L'AMIRAL DE GRASSE DANS LA BAIE DE CHESAPEAK
La Hollande refuse son alliance à l'Angleterre. — Prise de Saint-Eustache, aux xVntilles. — Galvis occupe la Mobile et Peusaeola. — La Hotte de l'amiral de Grasse quitte Brest (24 mars 1781). — Le comte de Grasse, marquis de Grasse- Tilly. — Prise de Tabago avec le concours du marquis de Bouille. — La Concorde aux Antilles. — Le général de Rochambeau demande à l'amiral les troupes de M. de Saint-Simon et 1,200,000 livres. — De Grasse appareille an cap Français avec 26 vaisseaux. 3,500 hommes, et 1,200,000 livres (3 août). — Il jette l'ancre à Lynhaven, dans la baie de Chesapeak (28 août 1781).
L'Angleterre voit s'ouvrir la campagne décisive. Si elle succombe, elle perd, à tout jamais, les États-Unis.
Le feu de la discorde a embrasé les Antilles. 11 se propage dans tout le golfe du Mexique. Il gagne Saint-Eustache. Cette île appartient à la Hollande.
L'Angleterre, obligée de résister en Amérique aux forces de la France et de l'Espagne, réclamait l'alliance des Provinces-Unies, en vertu des traités de 1G7S et de 1 7 J 6 . Le stathouder était dévoué à George III. Maître absolu, il aurait suivi ses inspirations. Les républicains hollandais, partisans d'une neutralité armée, et fort peu sympathiques à la France, opposèrent leur influence.
Les ministres anglais, par leurs intrigues, par leurs prières, n'obtinrent que le dédain, où se renferme parfois le silence.
Le Zuiuerzée offrait un asile au corsaire américain
•Paul Jones. A Londres, on n'avait pas oublié le combat du 23 septembre 1779. Le redoutable « écumeur », qui avait déjà détruit tant de navires marchands, aperçoit deux frégates commandées par Pearson. Il les attaque. La corvette qu'il promène dans la mer du Nord ^a plusieurs voies d'eau, et la frégate que monte Pearson est dévorée par l'incendie. L'un des deux navires ccoule. Les flammes lèchent les flancs de l'autre bâti- ^ment. Le combat n'en continue pas moins. Les vergues s'enlacent ; les agrès se mêlent ; et la flamme ^dévore les voiles du corsaire. On se fusille toujours. tJL'incendie éclaire la nuit. La rage des combattants [}est redoutable. Pearson est vaincu. Paul Jones s'empare des deux frégates, et voit sombrer sa corvette, Idont le pont est couvert de trois cents cadavres. I Ravitailler Paul Jones, c'est épouser la querelle des ÏYankees. D'ailleurs, les taciturnes habitants de la Haye, Ide Rotterdam et d'Amsterdam, sont assez disposés à faire bon accueil à un délégué du congrès de Philadelphie. Nouvel outrage. Le 21 décembre 1780, l'Angleterre déclare la guerre à la Hollande.
I Cette puissance n'a pas de marine. On s'empare de Jses possessions. On se prémunit contre les éventualités. nCalcul profond. L'amiral Rodney et le général Vaughan ioccupent Saint-Eustache (3 février 1781). Saba, Saint- Martin, Démérary, Berbice, Esséquibo, partagent le sort <de Saint-Eustache.
] Dans le Gulf streatn , les Espagnols étaient moins «dociles que les Hollandais. Don Bernardo Galvès, gouverneur de la Louisiane, songeait à reconquérir l'Ouest
250 GUERRE DE l'IMDÉPENDAN CE.
de la Floride, où les Anglais avaient établi leurs postes avancés. Il bombarda la Mobile le 9 mars 1780, et s'en rendit maître peu de jours après.
Pensacola était sur la côte, un peu plus à l'Est. Place fortifiée. Galvèsen médita le siège. Au mois d'octobre, on avait armé à la Havane treize vaisseaux de ligne, et des transports où l'on comptait trois mille huit cents hommes. Un ouragan poussa les navires en détresse dans la baie de Campêche, et sur les eaux du Mississipi.
Galvès, le 9 mars 1781, parti une seconde fois delà Havane avec treize cents hommes, occupait l'île de Santa-Rosa, fort longue et très-étroite, entre la baie du même nom et la baie de Pensacola. Il assiégea la ville de Pensacola, par terre et par mer, avec des renforts venus de la Mobile et de la Nouvelle-Orléans. Bientôt, on signala l'escadre de l'amiral Solano. Neuf vaisseaux espagnols, et quatre vaisseaux français, déposèrent de nouvelles troupes. Huit mille hommes assiégeaient Pensacola. La ville, bâtie sur une plaine aride que les sables ont élevée d'une vingtaine de pieds au-dessus du niveau de la mer, se défendait courageusement. Le 26 avril, on ouvre la tranchée. L'explosion d'un magasin à poudre détruit une partie des ouvrages de défense, et facilite l'œuvre des assiégeants. Le colonel Campbell épargnée ses soldats un sacrifice inutile, et capitule.
Pendant le siège, des groupes d'Indiens, obéissant au mot d'ordre delà Grande-Bretagne, irritaient souvent les Espagnols. Ils surprenaient les grand' gardes, et se réfugiaient tout à coup dans les forêts, pour dire
l Galvès : « Nous vous attendons chez nous. » Galvès 'efusa de tomber dans ce piège grossier.
Rodney, que M. de Biron, trop généreux, a lâché, lépouille Sainl-Eustache. Peut-être l'amiral entend-il rembourser bientôt le maréchal qui rendit, par des §cus authentiques, la liberté à l'ennemi de la France. Ou reste, l'avenir est incertain. Ce Galvès entreprenant, résolu, est à craindre. Si l'Espagne fait aux Hollandais la gracieuseté de leur rendre Saint-Eusache, on doit du moins n'abandonner, dans l'île, que des arsenaux vides et des magasins dépeuplés. C'est pratique. Les munitions et les marchandises emplirent trentequatre navires. Riche butin. Quatre vaisseaux de guerre L'escortaient. On avait compté sans le brave et l'heureux La Motte-Piquet. On lui abandonna vingt-deux navires. Deux autres bâtiments furent capturés par les corsaires. Le convoi, passablement diminué, toucha la côte d'Irlande.
La France allait redoubler d'énergie.
Lorsque Y Amazone, conduite par La Pérouse, ayant pour passager le vicomte de Rochambeau, entra dans la rade de Brest, une modification s'était produite dans le ministère. M. de Sartines, à la marine, avait pour successeur M. de Castries, et le prince de Montbarey, à la guerre, M. de Ségur.
Louis XYI fit ordonner à La Pérouse de porter immédiatement à M. de Rochambeau, par l'excellente voilière YAstrée, les quinze cent mille livres annoncées le 3 décembre par la lettre de Necker. Le Mercure de Fran'ce dit que la frégate reçut un dépôt de huit millions. En
cela, il se trompe. Le colonel Rochambeau devai attendre à Versailles les instructions du gouvernemen
Le ministère se rend compte et, discute. On n'exp diera pas en Amérique la seconde division de l'armée
Pourtant, le 24 mars 1781 , le comte de Grasse arbore, dans la rade de Brest, le pavillon amiral, et reçoit, pour destination, les Antilles. Il a vingt et un Vaisseaux d( ligne, dix frégates, quatre corvettes, et un convoi de cent quarante-trois bâtiments où l'on a tassé det!. troupes. Une somme d'argent est en sûreté dans une. cabine. \
Le Sagittaire et six transports, confiés au bailli dt Sufïren, allaient rejoindre le corps expéditionnaire dt New-Port. Ils quittèrent la flotte aux Açores. Sur ce: navires avaient pris passage six cent trente-troû hommes du régiment de Dillon, et quatre compagnies, d'artillerie. Le Sagittaire avait un million deux cen mille livres. Il mettrait à Ja disposition du général Washington une somme de six millions.
Le 2G mars, la Concorde, frégate de 3G canons, ayan [ pour capitaine M. Saunauveron, recevait à son bord» le vicomte de Rochambeau, qui allait rejoindre son père, à New-Port, M. de Barras, successeur désigné de l'amiral de Ternay, M. d'Alpheron, capitaine de vaisseau et le baron Cromot du Bourg, aide de camp du général de Rochambeau. La Concorde avait également un million deux cent mille livres. Elle rencontra le Rover, capitaine Bourdon de Pierre-Fiche. Ce navire, capturé par lâJunon, portait en France le récit du combat livré le 16 mars, à l'entrée delà baie deChesapeak.
Le comte de Grasse, marquis de Grasse-Tilly , qui commandait la flotte imposante partie de Brest, était né ;n 1723, à Valette (Provence). Les marins disaient de . lui : « Il a six pieds les jours ordinaires, et six pieds un pouce les jours de combat. » De nombreux exploits l'avaient désigné à l'attention et à la sympathie de M. de Castries. Mais la valeur qui n'est pas la conséquence de l'étude, et que ne rehausse pas le talent, est souvent :une qualité nuisible. Les dehors brillants ne sont qu'un i vernis. Si ce vernis ne cache pas une compétence réelle, et une autorité qui s'impose d'elle-même, l'homme t récemment élevé s'abaisse. De Grasse est incapable. ,. Peut-être réussira-t-il. Il est brave, et la fortune aime % qu'on la tente. Toutefois, si l'amiral se précipite un jour, .tête baissée, dans une impasse et dans le désastre, on sera peu étonné. Les « six pieds un pouce, » sur mer ; comme sur terre, ne suffisent pas toujours.
De Grasse, pour obéir à un vœu de sa famille, était entré dans l'ordre de Malte. Il servit comme garde, en 1 1734, sur les navires de l'ordre, que l'on appelait « galères de la religion. » Des campagnes contre les Turcs lui laissèrent le souvenir d'un apprentissage difficile et rude.
La France, acceptant les services du marin (1749), pouvait se ménager un bon capitaine. Un grade supérieur ne conviendrait ni aux aptitudes, ni au tempérament du nouveau venu. De Grasse, encore sous l'impression des usages et des pratiques de l'ordre de Malte, commença une nouvelle école avec la Jonquière. Dans un voyage à Pondichéry, l'escadre delà Jonquière fut
prise par l'amiral anglais Anson. Le comte resta prisonnier des Anglais pendant deux longues années. Il était capitaine de vaisseau dans la journée d'Ouessant (21 juillet 1778), et put assister au combat mémorable du Québec, capitaine Former, l'un des chefs de Nelson, contre la Surveillante, capitaine du Couédic.
Chef d'escadre, en 1779, il alla soutenir à la Martinique, avec quatre vaisseaux et plusieurs frégates, les efforts de d'Estaing. L'année suivante, il appuya le comte de Guichen contre Rodney, que les Parisiennes n'avaient pas oublié . Il revint en France à la fin de 1 7 80 . Le 29 avril 1781, après une traversée de trente-six jours, de Grasse était aux Antilles, en vue de la Martinique. L'amiral anglais, que les poursuites de créanciers intraitables avaient décidé à s'enrichir, était fort occupé à Saint-Eustache. 11 vendait les objets ravis sur les paisibles habitants de l'île. Opération sérieuse. Rodney, cependant, informé de l'approche de la flotte française, confia dix-huit vaisseaux au vice-amiral Hood.
De Grasse, qui vient encore de recevoir quatre vaisseaux de renfort, aperçoit les Anglais dans les eaux du Fort-Royal. Il les attaque, et leur donne la chasse après un engagement qui a duré quatre heures.
On lui reproche bientôt d'avoir perdu l'occasion d'anéantir Hood. Le chevalier de Ternay a encouru le même blâme. Mais ni de Grasse ni de Ternay n'avaient pour mission de s'acharner à la poursuite de l'ennemi qui inquiéterait leur marche. L'un et l'autre, en veillant avec soin sur leurs convois, ont rempli leur mandat scrupuleusement et avec intelligence.
La flotte mouilla au Fort-Royal.
Le marquis de Bouille, gouverneur des îles du Vent, proposa une attaque soudaine contre l'île de Tabago. Une diversion sur Sainte-Lucie trompa les calculs des Anglais. L'avant-garde de quinze cents hommes, avec le général de Blanchelande, occupa la ville et le fort de Scarborough. Le marquis de Bouille arriva bientôt, à la tête de trois mille hommes.
Les troupes anglaises, hésitant et pliant, trouvèrent un refuge à Calédonia, le principal établissement de Tabago. La capitulation était inévitable. Elle fut signée le 2 février 1781.
Le rapace Rodney, après avoir suffisamment dé pouillé les Hollandais de Saint-Eustache, était passé à la Barbade. Il y apprit le débarquement imprévu de Bouille à Tabago. Il s'élança dans la direction de l'île. Trop tard. D'ailleurs, les vaisseaux français montraient déjà leurs mâts, craquant sous le poids des voiles. Rodney , à la faveur de la nuit , évita le combat (6 juin).
Le marquis de Bouille, que la conquête de la Dominique avait déjà mis en relief, gratifia Tabago d'une garnison française, et pria le comte de Grasse de le ramener à la Martinique.
Un convoi partait pour Saint-Domingue. L'amiral l'escorta jusqu'au cap Français (26 juillet 1781).
Le général de Rochambeau avait su, par son fils, que la France équipait une flotte. Bonne nouvelle. Mais l'amiral de Grasse, à l'exemple du comte d'Estaing, userait-il toute son activité aux Antilles?
La Concorde ', revenue de France, porta bientôt à" M. de Grasse une lettre du comte de Rochambeau.
Le général priait l'amiral d'obtenir de M. de Bouille, gouverneur à Saint-Domingue, et pour trois mois, le corps de troupes que M. de Saint-Simon se proposait de joindre aux forces espagnoles. On attendait la réponse, avec une somme de 1,200,000 livres empruntée aux colonies, par le retour de la frégate. La Concorde avait des pilotes destinés à guider la flotte française vers le point désigné de la côte américaine.
De Grasse répondit à Rochambeau qu'il s'éloignerait du cap Français, le 3 août, avec vingt-six vaisseaux de ligne, trois mille cinq cents hommes de la garnison de Saint-Domingue, et 1,200,000 livres avancées par Don Solano. Il ajoutait que ses instructions lui prescrivaient de quitter l'Amérique le 15 octobre au plus tard.
Au lieu d'obliquer à l'est, et de fuir l'archipel des Lucayes, l'amiral s'engagea dans le rapide mais dangereux canal de Rahama, qui longe l'île de Cuba. Il gagnait ainsi plusieurs jours, ou sa flotte se brisait sur les récifs. Arriver tout de suite, ou ne pas arriver du tout. Aléa jacta. A la pointe Mayzi, où commence Cuba, une escadre ennemie, à la vue de tant de voiles, retourne à la Jamaïque, qu'elle n'a pas eu le temps de perdre de vue.
Le 28 août 1781, le favori du ministre de Castries, que les écueils de Rahama ont respecté, jette l'ancre à Lynh aven, dans la baie de Chesapeak.