PLAN D'ATTAQUE DE WASHINGTON
Greene dans le Sud. — Batailles de Cowpens (18 janvier 1781), et de Guilfort. — Cornwallis se retire à "Wilmington (7 avril). — Greene marche sur Camden. — Il est attaqué par lord liawdon à Hobkirk (25 avril). — Cornwallis évacue Wilmington, eu route pour la Virginie (8 mai). — Il prend le commandement des troupes anglaises en Virginie. — Tactique de Lafayette. — Cornwallis, à Yorktown, est isolé, par Greene, de Cliarleston et de Savanuah. — Wasliingtou et Eochamlieau se rencontrent à WesterGeld. — Incident. — Clinton rappelle Arbutlinot de la baie de Chesapeak. — Washington adopte ce plan : cerner Cornwallis dans Yorktowu par terre et par mer. — But : capitulation du général anglais.
L'amiral de Graves a un rôle important à remplir dans le plan que Washington adoptera bientôt , de concert avec le général de Rochambeau .
Greene, succédant à Gates, avait donné rendez-vous, sur les bords de la Pedee, à de nouvelles recrues. Pendant qu'il organisait son armée peu aguerrie, les colonels Morgan et Washington poussaient une reconnaissance jusqu'au Broad-River.
Morgan, le 18 janvier, eut à subir le choc de Tarieton, non loin de Cowpens, entre le Pacolet et le Broad- River. Les Américains, protégés par une forêt, avaient une première ligne dans la plaine. Cette avant-garde était composée de jeunes soldats. Elle se replia. Mais la seconde ligne sut résister. Tournée par Tarleton, elle courait, cependant, un grand danger, lorsque le colonel Washington , neveu du général, surprit les
Anglais disposés à crier victoire. Incident heureux. Il redonne du cœur aux conscrits de Morgan qui ont reculé.
Les Anglais, laissant près de huit cents morts sur le champ de bataille, allèrent se reformer dans le camp de Cornwallis.
Le général, que Clinton a investi de sa confiance, est déshonoré si l'échec de Cowpens n'est pas racheté par une grande victoire. Il remonte la rive droite du Catawba.
Morgan a prévenu ce retour offensif. Il est déjà sur la rive gauche. Par Salisbury et le Yadkin, il parvient à Guilfort, où le général Greene a conduit son armée (7 février 1781).
Greene, que dévore l'inquiétude , veut pénétrer en Virginie, dont le sépare le Dan-River. Talonné par des forces supérieures, il embarrasse tellement la marche de l'ennemi qu'il touche la rivière avant que les Anglais n'aient été capables de lui en disputer le passage.
A la vue des Américains rangés en bataille sur la rive opposée, Cornwallis constate l'évacuation des Carolines. Le délégué de sir Henry peut enfin affermir son autorité, et préparer les moyens de soumettre la Virginie.
Pour Cornwallis, la situation était très-rassurante. De Wilmington à Charleston et à Savannah, la côte garnie de troupes. Maître de la mer et de l'intérieur. Que pouvait-on souhaiter de plus?
Greene , passant le Dan-River, avait une idée : le repasser. Le colonel Lee et ses cavaliers reparurent
bientôt dans Ja Caroline du Nord. Simple avant-garde. Voici le général et ses régiments intrépides. Rappeler à Cornwallis qu'on n'a pas abandonné, sans espoir de retour, le vaste territoire que limite, au sud, la Géorgie : tel est le but.
Cornwallis devint songeur. Le guerrier croyait le moment venu d'administrer et de donner, aux provinces conquises, les réformes qui allaient faire aimer et chérir l'envahisseur. On signalait encore ce Greene obstiné. Abomination et damnation. Le vainqueur de Gates, avec trois mille hommes, marche à la rencontre de ces Américains qui commencent à l'agacer. Il les joint bientôt, et des escarmouches annoncent une bataille prochaine. Greene, aussi prudent qu'habile, évite le combat. Les levées promises lui manquent encore. Le jour où il a spus la main environ six mille hommes, il s'établit solidement à Guilfort, et place trois lignes d'infanterie sur un terrain qui s'incline du côté de l'ennemi. Seule, la seconde ligne est abritée par des arbres. Deux corps de cavalerie protègent les ailes.
Greene n'avait pas l'expérience du nombre. Le citoyen qui décroche un fusil et qui entre résolument dans les rangs n'est pas encore soldat. En recevant le « baptême du feu, » il pâlit et blêmit presque toujours. Il n'écoute plus la voix des chefs qui suivent l'action et en devinent les péripéties. Heure fatale, où l'instinct de la conservation domine la volonté. Elle arrive pour les milices de Greene. La première ligne se rejette sur la seconde, et rejoint la troisième. Une confusion se produit. Avoir à repousser un adversaire aguerri, et
être tenu de rallier les fuyards, c'est trop. Cornwallis choisit ce moment-là pour activer l'ardeur qu'il inspire. Les Américains se replient avec ordre dans les forêts, et s'arrêtent à cinq milles plus loin, près du Reedy-Fork. L'action a été chaude. Le champ de bataille de Guilfort est couvert de morts et de mourants. Cornwallis a perdu le quart de son effectif. Il couche sur la position; mais, impossible de se jeter sur les traces de Greene. Impossible même de se maintenir à Guilfort. Le pays, dévasté, n'offre aucune ressource. Les Anglais, très-affaiblis, suivirent les rives du Hawriver, et allèrent demander le repos à la paisible Wilmington (7 avril 1781).
Greene , ayant pour complices les bois ombreux, marcha sur Camden , de sinistre mémoire , où les troupes de lord Rawdon étaient encore signalées, et fit halte à un mille de la plac i, à Hobkirk.
Lord Rawdon, peu patient, attaqua, le 25 avril, les Américains bien campés, et vit leur surprise. Il les tourna. Greene, venu pour assiéger Camden, va être cerné. Le général, sans perdre contenance, répète le mouvement qui le menace, et parvient à envelopper l'ennemi. Manœuvre intelligente. La colonne qui s'avançait, solide et unie, se brise. Greene s'acharne sur les tronçons. Soudain, Rawdon lance sur les Américains les troupes fraîches qu'il tient en réserve. Le désordre changea de drapeau. Tout à l'heure, chez les Anglais. En ce moment, chez les Américains.
Nouvel échec pour Greene. E;4-ce bien certain ? Après Guilfort, Cornwallis s'était esquivé. Ce que fait
Rawdon, après Hobkirk. Il évacue Camden (9 mai).
Pour Greene, on écrit : défaite. On prononce : victoire.
La ville d'Augusta, que baigne le Savannah, est délivrée par le général Pickens. Les Anglais possèdent encore, dans la Caroline du Sud, Ninety-Six. Greene va les chasser de ce point. Mais lord Rawdon s'est ravisé. Au lieu d'aller conter à Cornwallis, que charme Wilmington, ses déboires et ses peines, il jure tout à coup de secourir Ninety-Six. Greene , que l'approche des troupes de Camden inquiète, ordonne l'assaut lorsque les tranchées sont à peine ébauchées, et qu'aucune brèche n'est encore visible. Tentative aussi meurtrière qu'infructueuse. On leva le siège le 19 juin. C'était sage. L'assaut fut une faute. La guerre n'autorise pas les sacrifices inutiles.
Greene mit le Broad-River entre les Américains et lord Rawdon. L'Anglais, arrivé trop tarda Ninety-Six, pestait. Il voulait, malgré les chaleurs accablantes, saisir ce Greene insaisissable. Entre le Catawba et le Broad, dans les districts d'York, de Chester, de Fairfield, même au delà , on livra assez d'escarmouches pour se persuader qu'on se traquait avec l'intention bien arrêtée de remettre à l'automne toute action d'ensemble.
L'insuccès du capitaine Destouches devant la baie de Chesapeak, et le départ de Lafayette des avancées de Portsmouth, qui en fut la conséquence, attirèrent de nouveau l'attention de Cornwallis sur la Virginie, qu'Arnold, avec le général Philipps, n'opprimait peut-
être pas assez. On n'avait plus à se préoccuper des Carolines. On laissait Greene et llawdon se chercher à leur aise dans les prés et les bois; on gardait Charleston et Savannah, et l'on pénétrait en Virginie avec le reste des forces anglaises.
Ainsi procéda Cornwallis. Plus de poste au capFear, ni à Wilmington. On se retourna vers le nord. On vit les bords de la Neuse, du Tar ; et, traînant la jambe, tirant la langue, on salua le Roanoke. On franchit le fleuve à Halifax. Après de nouvelles fatigues et d'autres tourments, on foula le soi de la Virginie.
Cornwallis était sauvé. Du moins, le croyait-il. Le général informa Philipps et Arnold. Il s'attribua le commandement suprême.
Nous avons laissé Lafayette recevant à Head of Elk l'ordre de défendre la Virginie. Le jeune Français, décidé à remplir honorablement sa mission, interrompit souvent le cours des exploits d'Arnold. Il préserva Richmond de l'incendie. Il eut le mérite de conserver à l'Union la ville d'où était parti le premier signal de l'indépendance. Il fut bientôt capable, grâce au baron de Steuben et au général Wayne, d'imposer à Cornwallis, comme limite de ses mouvements futurs, la Péninsule que bornent le York-River, la baie de Chesapeak, et le James-River.
Cornwallis, ayant sous la main toutes ses troupes, lit accréditer la nouvelle que le James-River le séparait d'une partie de son armée. Ruse permise à la guerre. Lafayette veut profiter de cette circonstance favorable. Les Anglais étaient défendus par un marais
et un étang-. En outre, ils étaient au grand complet derrière leurs retranchements. Cormwallis repoussa facilement une attaque destinée à le surprendre, et qu'il avait lui-même provoquée.
Le général anglais s'agitait beaucoup. Lorsque le James-River n'était pas témoin de ses manœuvres subites, le York-River n'avait plus qu'à préparer ses eaux limpides. Parfois aussi, l'Elisabeth offrait son tribut, et Portsmouth tremblait. Au milieu de toutes ces opérations qu'aucun lien ne rattachait, on ne saisissait qu'une pensée : s'établir sur un point qui pût rester en communication directe avec sir Henry Clinton et New- York, d'où l'on attendait des renforts.
Après avoir vainement poursuivi Lafayette, et avoir crié un peu trop haut : The boy carit escape me, l'enfant ne peut m'échapper, Cornwallis établit son quartier général à Yorktown.
Dans la Caroline du Sud, Greene, reconforté, réorganisé malgré les chaleurs, avait pour adversaire, au lieu de lord Rawdon, le général Stewart. Dès le 1er septembre, on reprit l'offensive.
Les Anglais possédaient toujours, derrière Charleston et Savannah, la région située entre le Savannah et la Santée jusqu'à une hauteur assez raisonnable. Lorsqu'ils virent s'avancer les soldats de Greene, ils se massèrent dans les parages de VEutaw-Springs (8 septembre 1781). Stewart a informé Clinton que des bandes américaines infestent encore les Carolines. On a dû lui répondre : Écrasez-les. Ce qu'il complote à
YEutaw-Springs. L'attaque des Anglais fut prompte et soutenue. Les Américains fléchirent. Mais, dans une folle ardeur, les assaillants venaient de détruire l'ensemble qui avait assuré leur premier succès. Greene se jeta dans les intervalles. C'était le coin dans la fissure. Les Anglais furent ébranlés et repoussés. Ils se blottirent derrière un mur, dans une construction et dans des taillis. Entre ces adversaires invisibles et les Américains à découvert, le feu continua. Il fallait escalader le mur, envahir la construction, fouiller les taillis, ou se retirer. Greene tenta de déloger les Anglais. Il était, depuis Ninety-Six, un peu plus avare du sang de ses soldats. Il s'honora en ordonnant la retraite.
Bonne journée, d'ailleurs,, pour les armes de l'Union. Stewart, déconcerté, en proie à de sinistres pressentiments, rassembla, le lendemain, les débris de son corps d'armée, et s'enfuit à Charleston.
Cornwallis est à Yorktown, isolé par Greene, de Charleston et de Savannah, seules places, dans les Carolines, où flotte encore le drapeau de l'Angleterre. Sa situation, en Virginie, va dicter à Washington un plan de campagne qui peut amener la fin des hostilités.
Le gouvernement français avait accédé au désir de Washington qui réclamait, pour la marine, une plus large part d'action. De Grasse, avec sa Hotte puissante, seconderait l'expédition qui serait décidée par le général américain. Il fallait se hâter, car l'amiral ne devait stationner que fort peu de temps sur les côtes d'Amérique.
Washington et Rochambeau se virent, le 10 mai,
à Westerfield, au-dessous de Hartford. M. de Barras n'avait pu s'éloigner de la flotte que bloquait, dans New-Port, l'éternel Arbuthnot. M. de Chastellux accompagnait le comte de Rochambeau. Washington avait près de lui le général Knox et le brigadier Du Portail.
Ce qu'il importait d'accomplir dans l'intérêt des États-Unis, on devaitle tenter le plus tôt possible ; mais, quelle entreprise offrait le plus de chances de réussite?
Le général américain exposa que Clinton, depuis réloignement des généraux Arnold et Philipps, n'avait plus autour de lui que de faibles détachements; que Sandy-Hook n'était pas d'un accès aussi difficile que l'avait pensé le comte d'Estaing en 1779, et qu'on devait, pour porter le dernier coup à l'autorité de la Grande-Bretagne, attaquer New-York avec l'aide du comte de Grasse.
M. de Rochambeau objecta que la flotte française, venant des Antilles, débarquerait plus facilement, dans la baie de Chesapeak, des troupes et des canons de siège. Il ignorait encore le mouvement de Cornwallis sur la Virginie. Nous sommes au 20 mai. Cornwallis a quitté Wilmington le 8, et le télégraphe n'a pas encore supprimé les distances.
Chacune des deux opinions était séduisante. On convint d'attendre les événements qui, mieux que les discours, imposeraient leur loi. Tout d'abord, on réunirait les deux armées sur la rive gauche de l'Hudson, afin de menacer New-York, et l'on expédierait une
frégate au comte de Grasse pour annoncer à l'amiral
une attaque contre New-York par le King's Bridge, la rivière de l'Est et l'Hudson, ou une descente dans la baie de Chesapeak.
On se sépara. Bientôt se produisit un incident qui allait précipiter le dénouement. Sir Henry Clinton eut le plaisir de décacheter et de lire deux lettres interceptées par des éclaireurs anglais, l'une de Washington au général Sullivan, membre du congrès, l'autre de M. de Ghastellux à M. de La Luzerne. Indiscrétion qu'autorise la guerre. D'ailleurs, Washington, presque en même temps, recevait une dépêche adressée par lord Germaine à Clinton.
Washington avouait à Sullivan la résolution prise d'assiéger New-York. De Grasse franchirait Sandy- Hook. Le ministre anglais, au contraire, disait à Clinton de porter tous ses efforts dans le sud.
La missive de M. de Chastellux n'avait trait qu'à M. de Hochambeau et n'offrait qu'un intérêt relatif.
Sir Henry se frappa le front. L'attitude des Américains et des Français montrait, à n'en pas douter, qu'on préparait une grande attaque contre New- York. Le général anglais se hâta de rappeler Arbuthnot, qui avait porté des vivres à l'armée d'occupation de Virginie.
Ainsi Cornwallis, que l'on sait maintenant sur la presqu'île formée par les cours sinueux des rivières York et James, n'a plus de retraite par l'Atlantique.
Un plan s'offrit aussitôt à l'esprit de Washington: par la flotte du comte de Grasse et les armées alliées, cerner Cornwallis dans Yorktown, où il se retranche, et l'obliger à capituler.