WASHINGTON POUSSE UN CRI DE DETRESSE
Quartiers d'hiver. — Rochambeau fait uue proposition à l'Assemblée de Rhode- Island. — Arrivée de la Gentille (30 septembre 1780). — Les sauvages au camp français. — Le vicomte de Rochambeau s'embarque sur Y Amazone (28 octobre).
— Le duc de Lauzuu à Lebanon. — Mort du chevalier de Ternay. — Effectif de l'armée américaine. — Les troupes de Pensylvanie se révoltent (1er janvier 1781 ).
— On les calme. — Ou maîtrise les troupes du New-Jersey. — Embarras financiers de Rochambeau. — Lettre de Washington au colonel Laurens (15 janvier 1781).
— Montrée à Franklin et à Louis XVI. — Washington obtient des subsides de la France. — Le Compte rendu. — Necker sauve l'Amérique.
L'armée américaine, dans les parages où veillent les English Coiv boys et les American /loyers, autour de New-York, et l'armée française, dans le Rhode-Island, ont pris leurs quartiers d'hiver.
A New-Port, on manque de bois et de logements. Le comte de Rochambeau adresse une demande à l'assemblée de l'État. Les Français vont réparer, à leurs frais, les maisons de la ville détruites par les Anglais, s'ils peuvent les occuper gratuitement. En outre, chaque habitant logera un officier. Accordé.
Le 30 septembre 1780, la Gentille distribue des nouvelles de France. Elle avait à son bord M. de Chcisy, brigadier, M. de Thuillières, les frères Berthier et six autres officiers.
Les sauvages, que Burgoyne a jadis excités, dans le Canada, et que deux Anglais ont portés au meurtre à
Wioming, en Pensylvanie, visitent le camp de New- Port. Us sont très-étonnés de voir que les pommiers, au-dessus des tentes, ont gardé leurs fruits. Eh quoi! aucune rapine? Messieurs les Indiens n'en reviennentpas. Un chef interroge le général: « Nous ne comprenons pas que le roi de France, notre père, envoie ses troupes aux Américains révoltés contre le roi d'Angleterre, leur père. » Rochambeau satisfait ainsi la curiosité du guerrier: « Le roi de France, votre père, protège les droits qui viennent de Dieu. Il a trouvé que les Américains, surchargés de fardeaux trop lourds, formulaient des plaintes légitimes. Nous sommes ici les amis des amis des Américains, et les ennemis de leurs ennemis. Mais je ne vous exhorte qu'à rester, au milieu de la querelle, dans la neutralité la plus absolue. »
Les généraux de la Grande-Bretagne tenaient un tout autre langage aux tribus d'Amérique.
A Hartford, on avait décidé que le vicomte de Rochambeau irait informer les ministres de la situation, et hâter un envoi d'argent et de troupes. L'aide de camp serait peut-être arrêté par une croisière. Il apprit ses dépêches par cœur, afin de les détruire en cas cb danger.
Les marins anglais, pleins d'assurance, couraient toujours de paisibles bordées devant New-Port. Blocus sévère. Pas une issue. Le jeune délégué s'était installé sur la frégate F Amazone, capitaine La Pérouse. Le 27 octobre, douze vaisseaux formidables se rapprochèrent de la ville. On devinaleurs canons étages. Affronter, avec Y Amazone, ces forces imposantes, pure folie.
L'ancre de la frégate ne fut pas retirée. Le lendemain,
28, une tempête violente disperse, aux quatre coins de l'horizon, la flotte d'Arbuthnot et de Rodney. La mer, furieuse, tente La Pérouse. V Amazone perd deux mâts ; mais elle échappe aux bordées. La Surveillante etYHermione ont profité de la tourmente pour introduire, à Boston, du bois de construction.
La baie de Gardner, à l'extrémité de Long-Island, est sûre et commode. De ce point, on découvre, on observe New-Port. C'est ce que fait Arbuthnot, dans l'hiver de 1780, pendant que Rodney se rapproche des Antilles, et que les corsaires américains brûlent des navires de commerce.
Au camp français ne régnait pas l'abondance. Le 10 novembre, on mit à contribution le Connecticut. La cavalerie de la légion de Lauzun peupla les baraques de Lebanon, comté de Windham, sur la limite du Rhode- Island, à quatre-vingts milles de New-Port. Le duc de Lauzun était accompagné de MM. Dumas, de Chastellux, Linch et de Montesquieu.
Le 30 de ce même mois de novembre, Rochambeau
écrit au prince de Montbarey : « Au nom de
Dien, monsieur, pressez M. Necker pour un envoi le plus prompt d'argent. Nous allons manquer au 15 janvier et ce sera beaucoup si nouspouvons pousser le prêt jusqu'à cette époque. Il ne faut pas compter sur le papier des États-Unis qui est sans crédit, vos lettres de change perdent horriblement, et nous faisons, avec le plus grand ordre et la plus grande économie dans l'armée, faute d'argent sûr, des affaires d'enfants de famille. »
Necker a prévu la demande ; car il annonce à Ro-
chambeau, dès le 3 décembre, que La Pérouse partira de Brest avec 1,500,000 livres, dont deux tiers pour l'armée, et le reste pour la marine. Necker a vu le fils du général. Il l'a même invité à « souper » pour le lendemain, 4 décembre 1780. Il ajoute: «Je vois avec beaucoup de satisfaction le soin que vous prenez de la partie économique. C'est en veillant ainsi sur tout à la fois qu'on surpasse les hommes ordinaires. »
Rochambeau crut opportun de préparer l'installation de la seconde division française. Il inspecta l'est du Connecticut, et traversa le Massachusetts. A Boston, il apprit la mort du chevalier de Ternay. L'amiral avait succombé, le 15 décembre, à une fièvre qui semblait n'offrir, au début, que peu de gravité. Fin subite et prématurée. L'escadre eut, pour chef, le plus ancien capitaine de vaisseau: le chevalier Destouches.
Lorsque Lebanon a reçu ses cavaliers, un bruit circule: le Connecticut sera, sous peu, attaqué. Le général instruit le duc de Lauzun, et lui recommande ceci, même cela, « étant d'une conséquence majeure à la guerre de commencer par un succès. » 22 décembre 1780.
A Lebanon, le duc trouve une autre « Sibérie ». Représentez-vous une centaine de maisonspareillesaux log-houses des bûcherons. Des intervalles de trois ou quatre cents mètres les séparent. L'endroit ne vaut pas Marly. Demandez aux hussards de la légion. Le duc s'ennuie. Pour se distraire, il offre à ses amis les émotions innocentes de lâchasse à l'écureuil.
Le congrès avait voté que les engagés volontaires resteraient sous les drapeaux pendant toute la durée de :
la guerre, et que lesofficiers, aprèslapaix, toucheraient la demi-solde. La confusion affreuse des années 177o et 1776 était oubliée. On s'organisait sérieusement. Le 21 octobre 1780, l'armée américaine, sans compter 4 bataillons d'artillerie à 10 compagnies, pouvait mettre en ligne 32,640 soldats-citoyens, dont 50 régiments d'infanterie à 612 hommes (30,600), 4 légions de cavalerie à 360 (1,440), et 2 corps de partisans montés à 300 hommes (600).
Grâce à Washington et à sa persévérance, l'arbitraire et l'insubordination, les deux plaies de toute armée, ont disparu. Les officiers sont justes; les soldats obéissent. La discipline s'impose.
Mais les mesures excellentes prises parle Congrès ne donnent pas de vêtements aux soldats qui ont froid, et surtout n'acquittent pas la solde arriérée. On a été patient. On sait que le général en chef a tenté l'impossible pour améliorer une situation désastreuse. Faut-il, cependant, souffrir toujours sans protester?
Le 1er janvier 1781, les quinze cents Pensylvaniens campés à Morristown se soulèvent. On tue un capitaine, on blesse plusieurs autres officiers, on dérobe six canons et l'on marche sur Princeton, menaçant le congrès de Philadelphie. On réclame, à l'instigation d'un sergent, lestermes exigibles de la solde, et le licenciement des soldats qui se sont engagés pour trois ans ou la durée de la guerre. Le ou, d'après les émeutiers, impliquait que la libération aurait lieu avant les trois ans, si les hostilités prenaient fin plus tôt, et, dans tous les cas, après cette période.
Washington est débordé. Il reste calme, apprécie les griefs et promet satisfaction. Des agents anglais, soudoyés, stimulés par Clinton, parcouraient déjà les groupes des révoltés, offrant, sous le drapeau de l'Angleterre, le paiement immédiat des sommes non reçues. Les révoltés s'indignèrent. Ils étaient d'honnêtes soldats. Ils n'imploraient que la justice, et ne trahiraient jamais les intérêts de leurs compatriotes. Les espions de sir Henry, livrés à l'autorité militaire, furent pendus.
Le général en chef, à tout prix, veut empêcher le retour d'une telle scène. L'armée n'existerait plus, si d'autres mutins restaient impunis. Une colonne de mille hommes énergiques et sûrs maintiendra désormais les mécontents dans le devoir.
Ce soin n'est pas superflu. Les troupes du New-Jersey, en effet, suivent bientôt le pernicieux exemple parti de Morristown. Les mille hommes, choisis pour faire respecter l'ordre, entourent les coupables, et leur donnent deux heures pour se rendre : on fusilla, sans pitié, les meneurs.
Le chevalier de la Luzerne adressa de Philadelphie, à M. de Rochambeau, un long rapport sur la rébellion du 1er janvier, rapport que nous avons eu sous les yeux. Lauzun, informé le il janvier par le général Knox, avait aussitôt repris le chemin de New-Port.
Rochambeau eût été fort aise de combler les vides du trésor américain. Ces soldats, qui méconnaissent la vuix de leurs chefs, sont fort excusables, au fond. Ils ont faim, ils ont froid : ils souffrent. Et le Congrès, leur débiteur, ne les paie pas!
Hélas! le général cantonné à New-Port, en ouvrant la caisse de l'armée qu'il commande, a bien vite renoncé à l'espoir de secourir pécuniairement Washington. Il est lui-même en présence de grands embarras d'argent. Le 2 janvier 1781 , il confesse au prince de Montbarey qu'il est réduit aux « expédients les plus onéreux. » Le jour est proche où l'on sera dans l'impossibilité d'assurer le prêt du soldat. Ce jour-là, le crédit de la France « sera perdu » en Amérique.
Lauzun exprima les regrets de son général à New- Windsor, où était Washington.
Le chevalier de la Luzerne, ministre de France à Philadelphie, reçoit lui-même l'aveu des angoisses que New-Port voit poindre. On le prie, on le supplie de trouver de l'argent. On lui laisse « carte blanche » pour les conditions de l'emprunt.
La lettre est du 12 janvier. Le 1er février, Rochambeau revient à la charge : « C'est une cruelle situation, mon cher chevalier, que la terre et la mer soient ici sans un écu , et par conséquent hors de mesure de suivre la moindre opération qui exigerait de nouvelles dépenses. »
Le 12, le général imagine un moyen. Il a déjà des créanciers. Entre autres, un M. Pricot. On l'engagera « à patienter quelques mois. » Mais, et c'est ici qu'arrive le moyen, il faut que le ministre français de Philadelphie procure l'adresse de Firmarcon, « qui savait emprunter de nouvelles sommes aux créanciers qui venaient lui demander des paiements. »
Au sein du congrès, l'anxiété domine. Va-t-on ajouter,
228 GUERRE DE L'iNDÉPE^OANCE.
à la honte de la défaite, l'infamie de la banqueroute ? Ou consulta Washington, et le général en chef dut interroger le comte de Rochambeau ; car nous voyons, datée de New-Port, 10 janvier, une lettre où nous
lisons : « Je pense qu'il convient d'attendre des
nouvelles et des renforts de France avec un plan formé entre nos différentes puissances alliées pour la campagne prochaine , et que la frégate que l'on pourrait envoyer d'ici pour proposer aux Espagnols de venir nous débloquer n'aurait pas d'eux une audience favorable et ne les dérangerait pas du plan qui leur a été fixé par leur cour, au lieu que, dès que nous aurons reçu des nouvelles de France, avec un plan que je suppose être combiné avec l'Espagne, alors nous travaillerons à coup sûr, et nous ferons tous nos préparatifs en conséquence. »
Le lij janvier 1781, Washington, cédant aux sollicitations du CongrèSj adresse, au colonel John Laurens, une longue lettre qui sera montrée à Franklin et à Louis XVI.
C'est l'appel suprême à la France.
La guerre devait traîner en longueur. On l'avait prédit au siège de Boston. Elle a éclaté dans un pays neuf, où le travail national n'a pas encore erré la richesse. Le papier-monnaie, que ne soutient pas le rachat possible en espèces, a perdu toute valeur. L'absence de crédit met un obstacle invincible aux réquisitions.
La crise est lamentable. Si la France ne fait pas un nouvel effort, on n'a plus qu'à déposer les armes. Dans la campagne de 1780, qui vient de finir, Tannée a
donné la mesure de sa patienee. Le soldat, mal nourri, mal vêtu, n'a pas de solde. Il est dégoûté. ïl refusera la campagne de 1781.
En dehors de l'armée, une grande lassitude : « Il est à craindre qu'un peuple commerçant et libre, peu accoutumé à de lourdes charges, fatigué de contributions d'un genre nouveau et odieux, ne consente pas à des sacrifices à la hauteur des circonstances, et ne s'imagine avoir échangé une tyrannie contre une autre. »
De l'argent! des troupes ! Ce sont les deux éléments qui donneront un caractère décisif aux opérations de 1781, et les Étals-Unis, dans quelques mois peut-être, auront conquis leur indépendance. Le deuxième élément « ne peut se passer du premier. Combinés ensemble , ils donneront à cette lutte une issue glorieuse; ils mettront le sceau aux obligations que notre pays a déjà à la magnanime générosité de ses alliés, et perpétueront notre union par tous les liens de reconnaissance et d'affection , aussi bien que d'avantages mutuels, les seuls qui puissent la rendre solide et indissoluble. »
On demande encore que la France augmente le nombre de ses vaisseaux en Amérique. Si la guerre devient un peu plus maritime, l'Angleterre, inquiétée sur tous les points de la côte, de New-York à Charleston, abandonnera l'offensive et ne songera qu'à se défendre.
On désire que la France ajoute 15,000 hommes. Ce
chiffre, s'il le faut, sera diminué, afin de ne pas nuire
au secours en espèces. L'Amérique a des soldats; mais elle ne peut, faute d'argent, ni les habiller , ni les équiper, ni les nourrir.
D'ailleurs, on n'implore pas une charité : on désire emprunter. Lorsque le dernier coup de canon aura été tiré, et que l'Anglais aura quitté les rivages des États- Unis, la fécondité du sol, et l'énergie des habitants, permettront à la nation affranchie de se libérer en peu d'années.
Tandis que, là-bas, l'homme de guerre confie son dernier espoir au navire qui emporte le colonel John Laurens. en France, un ministre poursuit les réformes financières avec une fermeté que les protestations de l'envie et de la haine ne parviennent pas à démentir. Dans les premiers jours de janvier 1781, Washington se lamente et s'alarme : Necker publie le Compterendu. Voici le tableau des recettes et des dépenses du royaume. Quel est le déficit? On constate un excédant de recettes de dix millions.
Est-ce possible? C'est réel. Événement extraordinaire, à peine croyable.
La France peut solliciter l'épargne de l'Europe. Elle va recueillir, en un mois, quatre-vingt-dix millions.
La supplique de Washington aboutira. On accordera des subsides , non au Congrès , mais au général en chef.
Necker sauve l'Amérique.