LA TRAHISON D'ARNOLD
West-Point.— Pour les Anglais, s'emparer de "West-Point, c'est terminer la guerre. Bénédict Arnold; son enfance. — Arnold, pharmacien et armateur. — Colonel- Amiral sur le lac Champlain. — Sous Québec. — Brigadier- général. — Majorgénéral. — Le héros de Behmus. — A Philadelphie. — Concussions, dilapidations. — Jugé par une cour martiale ; réprimandé par Washington. — Commandant de West-Poml. — Entrevue avec le major André. — Complot découvert — André est pris. — Jugé comme espion; condamné à être pendu. — Son exécution — Arnold porte les armes contre les Etats-Unis. — Les trois miliciens John Pautding, David Williams et Isaac Vauvert ont bien mérité de la patrie.
West-Point est situé sur niudson, le fleuve le plus poétique des États-Unis, à environ soixante milles de New- York. On s'y arrête, en allant de New-York àÀlbany , Le village est bâti sur le sommet d'un cap élevé. Des masses de rochers semblent avoir été jetées en cet endroit, pour resserrer brusquement les rives du fleuve, et ajouter un caprice de plus aux caprices charmants de son lit. C'est un endroit délicieux; on y a établi, en 1802, une école militaire. Elle est peuplée de 230 cadets. Près de l'école, non loin de l'Hudson, est une colonne de marbre blanc. On y lit ces mots : Kosciusko. Érigé par le corps des cadets. 1828. Le grand patriote polonais, qui servit les États-Unis sur les champs de bataille de l'indépendance, et que l'assemblée législative de France honora du titre de citoyen français, a vécu ici. On montre encore le jardin où il aimait à se promener, gémissant sur les infortunes de son pays.
i200 GUERRE DE LINDÉPENDANCE.
L'importance de la position de West-Point n'avait pas échappe au sagace Washington. La forteresse, assise sur un plateau que des rochers à pic défendaient du côté du fleuve, était précédée de retranchements munis de batteries formidables. On venait de terminer un nouvel ouvrage, le fort Clinton. Plus haut, on avait construit, sur une crête, le fort Putnam. Tous ces points, reliés, soudés, constituaient un système complet de défense. La rive droite du fleuve, par la science des ingénieurs, garantie, on avait intercepté la navigation de THudson au moyen d'une chaîne de fer, aux mailles solides, qui s'accrochait à l'extrémité du rocher de West-Point, et aboutissait à un îlot. Entre le rocher et l'îlot, passaient les navires d'un certain tonnage. Le bras navigable était donc fermé. West-Point renfermait de vastes arsenaux, où les Américains venaient s'approvisionner d'armes et de munitions. Washington y avait établi son quartier général. Il y habitait, dans une gorge, et sous le plateau, une maison que la pioche a, jusqu'ici, épargnée.
West-Point, du haut de son promontoire, réglait et dirigeait les hostilités. La prise de ce cap donnait des canons, des magasins, des vaisseaux, et la navigation d'un fleuve. Elle isolait les États du nord des États du centre et du midi, coupait toute communication entre l'armée américaine et le corps français de New-Port, sauvait New-York, et rétablissait des rapports suivis entre l'armée anglaise et le Canada. S'emparer de West-Point, c'était terminer la guerre.
Employer la force, entrer dans la citadelle démante-
lée, fumante, après le siège et l'assaut, c'était noble et grand.
On eut recours à la ruse. On préféra s'avilir.
Il fallait un traître. Le général Bénédict Arnold répondit, à voix basse, avec mystère : Me voici.
Arnold! que Washington avait choisi pour défendre West-Point. Arnold! qui tenait dans ses mains, en tenant la clef de la place, le sort des États-Unis.
Le complot fut découvert : la condamnation à mort, et l'exécution d'un jeune homme, lemajor André, qu'on pend comme espion, qui meurt en soldat; l'innocent puni; le coupable fuyant le châtiment: tel est le drame.
Sur le livre d'or où Washington et ses compagnons d'armes ont inscrit leurs noms, il est une page obscure, ténébreuse et discordante, qui révolte les consciences droites, et qu'on voudrait déchirer. On y remarque ce nom maudit : Arnold !
Pour le bien comme pour le mal, les indices ne trompent jamais. Étudiez un homme, auscultez-le : vous^ lirez dans son avenir. Les antécédents du traître, que le hasard fit échouer dans ses desseins, nous permettent de nous poser cette question : Comment Washington, que des actes nombreux éclairaient, a-t-il pu se tromper?
Bénédict Arnold était le second fils d'un gros négociant du Connecticut.
La ville de Norwich fut témoin de sa précocité dans le vice. Hypocrite et sournois, il ne secouait sa timidité calculée que pour afficher, sans pudeur, la hardiesse
et la cruauté. Dans les heures de calme, il semblait méditer quelque méfait nouveau, et son énergie contenue ne tardait pas à s'exercer.
Plein d'arrogance, il dictait, en véritable tyran, des plans de campagne à ses camarades. Le mal avait, pour lui, un attrait irrésistible. Il y puisait ses seules jouissances. Faire souffrir et voir souffrir, telle était la loi de cette nature monstrueuse. Une âme, comme cette âme, a dû être formée pour s'épanouir et grandir loin des sociétés.
La mère plaça Bénédict chez un pharmacien. Elle crut imposer un frein aux mauvais penchants. L'élève s'ingénia à semer adroitement, dans la rue, des morceaux de vitres cassées. La rue menait à une école. Les enfants se blessaient. Quel succès. Arnold, avec orgueil, contemplait son œuvre.
Il n'était point lâche, hâtons-nous de le dire. Au nombre de ses distractions favorites, figurait ce passetemps : se cramponner aux roues d'un moulin à eau, se laisser emporter à une certaine hauteur, et tout à coup, au moment d'être broyé, piquer une tête, et parcourir, entre deux eaux, un long espace.
Cet être, violent et irritable, produisait le vide autour de lui. Par ses dédains, que ni le courroux ni la douceur ne pouvaient désarmer, il provoquait l'antipathie, et la faisait naître. Charge trop lourde. On la fuit. Quand on est méprisé des autres, on s'accuse soi-même, et l'on sort, au plus vite, d'un milieu hostile : ce que fît Arnold. A seize ans, il se sauva. La milice le recueillit. Le père ne vit pas l'escapade. La veuve, fort affligée,
conta ses peines au ministre de la paroisse. Le Clergijman promit d'agir. Il parvint à faire annuler l'engagement dujeuneécervelé, etArnold, humilié, non soumis, rentra au bercail. L'année suivante, il était soldat, sur les frontières du Canada. La vie de garnison, régulière, austère, lui déplut. Aussi facilement qu'il avait quitté Norwich, il y revint.
L'ancien patron, le pharmacien , versa une larme. On convint, cependant, que la rue ne serait plus semée de fragments de verre.
La veuve expira, emportant un sinistre pressentiment.
Arnold, que le voisinage d'un maître bienveillant offusquait, fonda une pharmacie à New-Haven. La préparation des drogues ne fut bientôt qu'un prétexte. Derrière le comptoir, on voyait s'ébaucher et se conclure les affaires industrielles les plus fantastiques. Le pharmacien se fit armateur, et le commerce avec les Indes, pour lui, n'eut plus de secrets. Au bout d'un certain temps, par son manque de bonne foi et de délicatesse, il n'est parvenu à acquérir que beaucoup d'ennemis. Une banqueroute scandaleuse est sa récompense.
Est-il corrigé? Du tout. A peine frappé par la justice, il nargue l'opinion, et se replonge dans les spéculations. Cet effronté coquin était parfois animé d'un courage que rien n'ébranlait. Un lot de chevaux, de bœufs et de taureaux, est dirigé vers le navire. Un taureau s'effraye et s'esquive. Les gardiens n'osent le poursuivre. Arnold se jette sur les traces du terrible animal, le dompte, et le ramène.
La guerre de l'indépendance ouvrait une arène immense à l'ambitieux avide et remuant.
Oui, Lexington traça le devoir aux honnêtes gens. Chateaubriand le comprit: «J'allai, raconte l'écrivain, en pèlerinage à Boston pour saluer le premier champ de bataille de la liberté américaine. J'ai vu les champs de Lexington; je m'y suis arrêté en silence, comme le voyageur aux Thermopyles, à contempler la tombe de ces guerriers des deux mondes qui moururent les premiers pour obéir aux lois de la patrie. En foulant cette terre philosophique qui me disait, dans sa muette éloquence, comment les empires se perdent et s'élèvent, j'ai confessé mon néant devant les voies de la Providence, et baissé mon front dans la poussière. »
Mais, Lexington fut aussi le fait qui porta les cœurs pervers à cacher leur noirceur sous les fausses apparences d'un patriotisme délirant. Ce qu'on vit chez Arnold. En 1775, le pharmacien entreprenant commande, àNew-Haven, une compagnie de cinquante-huit hommes. A la nouvelle que des Américains sont tombés sous les balles anglaises, la population de New-Haven s'émeut et s'indigne. Arnold, dans ce moment de trouble et d'épouvante , adresse au peuple , réuni dans un square, une exhortation chaleureuse. L'orateur qui souffle, • avec tant de puissance, les passions révolutionnaires, trahira un jour cette révolution qui commence. Mais la parole fougueuse, impétueuse, voile souvent les mobiles atroces du vulgaire intrigant. On oublia le banqueroutier: on suivit le tribun. On s'arma comme l'on put, et l'on se rendit à Cambridge,
où les milices de la Nouvelle-Angleterre se donnaient rendez-vous.
L'idée de prendre le fort de Ticonderoga était née à Hartford. Arnold passe, s'empare du plan, et le discute avec tant d'intelligence et d'assurance devant le comité de défense du Massachusetts, qu'on ne doute pas qu'il n'en soit l'auteur. Il a tout prévu et tout ordonné. Il sait où prendre les hommes qui composeront l'expédition. Il ne lui manque que le titre de colonel, et l'autorisation de recruter des troupes. Le fort occupé, il laissera une garnison à Ticonderoga, et fera hommage au comité des canons et des armes pris sur les Anglais.
Les membres du comité sont entraînés, subjugués : Arnold est nommé colonel (3 mai 1775).
L'audace a. triomphé? Non. Elle succombe. L'expédition, rêvée par le colonel, est devancée par les miliciens d'Éthan- Allen et les soldats du général Easton.
Qu'à cela ne tienne, après tout. Arnold se présente aux chefs qu'il veut supplanter, exhibe sa nomination, et dit qu'il vient prendre le commandement des troupes.
L'intrus souleva le murmure des milices et fut éconduit. Mais on vit le colonel sur les talons d'Éthan- Allen le jour où l'on pénétra dans le fort de Ticonderoga.
Nouvelles instances. Le grand conseil du Massachusetts confirma officiellement le pouvoir d'Éthan- Allen.
Arnold crie à l'infamie, et proteste par une plainte à la législature de l'État. Ne croyez pas qu'il attende pa-
tiemment la réponse de l'assemblée. Non. Les lenteurs l'exaspèrent. Il s'empare d'un schooner, jette cinquante hommes à bord, et va sommer le fort Saint-Dean de se rendre. Il fait main basse sur tout ce qu'il peut emporter, et revient à Ticonderoga causer l'étonnement d'Éthan- Allen.
Ce succès en présage d'autres. Les rangs s'épaississent. Arnold a bientôt cent cinquante hommes, un schooner, un sloop, et une flottille d'une trentaine de bateaux. Il règne sans partage sur le lac Champlain. Il réquisitionne, donne des grades. Sa puissance s'exerce dans les parages de Crown-Point.
Cette façon, toute commode, de servir le pays soulève la réprobation. Le Massachusetts et le Connecticut s'entendent pour placer les forts du lac Champlain, et ses environs sous l'autorité d'un homme qui ne sacrifie pas les intérêts publics à son avidité.. Arnold a éveillé la méfiance des législatures. Sa fierté s'en alarme; son ressentiment s'en accroît.
L'aventurier, que le scrupule n'a jamais paralysé, découvre aussitôt une autre sphère d'action. Qu'on lui donne deux mille hommes, et il soumettra le Canada, où le général Carleton n'a guère plus de cinq cents hommes. On répond au conquérant futur en demandant, à l'amiral du lac Champlain, un compte exact des prises qu'il a opérées, des sommes qu'il a touchées, des bagages, des munitions et des armes qu'il a capturés, au nom des États-Unis.
Arnold s'emporta. Qui l'accusait? De quel droit venaiton juger sa conduite? L'enquête faisait planer des
soupçons injurieux. Nel'avait-onpasjugé digne d'exercer les fonctions de colonel ?I1 avait prouvé sa capacité; et, loin de s'enrichir, déboursé plus de mille livres sterling pour le bien du pays. Il ne subira pas l'humiliation de voir un officier plus jeune que lui prendre sa place. Il donne sa démission.
Washington accueille le colonel peu sympathique, et lui ordonne, avec onze cents hommes, de remonter le Kennebec, de se diriger vers Québec, et de rejoindre le général Schuyler.
Expédition malheureuse. Montgomery, venu de Montréal, fut tué. Arnold fut blessé à la jambe.
Le chef, en traversant des marais où l'eau arrivait parfois jusqu'aux genoux, avait déjà fait preuve d'une énergie peu commune. Sous les murs de Québec, son audace soutint le courage de soldats que les marches et les privations avaient déjà épuisés. Il fit élever des remparts de glace. La neige, façonnée avec art, simulait des murailles. On versa de l'eau : la fragile construction se durcit.
Le Congrès nomme Arnold brigadier général. Le Congrès ne sait pas qu'Arnold, sous Québec, a dû abandonner, après de nombreuses malversations, le commandement des troupes; il ignore que, à Montréal, Arnold a levé, sans droit, des réquisitions. Il ne sait pas que le major Brown accuse Arnold de vol.
Quant au brigadier général, il ridiculise les accusations les mieux fondées. Il n'a qu'un objectif : le succès. Que lui importe l'estime des autres? Il savoure la haine de tous.
On s'étonnera que Washington ait été si indulgent. Les débuts, difficiles et pénibles, de la Révolution n'autorisaient pas le général en chef à tolérer, dans l'armée, un homme dont les défauts surpassaient les qualités. Ne voir que le mérite, et tout pardonner au courage, c'était alors encourager le crime.
Le lac Champlain revit Arnold : et les Anglais, avec un trois-mâts, deux schooners, vingt chaloupes canonnières et 700 hommes, ne parvinrent, qu'après une lutte acharnée, à éteindre le feu des deux galères le Congrès et le Washington, que montaient quelques groupes d'Américains.
Arnold, en février 1777, restait, dans le Rhode-Island , à la disposition de Washington. Il apprend la nomination de cinq majors-généraux, dont les services ne pouvaient éclipser les siens. Le patriote délaissé se plaint, et se venge par un nouvel exploit. Il marche, avec les généraux Sillyman et Wooster, contre l'Anglais Tryon qui a brûlé Banbury. Un cheval est tué sous lui. Il rallie ses troupes, enfourche une autre monture, la perd encore, et ne peut conserver la troisième. Il narguait la mort avec le sang-froid qu'il mettait à combattre l'opinion publique.
On accorda le grade de major-général. Toutefois, le rang de nomination ne fut point changé. Les cinq derniers promus passèrent les premiers. Arnold, que le silence de l'Assemblée fédérale outrageait, était humilié par la faveur même du Congrès.
Il se rendit à Philadelphie, et réclama un comité d'enquête. 11 ne put l'obtenir; mais le board of war déclara
que le général Arnold lui semblait à l'abri du soupçon.
C'était peu concluant. Le solliciteur riposta par un long mémoire de dépenses. Il s'improvisait créancier de l'État pour une somme fabuleuse. Si ses livres disaient vrai, où donc s'était-il procuré l'argent avancé au Trésor? On examinâtes comptes, et l'on découvrit bientôt des irrégularités flagrantes. Fallait -il infliger un blâme public? Arnold, dépouillant toute vergogne, exige une solution. On va peut-être la lui donner, lorsque Washington envoie le major-général mécontent à l'armée du nord, que Burgoyne va rencontrer. Arnold, se faisant violence, accepte de servir sous les ordres de Saint-Clair, l'un des favoris du Congrès dont il a critiqué la nomination. Il commande une division, et le fort Schuyler, assiégé par le général anglais Saint- Léger, est sur le point de se rendre. Arnold fait arrêter un habitant du pays, connu pour entretenir des rapports suivis avec l'ennemi. Il lui offre, devant le peloton d'exécution, sa grâce et une récompense. L'espion ira dire aux Anglais que des renforts importants arrivent aux Américains. Saint-Léger, craignant d'être surpris, leva le siège.
A Ëehmus se livre une bataille. Les troupes d'Arnold sont engagées ; mais Gates a défendu à son subordonné de paraître sur le lieu de l'action. Arnold enrage. 11 voit les Américains reculer, et s'élance, malgré Dieu et le diable. Un aide de camp pique des deux. Le soldat, brave comme toujours, est saisi. Gates reçoit un torrent d'injures ; et, dans son rapport, ne cite pas les troupes d'Arnold, qui ont forcé la victoire.
Arnold n'y tient plus; il se rendra, protégé par un sauf-conduit, au camp de Washington.
Une réflexion lui vient. Des opérations sérieuses sont commencées. S'éloigner lorsque l'ennemi est là, menaçant, n'est-ce point une lâcheté ? Le général, privé de commandement, refuse de s'en aller. Le 7 octobre, nouvelle bataille, plus meurtrière. Elle a encore pour théâtre les hauteurs de Behmus. Arnold, l'œil en feu, la narine dilatée, apparaît au milieu de la fusillade. Il échappe au major Armstrong qui a reçu l'ordre de le conduire au général Gates, se jette, tête baissée, au-delà des lignes, relève le courage des bataillons qui fléchissent, trace les mouvements, indique les positions, en un mot, l'épée haute, se moquant des balles et de ses chefs, dirige l'action, et reste maître du terrain. Quand tout est fini, il s'aperçoit qu'un coup de feu lui a fracassé la cuisse.
Gates se radoucit. Le Congrès attribua le rang réclamé. Washington envoya une paire d'épaulettes.
Après l'évacuation de Philadelphie, le général en chef confia au héros le commandement de la ville. Nouvelles réquisitions au mépris des lois. Nouveau scandale : la population s'indigne. Le Congrès nomme une cour martiale. Elle s'assemble à Morristown. Arnold, accusé d'avoir détourné une partie de la fortune publique, donne sa démission, attaque le Congrès, les habitants de Philadelphie, invoque la justice, et se présente devant ses juges.
On aurait voulu l'absoudre. Certaines charges trop bien prouvées, on se souvint de Québec et de Behmus.
On ne le condamna qu'à être réprimandé par le général en chef.
Washington remplit, sans l'exagérer, la mission délicate. Il dit au coupable : «Notre profession est la plus chaste de toutes les professions : l'ombre d'une faute ternit l'éclat de nos actions les plus brillantes. La moindre négligence peut nous faire perdre cette faveur publique, si difficile à conquérir. Je vous réprimande parce que vous avez oublié que la probité d'un militaire ne doit même pas être soupçonnée, et qu'autant vous vous étiez montré terrible à l'ennemi, autant vous deviez être doux et bienveillant pour vos concitoyens. Réparez ces torts. Donnez-nous des preuves nouvelles de ces qualités qui vous ont déjà placé au rang de nos généraux les plus distingués. Autant qu'il sera en mon pouvoir, je serai heureux de vous fournir l'occasion de reconquérir l'estime que vous avez autrefois si bien méritée. »
Nobles paroles! Elles n'allaient pas raffermir, dans le devoir, une âme depuis longtemps pervertie. Arnold devint plus irritable et plus acerbe. Sa vie désordonnée lui créait de grands besoins. Il n'obtenait pas le paiement des sommes réclamées. Il fit appel à la générosité du chevalier de la Luzerne. D'ailleurs, donnant, donnant : il offre ses bons offices à la France. M. de la Luzerne connaissait l'homme. Il répondit qu'on ne pouvait recevoir les subsides d'un prince étranger sans devenir son espion ou son esclave, « transaction qui déshonore également celui qui achète et celui qui se vend. »
Arnold, que dévorait la haine, se rapprocha des en-
nemis de la Révolution. Au nombre des loyalists de Philadelphie, on citait Edouard Shippen. A l'époque où les officiers anglais donnaient de si belles fêtes, il s'était lié avec un jeune homme fort aimable, le major André. Miss Shippen, la perle de Philadelphie, tomba sous le charme. Après le départ de l'armée de Clinton, elle entretint, avec son aimable valseur, une correspondance fort active.
Survient Arnold. Le général se fait présenter aux Shippen. Il voit la jeune fille, la courtise, et l'épouse. Le mariage conclu, il trouve, dans la correspondance de sa femme avec André, le moyen de consommer le crime qu'il médite.
André, né à Genève, envoyé à Londres à l'âge de seize ans, s'était enrôlé, par désespoir d'amour, dans un régiment désigné pour l'Amérique. Prisonnier au Canada, il fut compris dans un échange. Le volontaire avait confessé à un ami : « Ils m'ont dépouillé de tout, et m'ont laissé nu sur le rivage. Je n'ai pu garder que le portrait de Léonore, peint par moi, d'après nature, encore m'a-t-il fallu le cacher dans ma bouche. Je l'ai conservé, et je m'estime heureux. »
André s'occupait beaucoup d'histoire naturelle. Il a laissé un journal fort curieux, où le dessinateur est parfois éclipsé et distancé par l'écrivain. Il avait gagné l'affection de Clinton, et mérité, peut-être un peu plus par son élégance et ses belles manières que par sa science militaire, le grade d'adjudant-général-major.
Par André, Arnold fit des ouvertures à sir Henry Clinton. Qu'attendre d'un homme perdu d'honneur,
qui ne jouissait plus d'aucun crédit, et qui n'avait même plus de commandement? Rien, dit le général anglais.
Cet homme, qui marchait au crime avec la fermeté et la résolution qu'il avait tant de fois montrées dans les combats, n'eut plus qu'un but: obtenir, de la confiance de Washington, la clef de l'IIudson, et le poste le plus important des États-Unis, West-Point.
On est adroit, insinuant. D'abord, on ne sollicite que le privilège de servir encore le pays.
Washington hésite beaucoup à réintégrer, dans l'armée, un bandit trop célèbre. Le concussionnaire, le spoliateur, s'est amendé ; des personnes honorables l'affirment. Le général en chef promet une division à Arnold, dans la campagne projetée contre New-York.
Le soldat rentré en grâce est très- touché. Il remercie. Mais ses blessures saignent toujours. L'activité ne lui est pas encore possible. Un poste sédentaire, comme West-Point, ne retarderait pasla guérison.
Washington ouvrit de grands yeux. Dire à un Arnold de garder West-Point, n'était-ce pas confier sa bourse à un voleur, et sa vie à un assassin? Le postulant déploya,, dans ses démarches, tant d'habileté, que le général en chef fut bientôt obsédé, tracassé, par les instances des généraux les plus rigides et les plus intègres.
La nomination fut signée. Elle était datée de Peekskill, sur la rive gauche de l'Hudson.
Lafayette apportait de France la nouvelle de l'arrivée prochaine de Rochambeau. Arnold livrerait la forte-
214 GUERRE DE L'iNDÉPENDANGE.
resse ayant le débarquement des Français. Le major André restait toujours l'intermédiaire . On s'écrivait souvent. Dans les lettres, toutes commerciales au premier aspect, Arnold s'appelait Gustave ; André prenait le nom d'Anderson.
En cherchant les moyens d'exécution, on laissa Rochambeau s'établir à New-Port.
Le commandant de West-Point voulait voir André, qu'on ferait passer pour un espion américain. André refusa d'entreprendre ce voyage périlleux. Les chaloupes canonnières anglaises, non prévenues, dérangèrent un premier rendez-vous. On va s'entretenir quelque part, en lieu sûr ; mais Washington passera bientôt à West-Point, en route pour Hartford. On agira pendant l'absence du général en chef.
Un navire anglais, le Vulture, était mouillé non loin de West-Point. Washington, traversant l'Hudson sur le bateau du commandant, regarda le vaisseau mystérieux, et dit quelques mots à voix basse, à ses aides de camp. Arnold se croyait découvert : il trembla.
Une lettre, portée aussitôt à bord du Vulture, indiqua le lieu et le jour de l'entrevue avec André.
Dans la nuit du 21 septembre, une barque, montée par un certain Smith, accoste, sans bruit, le navire anglais. Smith est suivi d'Arnold? non. Les complices s'étonnent. André brise le cachet d'une lettre, s'enveloppe d'une longue redingote, et descend, avec Smith, l'échelle de corde. Il s'assied dans la barque. La proue touche Longclove.
Arnold, comme si les ténèbres le dénonçaient, s'est
réfugié dans un bouquet d'arbres. Les deux hommes s'assurent qu'ils sont bien seuls. L'entretien se prolonge. Au jour, on n'a rien conclu. André et Arnold pénètrent dans la maison de Josué Smith. On s'arrête à ce plan : Les troupes anglaises remonteront l'Hudson; les Américains sortiront des retranchements, pour disputer l'accès des chemins creux qui aboutissent au sommet de la forteresse ; sur ces entrefaites, les Anglais, en suivant une route indiquée sur la carte, arriveront au fort d'un autre côté; un anneau de la chaîne qui ferme le fleuve est rompu.
On fixa une somme. Attendrait-on le retour de Washington? Oui, dans l'espoir de s'emparer du général en chef.
Il était trop tard pour regagner le Vulture sans être vu. André change sa tenue d'officier anglais contre des habits bourgeois, et se dispose, avec Smith, à passer les lignes. Des patrouilles les arrêtent, et les relâchent. On couche quelque part, pour éviter les english coiv-boys (vachers anglais) qui répandent la terreur dans les White- plains. A la pointe du jour, on traverse l'Hudson au King 's ferry . Le danger a disparu.
André, d'abord taciturne, redevenu expansif et gai, serre la main de Smith, et s'élance au petit trot de sa monture. Il est sur le territoire neutre. De certain point élevé, trois american flayers (écorcheurs américains) l'aperçoivent. L'un d'eux saisit la bride du cheval.
— Où allez-vous? dit-il au voyageur.
— Messieurs, protesta André, nous servons le même parti.
— Lequel?
— Eh ! parbleu, celui des english cow-boys. Je suis officier anglais.
On pria l'officier de descendre de cheval. On lui demanda s'il avait un laissez-passer.
André répondit :
— Oui, du général Arnold.
On le fouille. On trouve sur lui tous les détails du complot, écrits de la main d'Arnold.
Les trois miliciens refusent une forte rançon, et conduisent lejprisonnier à Northcastle (23 septembre 1780) .
Le lendemain, aux environs de West-Point, Lafayette objectait à Washington :
— Général, vous vous trompez de route. Madame Arnold nous attend à déjeuner. Il est dix heures.
Washington sourit et dit :
— Oh! vous autres, jeunes gens, vous êtes tous amoureux de madame Arnold ."Vous n'êtes jamais niassez tôt, ni pendant assez longtemps auprès d'elle. Allez si vous voulez, et priez qu'on ne m'attende pas; j'ai des redoutes à inspecter.
On refusa de profiter de la permission. Deux aidesde-camp , toutefois, allèrent informer du retard la brillante et séduisante madame Arnold.
Le déjeuner commença. 11 n'était pas fini qu'Arnold recevait une lettre.
Le général devient pale. Use lève de table, appelle sa femme, et lui dit : « Je vous quitte, peut-être pour toujours. Ma \ie dépend d'une minute. Si je n'atteins pas les lignes ennemies, je suis perdu. »
Peu d'instants après, le traître montait à Lord du Vulture.
Washington, en recevant les papiers trouvés sur André, dit à Lafayette : « Tenez, lisez! à qui faut-il se fier? »
André comparut devant une cour martiale présidée par le général Greene, Lafayette était au nombre des juges. L'accusé, comme espion, fut condamné à être pendu.
En passant les lignes anglaises, et en recevant des papiers, il avait transgressé les ordres de Clinton. Il écrivit à son général : « Votre Excellence n'ignore pas de quelle manière j'ai été fait prisonnier, la gravité de la situation oùje suis, et le sort qui m'attend. J'ai obtenu de Washington la permission de vous écrire. Je désire effacer de votre esprit la pensée que ma destinée puisse vous être reprochée, et que j'aie pu me regarder comme obligé par vos ordres à faire ce que j'ai fait. En pénétrant dans les lignes ennemies, et en acceptant un déguisement, j'ai contrevenu à vos ordres positifs : delà ma situation actuelle. Quant à la route que j'ai été forcé de prendre, elie m'a été imposée par les événements. Je suis tranquille d'esprit et préparé à mon sort, quel qu'il puisse être. Un zèle honorable pour le service du roi m'a perdu. En écrivant à Votre Excellence, la force des obligations que j'ai contractées envers vous, et la profonde gratitude que je vous porte, reviennent à ma pensée. Recevez les remercîments d'un cœur ardent et sincère pour toute la bienveillance que vous m'avez prodiguée, et les vœux les plus fervents pour votre
bien-être et votre avenir. J'ai une mère et deux sœurs que les événements récents ont ruinées, et pour lesquelles ma solde militaire serait une amélioration de fortune. Il est inutile que je m'explique davantage : la bonté de Votre Excellence m'est connue... »
Clinton, après la condamnation, tenta vainement de sauver le jeune officier.
André, plein d'une touchante résignation, déplorait d'avoir été condamné comme espion. Il adressa cette dernière supplique à Washington : « Soutenu contre la crainte delà mort par le sentiment qu'aucune action indigne n'a souillé une vie consacrée à l'honneur, j'ai la confiance que, à cette heure suprême, Votre Excellence ne repoussera pas une prière dont l'accomplissement peut adoucir mes derniers instants. Par sympathie pour un soldat , Votre Excellence consentira, j'en suis sûr, à adapter la forme de mon supplice aux sentiments d'un homme d'honneur. Permettez-moi d'espérer que, si mon caractère vous a inspiré quelque estime, si je suis à vos yeux une victime de la politique et non de la vengeance, j'éprouverai l'empire de ces sentiments sur votre cœur en apprenant que je ne dois pas mourir sur un gibet. »
Washington fut inflexible.
Le jour de l'exécution (2 octobre 1780), André dit à son domestique, dont le \isage était inondé de larmes :
— Laissez-moi, vous reviendrez si vous avez plus de courage.
Il se rasa, et revêtit un uniforme complet qu'il avait fait venir de New-York. Puis, se tournant vers ses gardiens :
— Messieurs, dit-il, I amreadi/,]e suis prêt. Midi sonnait.
L'espion mourut en soldat.
Le major André repose aujourd'hui à Westminster.
Arnold fut nommé brigadier-général par sir Henry Clinton.
Nous allons le rencontrer, portant les armes contre sa patrie. Il aura un jour l'audace d'envoyer un parlementaire à Lafayette. Le Français, loyal dans ses sacrifices, et sincère dans son dévouement, refusera d'entrer en relation avec un traître.
Un autre jour, Arnold demandera à un prisonnier américain :
— Comment me traiterait-on, chez vous, si l'on me faisait prisonnier?
L'Américain répondra :
— On vous couperait cette jambe, qui a reçu une blessure au service du pays, on l'enterrerait avec honneur, et l'on pendrait le reste de votre carcasse au gibet.
Arnold allait survivre vingt ans à son infamie. Il mourut aussi riche que méprisé.
Les trois miliciens qui avaient repoussé les offres d'argent du major André, et sauvé, par leur désintéressement, West-Point et la cause de, l'indépendance , s'appelaient John Paulding, David Williams et Isaac Yauvert. Le Congrès proclama qu'ils avaient bien mé-
rite de .la patrie, et leur fit décerner par Washington, en présence de l'armée, des médailles. Derrière chacun de ces trois noms, que l'on devrait bien graver sur le frontispice du palais de Fairmount, à Philadelphie, on lisait : Vincit amorpatriœ.