LAFAYETTE EN VIRGINIE
Le traître Arnold saccage la Virginie. — Le domaine de Mount-Vernon menacé. — L'esclavage. — Une ombre dans le tableau de la société américaine en 1781. — Lafayette quitte Peekskill (20 février). — ^ Situation topographique de la Virginie. — Lafayette assiège Portsmouth. — Tentative infructueuse de M. de Tilly dans la baie de Chesapeak. — Autre tentative du capitaine Destouches. — Combat naval du 16 mars 1781. — Lafayette lève le siège de Portsmouth et reçoit, à Headof-Elk, l'ordre de défendre la Virginie.
Les Carolines sentent toujours le poids de l'invasion. Le silence de leurs solitudes est troublé. Souvent, lorsque la nuit tombe, des cris joyeux montent vers le ciel : les soldats de lord Cormvallis préviennent les ravages du spleen. Le général Greene, après la bataille de Camden, fait oublier Gates. Il est actif, habile. Parviendra-t-il à contenir le lieutenant de Clinton?
En Virginie, le traître Arnold assouvit sa vengeance. Le complot de West-Point a échoué ! C'est la faute des Virginiens, et celle de Washington, qui s'est écrié : « André a subi sa peine avec la force d'àme qu'on devait attendre d'un homme de ce mérite et d'un aussi brave officier. Quant à Arnold, il manque d'âme. Le monde est encore surpris de ne pas le voir pendu à un gibet. »
Le héros de Behmus, qui a reçu jadis une paire d'épaulettes du général en chef, traque et massacre les citoyens qu'une parole, un indice, rattache à la cause de l'indépendance.
On trahit un jour sa patrie ; le lendemain, on la tyrannise. C'est dans l'ordre. Les victimes du crime ont peutêtre excusé le forfait. Le criminel, lui, ne se pardonne pas : il cède aux fureurs de la haine.
Arnold brûle les plantations et affranchit les esclaves. Les bandes qu'il excite remontent le Potomac jusqu'à Mount-Yernon. Le domaine de Washington est désigné aux pillards et aux incendiaires. La tourbe enivrée, fiévreuse, se présente. Quelle aubaine! Franches lippées. Puis, feu de joie. L'intendant offre les clefs. Il est résigné. Mais ne pourrait-on s'arranger? Messieurs les Anglais, parlez. Que désirez-vous? On va vous satisfaire.
Les officiers voient leurs exigences devinées, et n'allument pas la torche. Le propriétaire de Mount-Yernon reproche aussitôt, à l'intendant craintif, un manque de dignité : « J'aurais été moins peiné d'apprendre que, par suite de votre résistance, les Anglais avaient brûlé ma maison et ruiné entièrement ma plantation. Vous auriez dû vous regarder comme mon représentant,
et réfléchir au mauvais exemple que vous donniez
Je n'ai pas le plus léger doute sur les intentions de l'ennemi : il poursuivra ses projets de pillage. Je ne conserve pas la moindre illusion sur le résultat de tout ceci pour moi : mes nègres seront perdus, et mes propriétés détruites. Mais j'y suis résigné. »
Belles et grandes paroles. Madame Washington n'est peut-être pas fâchée d'apprendre qu'on a sauvé Mount- Yernon. Le général s'indigne. Conserver le plus beau domaine au prix d'une faiblesse, c'est le payer trop
cher. Qu'on brûle Mount-Yernon. Washington le fera rebâtir plus tard, avec son argent, si la guerre, toutefois, ne l'a pas ruiné.
L'historien George Bancroft, dans un discours on the life and character of Abraham Lincoln, s'écriera plus tard : « Dans la succession des temps, une république a surgi de la solitude américaine. Des milliers d'années ont passé avant que cet enfant des siècles ne vît le jour. Il se nourrit de tout ce qu'il y avait de bon dans les systèmes des âges écoulés ; il hérita des ruines du passé. Pénétré du plus profond sentiment de la foi, il affranchit la religion du pouvoir temporel, pour ne plus reconnaître d'autre culte que le culte de l'âme cherchant la vérité. La sagesse qui, de l'Inde, était passée en Grèce, et celle que la Grèce avait puisée en elle-même ; les municipalités du moyen âge ; la méthode teutonique de représentation ; l'expérience politique de l'Angleterre; la pénétration salutaire des interprètes de la loi naturelle et du droit des gens, en France et en Hollande, tout cela exerça sur lui la plus pure influence. Il sépara l'or de la sagesse politique des sables qui s'y étaient mêlés, partout où il les trouva ; il détacha cet or des rochers, et le ramassa au milieu des ruines. De toutes les découvertes des hommes d'État et des sages, de toute l'expérience du passé, il composa une philosophie durable d'où sortirent les premiers principes de la morale nationale. Les hommes graves d'Europe voyaient le meilleur gouvernement dans un mélange de monarchie, d'aristocratie et de démocratie. L'Amérique s'abrita derrière ces hommes pour extraire, de
leurs travaux, les éléments des institutions qu'elle fondit harmonieusement dans la république libre qui a le mieux réalisé l'égalité naturelle de tous les citoyens. Elle confia la tutelle des droits établis à la loi, les agitations réformistes à l'esprit du peuple, et tira sa force de l'heureuse réconciliation de l'une et de l'autre. Jusqu'alors, les républiques avaient été limitées à de petits cantons ou à des cités et à leurs dépendances : l'Amérique, accomplissant ce qui jamais ne s'était accompli avant elle, et ce que ni les rois, ni les hommes d'État gavaient cru possible, assit sa république sur tout un continent. Sous ses auspices, la tige de la liberté prit une profonde racine et s'étendit sur le sol. Elle couvrit les coteaux de son ombre; ses branches, pareilles à des branches de cèdres majestueux, s'étendirent sur hs deux Océans. La renommée de cette fille unique de l'indépendance se répandit dans tout l'univers : par elle, le genre humain espéra. »
Mais, en 1781, lorsqu'Arnold épouvante la Virginie, on voit une ombre dans le tableau.
La génération de 177(3, qui continue la guerre, se laisse imposer, en acceptant l'esclavage, la condition héréditaire qu'elle a rejetée en repoussant la monarchie : elle est inconséquente avec elle-même.
L'esclavage, parti d'un pays producteur, sera un jour, par des causes naturelles, arrêté clans sa marche vers le Nord, pays manufacturier. 11 prendra la direction de l'Ouest, et se développera peu à peu dans la région tropicale, où il marquera de son esprit l'organisation des États.
En 1772, la législature de la Virginie, dans une adresse au roi d'Angleterre, regardait le commerce des « esclaves comme une grande inhumanité, » affirmant qu'il exercerait « avec le temps la plus mauvaise influence. » Le roi, pour toute réponse, avait défendu de gêner « en aucune manière l'importation des esclaves. » Aussi, Franklin a-t-il pu s'écrier : » Angleterre hypocrite ! Tu te fais gloire d'affranchir l'esclave qui aborde sur tes rivages, et tes lois tolèrent un trafic qui jette dans l'esclavage des milliers d'êtres humains avec leur postérité. »
Des citoyens, à l'exemple de Jefferson, flétrissent le commerce des esclaves du nom de « piraterie » . La déclaration d'indépendance a recueilli ces protestations. Elle porte : « Tous les hommes ont été créés égaux et ont été doués du droit inaliénable à la liberté. »
Les efforts les plus énergiques, tentés en faveur de l'émancipation, vont se briser devant larésistance d'une génération nouvelle, qui regardera l'esclavage comme un bien. Jefferson, découragé, dira : « Lorsque je songe que Dieu est juste, je regrette, pour mon pays, que la justice divine ne puisse sommeiller à tout jamais. » Washington attendra vainement que la Virginie répudie l'esclavage par une loi; et, pour mettre ses actes d'accord avec ses principes, le planteur deMount- Vernon affranchira ses propres esclaves.
La question du travail servile, de 1861 à 1865, menacera l'existence même de l'union, fondée par la guerre de l'indépendance.
Le 1er janvier 1863, une proclamation du président
Lincoln déclarera libres toutes les personnes tenues en état d'esclavage dans les États insurgés. Puis , le 30 janvier 1865, la Chambre des Représentants, par 119 voix contre 56, votera cette loi : « Ni l'esclavage, ni la servitude involontaire, excepté pour la punition d'un crime qui aura été dûment prouvé, n'existeront aux États-Unis, ni dans aucun lieu soumis à leur juridiction. »
Lorsque le speaker, le président de l'Assemblée, lit connaître le résultat du vote, des applaudissements frénétiques éclatèrent dans la salle des séances. Puis, on se serra les mains avec effusion. Tout à coup, les représentants se levèrent et s'embrassèrent.
Après quatre ans d'efforts, le Nord accusait sa persévérance dans la lutte en perfectionnant une Constitution imparfaite. L'humanité venait d'avancer.
Jamais, que nous sachions, un peintre n'a reproduit sur la toile la scène dont fut témoin, le 30 janvier 1865, le capitole de Washington. Au lieu de visiter l'Orient, nos artistes ne feraient-ils pas mieux d'interroger L'Occident? A quoi bon franchir la Méditerranée quand on a, devant soi, l'Atlantique? Le progrès marche vers l'Ouest. C'est à l'Ouest qu'est la vie. C'est là qu'il faut chercher des inspirations et des modèles '.
1. On sait nui! le dévouement tic John Brown, condamné à mort pour avoir violé les lois de la Virginie, précipita la guerre de sécession.
Un joui-, peu de temps avant noire départ de New-York pour les Etats du Sud, nous nous trouvions à Broklvn, chez Théodore Ti ion, rédacteui en chef de Vlndependent, que les déliais d'un procès interminable ont, dernièrement, rendu célèbre en Europe. Nous parlions de la France, de l'Amérique, de tout el d'autres choses encore. Des
En 1781, Arnold, abolitioniste par un calcul odieux, provoque peu de sympathies, même chez les nègres. C'est que le philanthrope d'occasion est doublé d'un assassin.
Washington songeait à délivrer la Virginie du traître de West-Point. Il ordonna, le 20 février, à Lafayette, de marcher, avec les douze cents hommes réunis à Peekskill, contre Portsmouth, où s'était retiré Arnold.
La Virginie, qui va être le théâtre de grands événements, est située entre le 36° 33', le 40° 39' de latitude Nord, le 1° 35' de longitude Est, et le 6° 34' de longitude Ouest du méridien de la ville de Washington (district de Colombie). Elle est bornée, au Nord, par la
fleurs ornaient le salon. Tillon nous montra le forget me not, et les plantes américaines qu'il affectionnait. Puis, il se leva, prit sur une table un petit coffret en chêne sculpté, l'apporta près de nous, l'ouvrit, et dit :
— Voici un bout de la corde qui a servi à pendre John Brown et un morceau du cercueil du grand abolitioniste.
Et nous avons touché, de nos mains, une corde grosse comme le petit doigt. Elle avait conservé la roideur que lui avait imprimée le poids du corps lancé dans l'air. Le bois était plein de trous et commençait à se pourrir.
Quand nous eûmes assez bien examiné les précieuses reliques , Tilton referma le coffret, le remit sur la table, et nous parla ainsi :
— John Brown a été pendu à Charlestown (Virginie), en décembre 1859. Madame veuve Brown réclama le corps de son mari pour le faire inhumer dans l'ouest de. l'Etat de New-York, où elle réside. Elle revint avec le cercueil par Philadelphie ; c'est là que je la rencontrai. Je raccompagnai jusqu'à New-York. A New-York, il fallut passer la nuit. Madame lirownélait en grand deuil. Je lui offris l'hospitalité chez moi, auprès de nia femme. Elle pleura beaucoup. Dans la nuit, je dévissai le couvercle du cercueil. John Brown n'était pas défiguré : il semblait dormir. Je m'aperçus qu'on lui avait laissé un bout de corde au cou. Je détendis le nœud coulant et m'en emparai. En outre, je coupai quelques centimètres du cercueil
Ce récit nous a vivement impressionné.
238 GUERRE DE L'iNDÉPEXDANCE.
Pensylvanie et le Maryland ; à l'Est, par l'océan Atlan-, tique ; au Sud, par la Caroline du Nord et le Tennessee ;, à l'Ouest, par le Kentucky et l'Ohio. Sa surface (520. milles sur 200) est de 64,000 mètres carrés.
Le sol de la Virginie, fort inégal, offre quatre sections principales. La première part des nombreux promontoires de la côte, et s'étend jusqu'à une ligne idéale qu'on abaisserait de Fredericksburg à Richmond et à Greensville. Peu d'accidents de terrain. Beaucoup de marécages et de sables. Sur les bords du Potomac, du Rappahannock, du York et du James, une couche de tourbes assure une végétation très-riche. L'alluvion a couvert cette région. Près de la mer, des forêts immenses de pins, de chênes, de cyprès, de cèdres, de houx, de genévriers. Plus haut poussent le chêne, le peuplier, le sycomore. La deuxième section va de la ligne idéale aux montagnes bleues. Contours sinueux. Fertilité et stérilité. Paysage pittoresque. La troisième partie est formée de la compression produite par les montagnes bleues, et les montagnes du Nord et d'Allé— ghany. Le fond de la vallée donne du maïs, du froment du seigle, de l'avoine, du chanvre, du lin. La quatrième partie est la lande qui joint les monts Alleghany à la rivière de l'Ohio. Aspect souvent sauvage et triste. Mines de plomb, de fer et de charbon.
Portsmouth, que Lafayette lit sur la carte, est sur la rive gauche de la rivière Elisabeth, presque en face de Norfolk, assis sur la rive droite, à quelques milles du Jlampton road. Nous avons traversé l'Elisabeth, venant de Norfolk, pour prendre, à Portsmouth, le chemin
de fer qui nous déposa à Wilmington (Caroline du Nord).
Non loin de Norfolk est la forteresse Monroë, où Jefferson Davis a gémi de longs mois. Avant de suivre Lafayette à Portsmouth, qu'on nous permette de dér tacher, de notre journal de voyage, notre visite à l'exprésident de la confédération du Sud.
Jeudi, 27 décembre. — Norfolk. Je m'embarque le matin, à six heures, pour la forteresse Monroë. VEohis me faitdescendre la baie que j'ai remontée l'autre jour, allant à Richmond. Je me hasarde à grimper sur le pont. Lorsque je veux descendre, je tente vainement d'ouvrir la porte qui conduit au salon, et je suis obligé de gagner l'avant, où se trouve une échelle. Le vent, peutêtre, va me jeter à la mer. Le capitaine voit mon embarras, et ne m'entoure d'aucune sollicitude excessive. J'aime mieux ça. Si je me noie, c'est mon affaire.
La baie est très-large . On aperçoit, derrière les navires à l'ancre, la cime des grands arbres.
A huit heures, nous touchons à la forteresse Monroë. Le froid est rigoureux, et il neige. Temps ravissant. Un barbier vend des soupes aux huîtres. Il me rase et me sert une soupe.
A neuf heures, je me présente à la porte de la forteresse. J'ai une lettre d'introduction pour le général. J'attends cinq minutes, et un officier vient me dire : You canpass. J'entre.
La forteresse a un aspect sinistre. Ses remparts élevés sont couverts de canons. Dans l'enceinte, des casernes pour les soldats, et des logements pour les
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chefs. C'est une petite cité. Hier, on y organisa un concert. Aujourd'hui, comment tuer le temps? Et demain? La neige tombe toujours. Le froid ne diminue pas. Jamais les sudistes n'ont pu prendre Monroë.
On me montre un corps de bâtiment aux fenêtres garnies de barreaux : c'est là. Au rez-de-chaussée, je pénètre dans des cellules inoccupées. Davis est au premier. Dois-je le voir? Après un moment d'hésitation, j'empoigne la rampe de l'escalier, et une bonne m'introduit dans une chambre meublée avec goût. On y sent la présence de la famille. Lu bon feu, ce qui ne déplaît pas aujourd'hui, un guéridon, des livres, des broderies. Un travail de femme qu'on vient d'interrompre. Près du feu, un fauteuil en canne. Accroché au mur, un grand chapeau de paille. J'entends un bruit d'assiettes et de fourchettes. Un soldat dépose des journaux. Je donne ma carte. Davis déjeune. Il me prie de repasser. Je descends l'escalier. Je ne repasserai pas. Après tout, que dirai-je à cet homme? Si les planteurs ne boivent plus de Champagne, c'est parce que Davis est tombé. Toutefois, ce n'est pas dans la prison de l'esclavagiste qu'il faut condamner l'esclavage. L'infortune a des droits : je les respecte. 11 est à peine onze heures, et le navire ne doit me reprendre qu'à quatre heures. One faire jusqu'au retour de YÉolus? Yoiciun hôtel. J'entre, et je me chauffe. Vers une heure arrivent, par groupes, une quinzaine d'individus. Us dînent, et se retirent dans une salle particulière. Parfois, l'un d'eux sort, vient avaler un verre de whis-
key^pt rentre. Assez intrigué, je pousse la porte 'de la salle. On me regarde de travers. Pour sûr, je suis de trop. Ai-je commis une imprudence? J'invoque ma qualité d'étranger. On ne m'inquiète pas. Ces gens-là sont tout simplement des joueurs (gamblers). La police les file à Norfolk; ils viennent ici. Jamais je ne me suis ennuyé comme aujourd'hui. Je n'ai sous la main qu'un pauvre journal, d'un pauvre endroit de la Virginie, Je l'ai déjà lu deux fois. Le plaisir de voyager égale celui d'être soldat. J'interroge , à chaque instant, l'immensité. Pas de navire en vue. Quatre heures sonnent. Rien. Les gamblers, eiiK, jouent toujours. A cinq heures VÉolus reparaît. Je respire. Le vent souffle toujours. A sept heures et demie, nous sommes à Norfolk. Cette journée comptera dans ma vie. Jamais le temps ne m'a paru aussi long. Ah ! les abords de la forteresse Monroë n'offrent pas un charmant séjour quand il neige, qu'il fait froid, et qu'on attend un navire qui ne vient pas.
Lafayette, ardent, impétueux, s'élança de Peekskill, à la tête de ses 1,200 hommes. Le 23 février 1781, il s'arrête à Pompton, descend au Sud-Est, dans la direction de Newark et d'Elisabethtown. Il va attaquer Staten-Island. C'est certain. Tout à coup, on le voit obliquer sur Philadelphie. Il y est le 2 mars. Il franchit le Schuylkill, la Brandywine et salue, le 3 mars, Head-of-Elk. Sur la rivière de ce nom, qui se jette, avec de nombreux affluents, dans la baie de Chesapeak, il embarque ses troupes pour Annapolis (Ma-
rylarid). Il y laisse son détachement, monte daift un canot ; et, glissant à travers les frégates anglaises, aborde non loin de Williamsburg où. il va réunir des régiments de milice.
L'organisation est suffisante. On cherche Arnold. Lafayette disperse les groupes qu'il rencontre, et assiège Portsmouth.
A New-Port, le capitaine Destouches, successeurprovisoire du chevalier de Ternay, avait déjà tenté de ruiner les desseins d'Arnold. Le vaisseau de ligne l'Éveillé, les deux frégates la Surveillante et la Gentille, le cutter la Guêpe, formèrent une division que M. de Tilly jeta brusquement dans la baie de Chesapeak. Le Romulus, de 44 canons, six bricks et trois bateaux armés en corsaires, enrichirent d'autant les Français. Arnold possédait un autre vaisseau, le Chaton, de 50 canons, et des transports. Ces navires remontèrent l'Elisabeth, dont le lit peu profond était fermé aux vaisseaux de M. de Tilly. V Eveillé et les deux frégates, escortant les prises, rentrèrent à New-Port. La Guêpe, commandée par M. de Maulevrier, échoua sur le cap Charles, à l'entrée de la baie de Chesapeak. On n'eut à déplorer, dans la catastrophe, aucune mort d'homme.
On se rappelle que Rochambeau, après l'insubordination du 1er janvier 1781, avait dépêché le duc de Lauzun à Washington. Le général en chef venait d'apprendre qu'Arnold, avec 1,500 hommes, faisait voile pour Portsmouth.
On surprendrait le traître. Lafayette était là, plein
de résolution, et n'attendant qu'un ordre. Mais la bravoure, que n'éclaire pas la prudence, est dangereuse. A New-Port, on est prudent. Rochambeau qui écrit au gouverneur Trumbull : « J'ai pour principe, en guerre comme en morale, qu'il ne faut pas tenter le diable, •» nous rassure complètement. A New- Windsor, au quartier général américain, on n'est pas moins circonspect. Washington éprouve une vive affection pour Lafayette. Il écoute le jeune marquis avec bienveillance, et semble même parfois rechercher ses avis. L'élève, le fils adoptif si l'on veut, est capable de soumettre Arnold. Encore faut-il que la tentative donne toutes les chances possibles de succès. Or Y aléa diminue, et disparait même, si la flotte française garde l'entrée de la baie de Chesapeak, du cap Henry au cap Charles, et débarque, sur la rive gauche de l'Elisabeth, des troupes qui protègent Lafayette, en coupant aux assiégés la retraite par le Hampton road et la mer.
Avant de donner au marquis l'ordre d'évacuer Peeks-Kill, Washington a reçu le billet suivant, daté de New-Port, 12 février, signé Rochambeau : « C'était hier le jour de la naissance de Votre Excellence. Nous avons remis, à cause du dimanche, cette fête à aujourd'hui, et nous la célébrons avec le seul regret que Votre Excellence ne soit pas témoin de l'effusion de nos cœurs. »
Ces lignes servent à montrer dans quelle cordialité vivaient les Américains et leurs alliés.
Pour secourir Lafayette, en Virginie , le comte de Rochambeau désigna 1,200 hommes des régiments
de Bourbonnais et de Soissonnais. L'expédition devait être commandée par le baron de Vioménil. Puis viendraient le marquis de Laval, le major Gambs, le vicomte de Noailles, M. Anselme de la Gardette, M. Collot, aide-maréchal-des-logis, M. de Ménonville, aide-majorgénéral, M. Blanchard, commissaire principal des vivres.
Le vide que ce départ causerait à New-Port serait comblé par 1 ,700 hommes des milices du général Lincoln, l'infortuné défenseur de Charleston.
On avait arrimé, sur les vaisseaux, toute une artillerie de siège.
Le capitaine Destouches, faisant fonction d'amiral, était sur le Duc de Bourgogne. On voyait, sur le point de lever l'ancre, les vaisseaux le Conquérant, capitaine de la Grandière, le Jason, capitaine de la Clochetterie, X Ardent, capitaine de Marigny, le Romulus, capturé par M. de Tilly, le Neptune, V Eveillé, la Provence, et les frégates la Surveillante, THermione, et le vieux bateau le Fantasque, sans doute fort étonné de quitter les eaux tranquilles de New-Port.
On avait embarqué quatre compagnies de grenadiers et de chasseurs, un contingent de 164 hommes tiré de chacun des régiments présents, et cent artilleurs. En tout, 1,156 hommes.
Les Anglais, de la baie de Gardner, n'allaient-ils pas contrarier la sortie? A la fin de janvier, des coups de vent avaient retardé le retour de YHermione et de la Surveillante escortant, depuis Boston, le transport YIsle-de-France. V Eveillé, Y Ardent et la Gentille,
étaient allés à la rencontre des navires. Quatre vaisseaux de ligne avaient débouché tout à coup de la baie de Gardner. La tempête sévissait. L'un des quatre vaisseaux, le Cullode?i, de 74 canons, se brisa sur les récifs. Deux des trois autres, le London, de 90, et le Bedford, de 74 canons, furent démâtés.
L'amiral Arbuthnot avait réparé ses avaries. Ne se préparait-il pas à écraser l'escadre de Destouches ? Dumas, aide de camp de Rochambeau, posté à New- London, à l'embouchure du Thames river, sur la côte du Connecticut, observa la baie de Gardner.
Les marins d' Arbuthnot étaient calmes et silencieux : Destouches opposa ses voiles à un vent de Nord-Est (8 mars 1781).
Washington fut témoin du départ de l'escadre. Il était arrivé le 6. On lui rendit, suivant les instructions du prince de Montbarey, les honneurs de maréchal de France.
Dumas écrit à ce sujet : « Nous étions impatients de voir le héros de la liberté. Son noble accueil, la simplicité de ses manières, sa douce gravité, surpassèrent notre attente, et lui gagnèrent tous les cœurs français. »
Le 13, Washington fit ses adieux à Rochambeau. Il était au faubourg de Providence à la nuit noire. La population accourut. Des enfants portaient des torches, criant et répétant : our father, notre père. Ils se disputaient l'honneur de toucher l'habit du général. Scène attendrissante, et qui consolait de bien des déboires. Washington s'arrêta, et dit à l'aide de camp Dumas,
qui l'accorapagnaii; : « Nous pouvons être battus, c'est le sort des armes; mais voilà l'armée (désignant les enfants) que les Anglais ne vaincront pas. »
La mer, que bravait Destouches, était mauvaise. Au large, on évita des avaries, peut-être des naufrages. Les vaisseaux et les frégates, devenus le jouet des flots, se dispersèrent.
Lorsqu'on se rallia à la hauteur de la baie de Chesapeak, et non loin de la côte virginienne, on distingua la flotte anglaise. Grande surprise. L'amiral Graves, informé en toute hâte, avait vu s'éloigner les navires de Destouches, et s'était rendu compte de la direction imposée par le chef d'escadre. Le lendemain, 9 mars, autre sortie. Celle-ci, de la baie de Gardner. L'ennemi courut au Sud-Ouest, après le Montauk point, et côtoya le New-Jersey, le Delaware et le Maryland. Si bien qu'il reconnut la Chesapeak deux jours avant l'apparition de Destouches.
Le combat fut livré le 16 mars 1781. Les forces étaient presque égales. Action vive, soudaine, meurtrière. Graves, sur le Lo?idon, trembla. Yoici la Chesapeak. Lafayette est là-bas. On va lui donner la main. Biais un obstacle défend rapproche des caps Charles et Henry. On le brisera. L'obstacle résiste. Des deux côtés, entre les Français qui veulent entrer, et les Anglais qui obstruent le passage, le même acharnement. A certain moment, le Conquérant est enveloppé par trois vaisseaux de Graves. Il se dégage. Quatrevingts matelots ou soldats sont tués ou blessés mortellement. Au nombre des morts est M. de Kergis et deux
autres officiers. En outre, le maître d'équipage, le capitaine d'armes et sept timoniers. Le marquis de Laval reçoit une contusion. Le Duc de Bourgogne enregistre quatre tués et huit blessés. Journée glorieuse pour le Jason et Y Ardent, le Conquérant et le Duc de Bourgogne.
Graves, dont les vaisseaux avaient beaucoup souffert, ne restait pas moins maître de la baie.
Quelques jours après, le capitaine Destouches revint à New-Port.
Expédition manquée. Lafayette lève le siège de Portsmouth. Il est bientôt à Annapolis. Sans perdre une heure, et défiant le feu des canonnières anglaises, il replace ses douze cents fantassins à Head~of-Elk.
Arnold a reçu, avec le général Philips, un renfort de deux mille hommes. Son audace augmente par l'impunité.
Qui défendra la Virginie? Lafayette. Ainsi le veut Washington .