à marée basse, a 1G pieds d'eau.

Clinton, dans les districts de Beaufort et de Colleton, brûla souvent l'étape. Il descendit le cours de l'Ashley.

Charleston, cerné entre l'Ashley et le Cooper, fut bientôt bloqué par les vaisseaux anglais. Grâce aux bas-fonds du nord, la ville conserva une issue par le Cooper.

Le général Lincoliif etle gouverneur Rutledge, avaient 3,000 hommes et 80 pièces de canon. Éléments sérieux. Ils rassuraient les habitants, et l'on organisa la défense avec entrain. Les sorties, d'abord, contrarient et bou-

lcversent les travaux d'approche. Le siège ne commença réellement que le 1er avril.

Les Anglais se rendent maîtres du Cooper, et de toutes les positions que les assiégés disputent. Par la sape et lamine, ils menacent la place. Besogne périlleuse et longue. Elle est accomplie, pendant que les batteries convergentes de l'armée de terre et de la marine, détruisent les remparts. La brèche existe, on va tenter l'assaut; mais les habitants, hier pleins d'énergie, aujourd'hui inquiets des suites d'une défaite qu'ils croient imminente, arrachent au général Lincoln la demande d'une capitulation. Les 5,000 défenseurs^étaient prisonniers, les 80 canons restaient aux Anglais (12 mai 1780). Le siège avait duré quarante-deux jours.

Les maisons percées par les bombes donnent, à la cité, un aspect lugubre. On rebâtira. Pour toujours? non. Les murs, debout et solides, s'affaisseront de nouveau pendant la guerre de sécession.

Nous avons visité Charleston peu de temps après la victoire définitive de Grant, etlorsque Jefferson Davis attendait sonjugement à la forteresse Monroë. Nous y avons remarqué beaucoup plus de ruines qu'à Norfolk, à Pétersburg, même à Richmond. Des quartiers immenses n'offraient plus que des amas de décombres. Ici, un perron en marbre blanc, aux escaliers écornés. L'édifice qu'il précédait s'est écroulé. Plus loin, les colonnes d'un temple qui gémissent de n'avoir plus à supporter leur précienx fardeau. Une construction s'est effondrée et la cheminée ne l'a pas suivie dans sa chute : caprice des bombes. En parcourant, un 1er janvier, les rues de

Charleston, nous avons croisé une longue procession de noirs. Les anciens esclaves fêtaient l'anniversaire de la proclamation d'émancipation. Une grosse caisse, un tambour et un fifre, rappelaient la musique originale qui avait si souvent électrisé les armées du nord. Le son du fifre, mêlé aux sons de la grosse caisse sans cimbales et du tambour, a une expression singulière. Nous l'avions entendu à Philadelphie, lorsque les boys in blue s'écriaient : always ready; nous l'avions entendu dans l'Iowa. Il nous avait, partout, profondément ému. Les manifestants, que nous suivions des yeux, étaient graves, recueillis dans leur tenue simple et correcte. Ils étaient fiers de compter dans la nation. Nous les avons félicités, oubliant tout à coup les ruines. Les pertes matérielles ne sont rien, lorsque les dollars engloutis servent à garantir les conquêtes delà liberté.

En 1780, la prise de Charleston irrita le nord. Le tvivard, le lâche Lincoln fut accusé, blâmé par l'opinion. L'opinion se refusait le temps de la réflexion. Washington, plus calme et plus sage que les masses, raisonna. H vit les obstacles à vaincre, apprécia les peines vaillamment supportées, et se plut à justifier la conduite d'un général malheureux.

Le 1er mai 1780, les Anglais avaient 12,847 hommes dans la Caroline du sud, 1,989 dans la Floride et 1,878 dans la Géorgie. En ajoutant 32G hommes aux Bermudes, 130 à l'île de la Providence, en rappelant pour mémoire les 17, 324 de New-York et les 3,508 de la Nouvelle-Ecosse, on constate, à cette époque, un effectif de 38,002 soldats.

Après le 12 mai, Clinton confia au général Leslie le commandement de Charleston ; et, pour explorer l'État, forma trois colonnes. L'une parviendrait jusqu'aux limites de la Caroline du nord; l'autre, que le général conduisait en personne, se dirigea vers l'ouest de la Caroline du sud. La troisième remonta le Savannah, qui sépare la Caroline du sud de la Géorgie.

Seule, la première colonne fut arrêtée dans sa marche par 300 Américains. Elle détruisit le détachement et passa.

Clinton, par la défaite de d'Estaing à Savannah, et par la capitulation de Lincoln à Charleston, avait vaincu le sud. Le sud, écrasé, ne songerait plus à relever la tête. Les districts étaient pacifiés. Un sourire d'aise et d'orgueil agite les lèvres de Clinton. Le grand général laisse Cornwallis et 5,000 hommes dans la Caroline du sud; puis, l'âme ravie, le successeur de Howe se rembarque à Charleston pour New-York.

Pouvait-on prévenir la capitulation du général Lincoln? Washington, cédant à un premier mouvement, eût pénétré dans la Caroline du sud. Mais, les 17,324 hommes restés àNew-York lui faisaient redouter, pour le nord, de véritables calamités. La prudence, chez lui, l'emporte sur l'audace : il se contente de guetter, de Morristown, l'arrivée du corps expéditionnaire français.

Au quartier-général de Morristown, on voyait un des principaux leaders du parti whig, le colonel John Seward, grand-père de M. William Henry Seward, mort, il y a quelques années, ex-ministre des affaires étrangères du gouvernement américain.

Un jour, le colonel Seward veillait aux avant-postes, sachant que les torries voulaient sa tête. Il fut tout à coup accosté par un cavalier, porteur d'un message du général en chef. Le colonel demanda à l'estafette si l'ordre était écrit. Ayant reçu une réponse négative, il s'écria : « Vous êtes un torry. » A ces mots, le cavalier tourna bride. Seward saisit un fusil, et fit mordre la poussière au fugitif. Le blessé vécut encore quelques instants ; il fit des aveux : son but était d'attirer le colonel Seward dans une embuscade.

Le 27 mai, le Congrès vota la résolution suivante : « Résolu qu'il soit recommandé aux différentes législatures des États-Unis, de promulguer des lois pour punir ceux qui encourageraient la désertion des flottes ou armées de toutes puissances étrangères qui continueraient la guerre en Amérique, conjointement avec les États- Unis, et pour découvrir les déserteurs qui se seraient cachés parmi les habitants. »

Les délégués des cantons voisins de New-Port, et l'assemblée du Rhode-Island, exprimèrent au général français toute leur gratitude. Le comte de Rochambeau répondit : « Nous venons défendre avec vous la plus juste cause. Comptez sur nos sentiments fraternels, et traitez-nous en frères. Nous suivrons votre exemple au champ d'honneur. Nous vous donnerons celui de la plus exacte discipline, et du respect pour vos lois. Cette petite armée française n'est qu'une avant-garde. Elle sera bientôt suivie de secours plus considérables, et je ne serai que le lieutenant du général Washington. Je suis très- reconnaissant des marques d'amitié que

Messieurs de l'Assemblée générale me témoignent, et je les prie de compter sur moi, et sur le corps qui est à mes ordres, à la vie et à la mort, comme leur frère et leurs amis. 15 juillet. »

Les amiraux anglais, Arbuthnot et Graves, avaient concentré leurs forces. Washington nourrissait depuis longtemps le secret désir de s'emparer de New-York. Il se promettait, pendant l'absence de Clinton, et avec les forces importantes expédiées de Brest, de mettre son projet à exécution. Clinton revint plus tôt qu'on ne s'y attendait, et le secours formidable, amené par Rochambeau, se réduisait à 4,000 hommes valides sur 5,000 soldats. Fâcheux contre- temps. Mais la guerre de

f l'indépendance, Washington lui-même l'avoue, n'est qu'une longue suite « d'espérances déçues » .

Pour agir avec succès , il fallait adopter le plan des Anglais marchant contre Charleston. Les troupes françaises, réunies aux bataillons américains, s'avançaient par l'extrémité nord de l'île de Manhattan. L'attaque

. était favorisée par l'action énergique d'une flotte, placée à l'endroit où l'Hudson et la rivière de l'Est mêlent leurs eaux. Or, le chevalier de Ternay ne pouvait bombarder New-York qu'après avoir détruit les escadres combinées de Graves et d' Arbuthnot, et les sept vaisseaux , le Duc de Bourgogne , le Neptune, le Conquérant, la Provence, V Eveillé, V Ardent et le Jasori, étaient tout à fait incapables de paralyser les tentatives des amiraux de la Grande-Bretagne.

Washington, que la témérité a plusieurs fois heu-

i reusement servi, s'ouvre au général de Rochambeau.

188 GUERRE DE LINDÉPENDANCE.

Les troupes de New-Port sont bouillantes d'ardeur; l'oisiveté leur pèse. L'élan sera irrésistible.

Le général de Roehambeau argumente avec respect. L'entreprise est pleine d'inconnu. La tactique a des lois que l'esprit d'aventure parvient rarement à violer. Il serait préférable de ne rien livrer au hasard. Le plan, excellent d'ailleurs, sera appliqué si les circonstances actuelles se modifient.

Washington est le maître. Un ordre, signé de sa main, va dissiper les terreurs de l'état-major français. Roehambeau, en lieutenant fidèle, obéira.

L'ordre n'est pas donné. Le général en chef, dans une lettre à Lafayette, révèle ainsi le motif de son silence : « Notre position n'est point assez brillante pour justifier les instances que nous ferions auprès du c de Roehambeau. Je continuerai, cependant, nos d sitions , dans l'espoir de circonstances plus heureuses. »

Lafayette, malgré l'avis reçu, adressa au général, confiné à New-Port, des plaintes éloquentes. Pourquoi l'inaction ? Est-ce donc pour tenir garnison dans une place du Rhode-Island, où rien ne légitime leur présence, que 5,000 Français ont traversé l'Atlantique?

Le comte de Roehambeau, assailli de communications trop nombreuses, témoigna quelque impatience au chevalier de la Luzerne. Lafayette lui propose « des choses extravagantes, comme de prendre Long-Island et New-York sans marine. » Le jeune marquis expose son plan dans « une dépèche de douze pages ». Ca^ur droit, conviction sincère, énergie que [stimulent les

obstacles, on trouve tout cela dans la longue dépêche. On remarque également que l'auteur subit l'influence « de quelques mauvaises têtes. »

On croit opportun d'apaiser la fougue épistolaire des « personnes jeunes et ardentes » qui entourent Washington. Le comte de Rochambeau travaillera dans ■ce sens, et continuera à correspondre directement avec le général américain. Il est, du reste, très-satisfait des dépêches de son supérieur. Des choses sensées , dites simplement et avec courtoisie, augmentent, chez le général et l'amiral, le désir déjà exprimé d'une entrevue.

Ne croyez pas que M. de la Luzerne décoche l'invective contre le signataire de la fameuse dépêche de « douze pages ». Non. Le chevalier, au contraire, ne réserve que des éloges à M. de Lafayette ; car le bouillant marquis a reçu, de M. de Rochambeau, ces lignes flatteuses : « Permettez, mon cher marquis, à un vieux père de vous répondre comme à un fils tendre qu'il aime et estime infiniment... C'est toujours bien fait de croire les Français invincibles; mais je vais vous confier un grand secret, d'après une expérience de quarante ans : il n'y en a pas de plus aisés à battre quand ils ont perdu la confiance en leurs chefs, et ils la perdent tout de suite quand ils ont été compromis à la suite de l'ambition particulière et personnelle. Si j'ai été assez heureux pour conserver la leur jusqu'ici, je le dois à l'examen le plus scrupuleux de ma conscience. C'est que, sur 15,000 hommes à peu près qui ont été tués ou blessés sous mes ordres dans les différents

grades et les actions les plus meurtrières, je n'ai pas à me reprocher d'en avoir fait tuer un seul pour mon propre compte. »

Avant de montrer à Rochambeau les inconvénients innombrables du séjour de New-Port, Lafayette, parlant des troupes françaises, avait révélé à Washington, le 31 juillet : « Ces troupes détestent jusqu'à la pensée' de rester à New-Port, et brûlent de vous joindre. Elles maudissent quiconque leur parle d'attendre la seconde division, et enragent de rester bloquées ici. Quant aux dispositions des habitants et de la milice envers elles et des leurs à l'égard de ces derniers, je les trouve conformes à tous mes désirs. Vous vous seriez amusé l'autre jour en voyant 250 de nos recrues qui venaient à Conanicut sans provisions , sans tentes , et qui se mêlèrent si bien avec les troupes françaises que chaque Français, officier ou soldat, prit un Américain avec lui et lui fit partager très-amicalement son lit et son souper. La patience et la sobriété de notre milice sont si admirées, qu'il y a deux jours, un colonel français réunit ses officiers pour les engager à suivre les bons exemples donnés aux soldats français par les troupes américaines »

Rochambeau insistait pour obtenir une entrevue. Correspondre, c'est bien. Se voir, c'est mieux. « Dans une heure de conversation , on conviendrait de plus de choses que dans des volumes de correspondance. » Ainsi pense le général français. Washington partage l'avis de son subordonné. Hélas ! impossible de s'éloigner; on prévoit une attaque prochaine, et l'on re-

tient, par sa présence, les forces que l'ennemi voudrait jeter sur les Français de New-Port.

Peu de jours après, le 12 juillet, Washington annonce aux alliés que l'on embarque des troupes à New- York, et que l'escadre de l'amiral Arbuthnot ira bientôt menacer New-Port. Il ordonne en même temps, à Rochambeau, de se fortifier dans l'île. Le chef du corps expéditionnaire va requérir, en vue des travaux de défense, les milices du Massachusetts et de Rhode» îsland. Il reçut les 3,000 hommes du général Heath.

On se mit à l'œuvre. La passe fut protégée par plusieurs batteries. [Près des mortiers, on voyait des grils h boulets rouges. Les points faibles, capables de faciliter un débarquement, furent l'objet d'un examen spécial. On traça des routes. Ainsi, l'armée, dont le camp traversait l'île entre la mer et l'escadre embossée, serait portée instantanément sur un endroit quelconque.

L'île de Conanicut est située à l'ouest de Rhode. On y détacha 150 hommes du régiment deSaintonge, avec le lieutenant-colonel de La Valette.

On est bientôt en mesure de recevoir dignement les Vaisseaux d'Arbuthnot, qui daigneront se présenter.

Aura-t-on , cependant , l'avantage de faire parler la poudre? On appelle l'ennemi, et "Washington le retient à New-York. Les Américains ont passé l'Hudson audessus de "West-Point, et se sont massés non loin de King's Bridge. Qu'osent-ils méditer? On ne sait. Mais Clinton , qui a déjà empaqueté 8,000 hommes sur les

navires dont il dispose, se hâte de rappeler ses troupes à terre. Arbuthnot , allégé , s'éloigne avec onze vaisseaux de ligne, et plusieurs frégates. Le 24 juillet, devant Rhode-Island, il ne manqua pas d'apprécier, de loin, la position des Français.

Il croisa devant l'île. De Custine et Guillaume de Deux-Ponts, entourés de leurs bataillons de grenadiers et de chasseurs, et postés sur la côte, suivaient les évolutions des navires qui venaient mouiller, la nuit, à la Judith-Point, au sud-ouest de New -Port.

On était bloqué. Mais les Anglais se tenaient à plusieurs lieues en mer. La vigilance ne fit pas oublier les soins à donner aux troupes. L'installation laissait à désirer. Les soldats , trop rapprochés , avaient souffert ; on éleva des baraquements, et l'on ouvrit des hôpiU à Providence , au-dessus du confluent du Seeckh à 35 milles de l'Océan. On organisa des reconnais sances ; on acheta des chevaux aux hussards de Lauzun. L'intendant de Tarlé procura les vivres. Sa charge n'était pas toujours facile ; les Anglais et les Américains avaient appauvri la région.

L'activité du général et des officiers avait porté ses fruits : on envisageait l'avenir sans trembler. C'est alors que Lafayette, retourné à Dobb's-Ferry, sur la rive droite de la rivière du Nord, où était le quartiergénéral de Washington, proposa au général Rochambeau une attaque immédiate sur New-York (9 août). Le courrier qui apporta sa dépèche à New-Port remit une lettre de Washington, qui n'avait trait qu'à la demande d'entrevue. A partir de ce moment, Rocham-

beau correspondit, sans le secours d'aucun intermédiaire, avec son supérieur.

Le chevalier de Ternay ne se faisait pas d'illusion. Ses forces étaient insuffisantes. Usant d'un pouvoir qu'il s'était réservé, l'amiral, bloqué dans New-Port, réclama quatre vaisseaux de ligne de M. de Guichen , que Rodney inquiétait aux Antilles. La demande de secours était chiffrée. Elle parvint au cap Français après le départ de M. de Guichen pour la France, et M. de Monteil ne put en saisir le sens.

A ce fâcheux incident s'ajouta bientôt une nouvelle alarmante : le général Gates était repoussé par lord Cornwallis.

Le Congrès , pointant sur la carte Charleston et Savannah, se dit : Il faut reprendre ces deux villes. On leva des- troupes. Qui les mènerait à la conquête du Midi? On choisit l'homme qui avait reçu l'épée de Burgoyne à Saratoga.

Gates inspire confiance. Suivi de 6,000 hommes, il pénètre dans les Carolines. Il convie les Caroliniens à se joindre à lui, et promet l'amnistie aux loyalists repentants.

Les discours de Gates confondent les intrigues anglaises. Les citoyens qui, par honte ou par peur, se sont abrités sous le drapeau de l'Angleterre, abandonnent Cornwallis.

Le général anglais aura-t-il le sort de Burgoyne? Le 16 août, le mandataire de Clinton n'est entouré que de 2,000 hommes. Il aperçoit les avant-postes de Gates non loin de Camden. Les Américains ont eu la mala-

dresse de resserrer leurs lignes entre deux marais qui vont fatalement gêner les mouvements. Grande faute. Elle n'échappe pas à Cornwallis. Les Anglais se jettent avec fureur sur une armée qui ne peut s'étendre, que des obstacles naturels paralysent, et causent dans ses rangs un désordre prévu. Sanglante journée de Gamden! L'erreur stratégique de Gates coûta la vie à 900 Américains. On dut abandonner aux Anglais près de 1,000 prisonniers, 8 canons, des drapeaux, tous les bagages, et l'on se réfugia à Hill's Borough (Caroline du Nord). De Kalb , venu en Amérique avec Lafayette , reçut la mort en cherchant à réparer l'incurie de son chef.

Le lendemain, autre échec. Il est subi par Sumter, près du Catowba. 150 hommes tués, 300 prisonniers. Le vainqueur, Carleton, exécutant les ordres de Cornwallis, fait pendre haut et court des Caroliniens qui ont juré fidélité à George III, et qui ont embrassé, malgré leur serment, la cause de l'indépendance. Cette rigueur inhumaine, appliquée bientôt à Charleston par Cornwalis, causera des représailles. Les condamnés qu'on traîne au gibet crient vengeance ! On entend leur voix. On jure d'exaucer leur vœu. Le Midi, morne et silencieux, compte les patriotes disparus, et se prépare, dans l'ombre et le mystère , à soutenir le bras du général qui viendra l'arracher au joug infamant.

Les rapports entre Washington et Rochambeau étaient pleins de franchise et de loyauté. Le général français avait accepté la dépendance sans arrière-pensée, et le général américain, par son tact et sa sincérité, rendait la suprématie agréable et douce. Ces deux

hommes, toutefois, ne s'étaient point encore vus. Le chevalier de Ternay interrogeait souvent l'horizon. Il apprend un jour, par Y Alliance, arrivée à Boston le 20 août avec de Pontgibaud, aide de camp de Lafayette, Gau, commandant d'artillerie, et Arthur Lee, commissaire américain, que l'amiral de Guichen est en route pour New-Port. Cette fausse nouvelle, communiquée à Rochambeau, parvient à Washington. A la veille d'engager l'action, n'est-il pas indispensable de régler certains points de vive voix? Washington accepte. L'entrevue aura lieu; elle est fixée au 20 septembre.

Où se réunir? On choisit Hartford, dans le Connecticut. Cette ville, placée sur le Connectitut river, à 50 milles de son embouchure, est presque à mi-chemin entre West-Point et New-Port. Ainsi, Washington et Rochambeau iront au-devant l'un de l'autre. Toutes les convenances sont observées. C'est à Hartford qu'habite aujourd'hui madame Beecher-Stowe, l'auteur de la Case de r oncle Tom. Le railway relie l'endroit à Boston et à New- York. Nous n'avons pu franchir la station sans présenter nos humbles respects à la femme de cœur qui contribua si puissamment, par son livre, à l'abolition de l'esclavage. La neige, à gros flocons, était tombée la veille, et un froid vif obligeait les passants à hâter le pas. Non loin de la gare, on nous indiqua une grande maison de fort belle apparence. Un vieillard nous y reçut dans un salon où s'épanouissaient les fleurs les plus rares. Dans le fond, un bassin où nageaient des poissons. Madame Beecher-Stowe était dans la Floride,

d'où nous venions précisément par Boston, Saint-Louis et la Nouvelle-Orléans.

Le général Rochambeau, accompagné du chevalier de Ternay, de M. de Chastellux et de ses aides-de-i camp de Fersen, de Damas et Dumas, se mit en route le 17 septembre. On traversa le Quinebaug, affluent du Shetuket. Tout allait bien. Mais plus loin, aux environs de Wiudham, une roue de la voiture cassa. Comment réparer l'accident? La nuit est venue : vite, un charron. De Fersen, après une heure d'absence, apporte cette nouvelle: un charron est plus loin, malade et grognon; il assure qu'un monceau de guinées ne le déciderait pas à travailler la nuit.

Le général et l'amiral se rendent auprès de l'artisan grincheux. Si la voiture n'est pas raccommodée immédiatement, la conférence de Hartford ne pourra se tenir ; car Washington arrivera le soir môme au rendezvous. L'Américain réveillé se souvint d'avoir lu, dans le Connectitut journal, que Washington était, en effet, attendu à Hartford pour conférer avec les chefs alliés. Cette considération le toucha. On réclamait ses services dans l'intérêt public. Il répondit : « Vous aurez votre voiture à six heures du matin. »

Washington, avec Lafayette et le général Knox, passa riludson à West-Point, le 18 septembre.

L'entrevue est très-courtoise. Washington éprouve un sensible plaisir en serrant la main du grand stratégiste de la guerre de sept ans. De son côté, Rochambeau est heureux d'approcher l'homme de guerre qui résume, en ce moment, les espérances de tout un peuple.

Green a succédé à Gates dans les Garolines. Arnold occupe West-Point. L'armée américaine a, pour avantgarde, les volontaires du colonel Henry Lee, et six bataillons formant les deux brigades des généraux Hand et Poor. Cette avant-garde obéit à Lafayette.

La situation peinte exactement, on trace le plan des opérations que viendra légitimer la seconde division française, ou les vaisseaux de ligne de M. de Guichen. Il faut que la France, 'outre les secours promis, expédie des renforts. On croit urgent d'envoyer à Versailles un ofiicier. Lauzun est dans de bons termes avec Maurepas. On vale choisir ; mais Rochambeau propose son fils, colonel du régiment d'Auvergne, attaché à l'étatmajor du corps expéditionnaire. On s'arrête à ce nom.

Pendant la conférence, la flotte de l'amiral Rodney accrut les forces, déjà supérieures, des Anglais. Plusieurs courriers partirent du camp français.

Rochambeau, rappelé, sauta en voiture. Presque à l'endroit où avait chaviré la guimbarde, une autre roue se rompit. Était-ce une malice du fabricant, qui méditait de recevoir, de bonne source, des nouvelles de Hartford? Le même Yankee fut tiré, une seconde fois, du sommeil, et le dialogue suivant s'établit entre un charron du Connectitut et un général français :

— Eh bien ! vous voulez encore me faire travailler la nuit ?

— Hélas ! oui. L'amiral Rodney est arrivépour tripler les forces maritimes qui sont contre nous, et il est trèspressé que nous soyons à Rhode-Islandpour nous opposer à ses entreprises.

— Mais, qu'allez-vous faire contre vingt vaisseaux anglais, avec vos six vaisseaux ?

— Ce sera le plus beau jour de notre vie s'ils s'avisent de vouloir nous forcer dans notre rade .

— Allons, vous êtes de braves gens ; vous aurez votre voiture à cinq heures du matin. Mais, avant de me mettre à l'ouvrage, dites-moi, sans vouloir pénétrer vos secrets, avez-vous été contents de Washington, et l'a-t-il été de vous ? »

Sur la réponse affirmative deRochambeau, l'Américain patriote rassembla ses outils, et se mit en mesure de réparer le nouvel accident.

Washington regagna West-Point : le général Arnold passait à l'ennemi.

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