‹ La guerre de l'indépendanceChapitre 26 sur 40 · Cité par M. Thomas Balch · texte numérisé non relu

Cité par M. Thomas Balch

à Newtown par Farmington, Baron's Tavern et Break- Neck (casse-cou). M. de Béville, accompagné de l'adjudant Dumas, suivait l'avant-garde et retenait les logements.

Le 30 juin 1781, à Newtown, M. de Rochambeau reçut une dépêche du général Washington. Ordre de ne pas séjourner à Newtown, et d'arriver le plus tôt possible avec la première division et la légion de Lauzun, qui avait quitté Lebanon et protégeait la gauche de l'armée par Colchester, Middletown, Wallingsford, Oxford, Neu-Stratford, Ridgefield.

Les régiments de Bourbonnais et de Royal-Deux- Ponts étaient en route dans la matinée du 1er juillet, ayant pour objectif Ridgebury. Les régiments de Soissonnais et de Saintonge suivirent le lendemain. A Ridgebury, on obliqua à gauche sur Bedfort, où s'étaient postés la légion de Lauzun et cent soixante cavaliers de la légion américaine de Sheldon.

Washington, après avoir levé, le 26 juin, son camp de New-Windsor, aurait voulu opérer, à Peeks-Kill, sa jonction avec le comte de Rochambeau. Mais Clinton, qui comptait si bien sur une attaque, avait inondé la campagne de colonnes d'éclaireurs. L'un de ces détachements, récemment tombé sur Westchester, venait de révéler sa présence, aux environs de Bedfort, en livrant aux flammes plusieurs maisons. Le général en chef résolut d'attaquer ces hardis excursionnistes. Il confia douze cents hommes au général Lincoln, et fît prévenir Rochambeau, par la dépèche du 30, de se porter de Newtown à Bedfort, et de Bedfort à Northcastle .

Dans la nuit du 30 juin, Rochambeau avait fait appeler Lauzun, alors campé à Ridgefield.

Le duc et ses cavaliers, résistant gaiement à une chaleur tropicale, aperçurent le général Washington à un endroit désigné. Il s'agissait de surprendre le corps de Delancey, avant-poste du fort Knyphausen. L'attaque commencée, Lincoln, avec trois mille hommes, arriverait sur le fort.

Ce programme ne fut pas exécuté. Lincoln, par une imprudence, tira le corps anglais de sa profonde sécurité. Delancey, revenu sous la protection du fort, sortit bientôt de ses retranchements, et se jeta sur Lincoln, qui courut le plus grand danger.

Lauzun ajoute : « Quoique mes troupes fussent harassées de fatigue, je marchai sur les Anglais; je chargeai leur cavalerie et mon infanterie tirailla avec la leur. Le général Lincoln en profita pour faire sa retraite en assez mauvais ordre. Il avait deux ou trois cents hommes tués ou pris, et beaucoup de blessés. Quand je le vis en sûreté, je commençai la mienne, qui se fit très-heureusement, car je ne perdis presque personne. Je rejoignis le général Washington, qui marchait avec un détachement très-considérable de son armée au secours du général Lincoln, dont il était très-inquiet; mais ses troupes étaient tellement fatiguées qu'elles ne pouvaient aller plus loin. Il montra la plus grande joie de me revoir, et voulut profiter de l'occasion pour faire une reconnaissance de très-près sur New-York. Je l'accompagnai avec une centaine de hussards. Nous essuyâmes beaucoup de coups de fusil et de coups de

canon, mais nous vîmes tout ce que nous voulions voir. Cette reconnaissance dura trois jours et trois nuits et fut excessivement fatigante, car nous fûmes jour et nuit sur pied, et nous n'eûmes rien à manger que les fruits que nous rencontrâmes le long du chemin. »

Le 5 juillet, visite de Washington au camp français de Northcastle. On convint de réunir les deux armées à Philipsburg, sur la rive gauche de rHudson. A cette époque de Tannée, la chaleur est extrême. Les cas d'insolation sont fréquents. Parcourez l'Etat de New- York sous le soleil brûlant de juillet, pendant que les moustiques vous comblent de leurs caresses, et vous vous ferez une idée des souffrances que durent connaître les soldats de Rochambeau avant d'entrevoir les bords de l'Hudson. Le 6, plus de quatre cents malades tombèrent en route. On multiplia les haltes. On prodigua les soins. Enfin , suffoqués , exténués , et toujours accompagnés des moustiques, nos malheureux compatriotes virent se dessiner, à l'horizon prochain, les toits et les cheminées de Philipsburg.

Les rangs des deux armées, pour la première fois, se mêlaient. L'accueil fut touchant. Une nation, à travers l'espace, avait vu l'agonie des Américains, et dit à l'Amérique : Tu seras! Les fils de cette amie in need étaient là, prêts à verser leur sang pour affirmer la générosité de la France. On vint les acclamer, les fêter. L'âme de la patrie à fonder semblait se dérober aux noires prisons du doute, et s'épanouir dans une clarté brillante.

Les armées alliées longeaient le Tappan-River, nom

que l'Hudson prend en cet endroit. Les Américains , campés sur une hauteur, formaient la droite. La gauche, composée des deux, brigades françaises, était éclairée, dans les White-Plains, par la légion de Lauzun. On avait multiplié les grand'gardes.

Il fallait clouer sir Henry à New-York, et empêcher le général anglais de séparer Washington de Lafayette. Toutes les opérations furent conçues dans le but de prouver à Clinton que les Américains et les Français ne s'étaient rapprochés qu'en vue d'une action collective contre New-York. L'attaque du fort Knyphausen confirmait les soupçons de l 'état-major anglais. Un autre fait les enracina. Le 10 juillet, le Romulus et trois frégates se montraient dans le Sund, à la hauteur de la baie de Huntington. La nuit fît remettre au lendemain l'attaque du fort Lhoyd's, dans la baie d'Oyster. Après une tentative qui semblait se rattacher on ne peut mieux à un plan d'ensemble , M. d'Angely, qui avait débarqué deux cent cinquante hommes, rejoignit le Romulus et son commandant, M. de Villebrune.

Un mot, une simple allusion pouvait tout perdre. Washington a été discret. Il a caché ses véritables intentions à ses généraux. Il justifie ainsi sa méfiance : « J'ai toujours cru que lorsqu'on ne fait point des siens les premières dupes d'un subterfuge, il ne réussit point contre l'ennemi. »

Alertes, ordres et contre-ordres, marquent le séjour devant New-York. Le 14 juillet, l'armée a levé le camp. Elle va, sans aucun doute, creuser la première parai-

lèle. Tout à coup , on décide qu'elle reste. Le 15, canonnade dans la direction de Tarrytown. L'armée prend les armes. Rien à craindre. On remet les fusils en faisceaux. Un instant après, estafette. Washington réclame deux cents hommes, six canons et six obusiers. Voici le détachement. Nouvelle dépêche. Secours inutile. Le lendemain, autre appel. Les hommes suivent G. de Deux-Ponts. Cromot du Bourg- guide l'artillerie. A onze heures du matin, on était à Tarrytown, entre Philipsburg et Sing-Sing. Deux frégates et trois schooners menaçaient de capturer cinq navires de farine partis du New-Jersey. Déjà un bâtiment, chargé de pain pour les Français, était pris. Les canons de Cromot du Bourg déjouèrent la tentative des Anglais. Les frégates restèrent dans ces parages le 17 et le 18. Elles reçurent, le 19, descendant àKing's Bridge, le feu d'une batterie établie à leur intention à Doob's Ferry par MM. de Neuris et de Yerton.

Le 18, on apprit que M. Nortmann, officier de la légion de Lauzun, avait été tué dans la nuit, en conduisant une patrouille. Ce jour-là, Dumas, aide-de-camp de Rochambeau, soutenu par les lanciers du lieutenant Killemaine, de la légion de Lauzun, hasarda une pointe jusqu'à une centaine de mètres des ouvrages anglais.

Le 21, on organisa une grande reconnaissance. M. de Chastellux, à gauche, avait la première brigade, deux pièces de douze et deux de quatre. Il était appuyé par la légion de Lauzun. A droite, le général Heath, avec une partie de la division Lincoln. Cinq mille hommes et deux batteries de campagne. On était parti

à huit heures du soir. A cinq heures du matin, on découvrait King's Bridge. On fut reçu, en cet endroit, par les balles et les boulets ennemis. Washington et Rochambeau, nullement émus, s'avancèrent assez loin pour reconnaître les forts. On traverse l'anse de Harlem ; on rebrousse chemin ; on suit le bord de l'île jusqu'à New-York, et l'on se repose à Morrisania. Enfin ! Huit heures sonnaient. On était à cheval depuis le départ de Philipsburg, la veille au soir. Yingt-quatre heures en selle.

Le lendemain, on reconnut Long-lsland, l'île d'York. A onze heures du soir, l'expédition, après avoir fait tirer six ou sept cents coups de canon , perdu deux hommes à droite , du côté de Heath , tué quatre ou cinq hommes , ramenait à Philipsburg vingt ou trente prisonniers et une soixantaine de chevaux. Cromot du Bourg, qui donne ces chiffres, écrit : « Je ne peux trop répéter combien j'ai été surpris de l'armée américaine. Il est inimaginable que des troupes presque nues, mal payées, composées de vieillards, de nègres et d'enfants, marchent aussi bien et en route et au feu. J'ai partagé cet étonnement avec M. de Rochambeau lui-même, qui n'a cessé de nous en parler pendant la route en revenant. Je n'ai que faire de parler du sang-froid du général Washington : il est connu. Mais le grand homme est encore mille fois plus noble et plus beau à la tête de son armée que dans tout autre moment. »

Le général Rochambeau, dans cette reconnaissance, est heureux d'avoir vu comment s'y prennent les Amé-

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lioaini pour faire franchir à la nage les rivières a chevaux: «Nous avions passé dans nne île qni et séparée de 1 ennemi, posté à Long-Island, par un bra de mer dont le général Washington voulut fair mesurer la largeur. Pendant que nos ingénieurs pro cédaient, cette opération géométrique, nous nous en dormîmes, excédés de fatigue, au pied d'une haie, sou e feu du canon des vaisseaux de l'ennemi, qui voula roubter ce travail. Réveillé le premier, j'appelai le gé neral Washington, et lui lis remarquer que nous avion

oubhel heure de la marée. Nous revînmes vite à 1 chaussée du moulin, sur laquelle nous avions travers,' pet bras de mer qui nous séparait du continent: ele^;onverte d'eau. On nous amena deux petite bateaux dans lesquels nous nous embarquâmes avec

les selles et les équipages des chevaux; puis on renvoya deux dragons américains, qui Paient par la bride deux chevaux bonsnageurs. Ceux-ci furent suivi, de ous les autres, excités par les coups de fonet de quelques dragons restés sur l'autre bord, et à qui nous renvoyâmes les bateaux. Cette manœuvre dura moins dune heure; mais heureusement notre embarras fut ignore de 1 ennemi. »

Washington, dormant à l'ombre d'une haie secoue par le général Rochambeau qui sort luimême du sommeil, qnel plus beau sujet de tableau de genre! Au second plan, des ingénieurs mesurant une passe, et des dragons l'arme au bra, Hus loin, les batteries anglaises vomissant le fer à deux pas du donneur. Cette peinture, éclairée par

in soleil de juillet, serait, certes, du plus haut inérêt.

Clinton n'avait plus d'illusion. Il renonçait tout à fait à l'idée de couper à Washington la route de Philadelphie et de la Virginie, puisque les alliés fondraient bientôt sur New-York. Comwallis, de son côté, ne s'étendrait pas dans la Virginie, et projetait de se fortifier ;sur un point en communication avec la mer.

Le décousu des mouvements de Cornwallis avait plus d'une fois trompé Lafayette. De Williamsburg, les Anglais descendent à Portsmouth. Ils ont évidemment le désir de s'embarquer et d'évacuer la Virginie. Clinton, , d'ailleurs, a besoin de renfort, bien qu'il ait déjà reçu la garnison de Pensacola, que Galvès a eu le tort de congédier, et trois mille recrues d'Angleterre. Les Anglais s'embarquent, en effet, à Portsmouth, mais pour s'établir solidement à York et à Gloucester, que sépare le York-River.

Lafayette, le « boy » que Cornwallis méprisait si bien, avait atteint son 'but. Le jeune général rendit compte de la situation à Washington. Il espérait qu'on renoncerait au projet d'investir New-York. Si une flotte française apparaît dans la baie de Chesapeak, bloque les rivières James et York, et si une armée nombreuse, par la voie de terre, cerne Yorklown-, Cornwallis est perdu.

Voilà ce que pense Lafayette. Washington répond par une lettre très-confidentielle. Le marquis est chaudement félicité. Pour le récompenser, on lui permettrait de venir prendre part à l'attaque contre New-York, si

sa présence n'était pas encore nécessaire en Virginie.

La lettre de Washington, portée avec le pins grand soin, par le plus sûr des courriers, tomba entre les mains de l'ennemi. Clinton organisa la défense mieux que jamais.

Lorsqu'on sut, au camp de Philipsburg, que le comte* de Grasse naviguait vers la baie de Chesapeak, Washington dit à Lafayette de garder les approches d'Yorktown et d'attendre , sur ses positions , les troupes de M. de Saint-Simon, et les armées alliées. La lettre, naturellement, ne fut point interceptée.

Lafayette n'eut plus qu'une tactique : obliger les Anglais à concentrer toutes leurs forces à Yorktown, afin qu'aucun poste ne pût échapper. Une démonstration sur Portsmouth réunit à l'armée anglaise des troupes et de l'artillerie que la Caroline du Nord, au moment fatal, aurait sans doute acceptés. Pour prévenir toute fuite de ce côté, on avait détaché le général Wayne. On semblait l'expédier dans le Sud, à Greene. Lafayette poussa le scrupule jusqu'à envoyer au camp anglais, pour épier Cornwallis, un faux déserteur, le soldat Morgan.

Le 15 août , M. de Fersen s'était rendu à New- Port. Le ministre de la marine , M. de Castries, avait autorisé M. de Barras à croiser devant Boston, s'il répugnait au successeur de Ternay d'accepter l'autorité d'un chef moins ancien que lui dans son grade. M. de Barras, nous l'avons vu, était tout disposé à rejoindre le comte de Grasse. 11 reçut l'ordre d'embarquer l'artillerie de siège, les cinq cents hommes de M. de

Choisy (100 restaient à Providence), et de se diriger vers la baie de Chesapeak.

Si l'on ne parvenait pas à se déployer devant Yorktown avant le départ de M. de Grasse, l'expédition, qui pouvait être décisive, échouait. Après s'être promis d'accélérer les mouvements, on leva, le 49 août 1781, le camp de Philipsburg. "Washington avait accru son contingent de deux mille hommes de la Nouvelle-Angleterre, et les deux généraux prirent chacun 50,000 écus dans la caisse du trésorier français, qui était ainsi épuisée.

Le premier jour, on parcourut 18 milles, de Philipsburg à Northcastle. Des pluies récentes avaient effondré les chemins. Les équipages avançaient difficilement. Le gros de l'armée ne parvint à Northcastle qu'à quatre heures du matin.

Le 21, de Northcastle à Crampond, par Pinesbridge, sur le Croton-River. Le 22 août, on s'arrêta à King's Ferry. West-Point était de l'autre côté du fleuve. M. de Rochambeau, accompagné de Washington, visita, le lendemain, la forteresse qu'Arnold n'avait pu livrer.

Au milieu des embarras sans nombre qui s'étaient produits depuis Philipsburg, il est certain qu'une attaque des Anglais aurait jeté la plus grande confusion au milieu des régiments. Clinton se tut. Pourquoi? C'est qu'il attendait, sur un point différent, peut-être par Staten-Island et le Paulus Hook, les efforts prémédités contre New-Kork.

Les 23, 24 et 25 août, l'armée passa l'Hudson à King's Ferry. Trois mille hommes des milices, avec le

général Heath, se casaient à Verplanks. Ils défendraient, à l'occasion, l'Etat de New -York.

De l'autre côté de l'IIudson, lamarchefut ainsi organisée. D'abord Washington, et trois mille hommes. En arrière, aune journée de distance, la légion de Lauzun et la brigade de Bourbonnais. Puis venait, également espacée de vingt-quatre heures, la brigade de Soissonnais.

Le 26, on était à Pompton. Washington feignit de gagner Staten-Island, etPaulus Hook, etRochambeau, pour accréditer l'erreur, dit à M. de Yillemanzy, commissaire des guerres, d'aller construire des fours près de Chatham. Le 27, on avait dépassé Whippany. Entre cet endroit et Morristown, on campa.

Le 29, le mystère est dévoilé. Itinéraire : route de Philadelphie et de la Virginie. La conversion sur la Delaware montre à Clinton le but réel de l'expédition ; mais, par des marches forcées, on atteindra Yorktown avant que les amiraux anglais n'aient eu le temps de secourir Cornwallis. Par Morristown, Somerset Court- House, Princeton, Trenton et Red Lion's Tavern, on arriva, le 3 septembre 1781, à Philadelphie.

Washington, d'après Tordre de marche, avait dû y entrer la veille. Dès onze heures du matin, le général Rochambeau, entouré de ses aides de camp de Fersey, de Yauban et de Closen, et à la tète de la brigade de Vioménil, saluait les premières maisons de la ville où l'on avait proclamé l'indépendance, en 1776.

M. de Rochambeau, que la réception des habitants de New-Port a jadis fort désagréablement surpris, n'a

pas lieu de se plaindre. Les habitants de Philadelphie ont revêtu leurs beaux habits et composé leurs plus gracieux sourires. Leurs demeures sont pavoisées aux couleurs de France et des États-Unis. Dans les rues que parcourent les Français, stationnent des groupes bruyants et animés. Les voici, les soldats de la France. Ils sont en grande tenue. Les « Welcome, gentlemen » s'élèvent et se croisent. Si l'on va être une nation, n'estce point grâce aux chers alliés qui défilent en ce moment?

Nous savons qu'on avait dit au chef du corps expéditionnaire de rendre à Washington les honneurs de maréchal de France, au président du Congrès, et aux gouverneurs des États, les honneurs de maréchal de camp. Lorsque les troupes arrivèrent devant le statehouse, le président du Congrès demanda à M. de Rochambeau s'il devait ou non saluer. Le général répondit que le roi de France, en pareille occurrence, saluait toujours. Et l'on vit les membres du Congrès, devant chaque drapeau qui s'inclinait et devant chaque officier général qui abaissait son sabre, ôter religieusement leurs chapeaux.

Le 4, la seconde brigade reçut l'ovation qui avait accueilli la première. Le régiment de Soissonnais, avec ses bonnets de grenadiers ornés d'une plume blanche et rose, et ses broderies, attirait surtout l'attention. On avait vu, deux jours avant, les « troupes presque nues, mal payées, composées de vieillards, de nègres et d'enfants, » de Washington. Quel contraste avec la tenue élégante des Français !

On n'eût peut-être pas dédaigné de séjourner une bonne semaine à Philadelphie. On y mangeait des tortues excellentes; et puis, à table, grâce aux nombreux toasts, le temps semblait si court !

Mais, pendant que les brillants officiers de Rochambeau apprécient les qualités aimables du ministre de France, M. de La Luzerne, et font la connaissance des quakers, surtout des quakeresses , deux amiraux anglais, deux trouble-fêtes, Hood et Graves, toutes voiles dehors, longent la côte qui s'échancre en Virginie, et devient la baie de Chesapeak. Arriveront-ils avant le comte de Grasse? Doute cruel.

Le 5 septembre, de la rive gauche de la Schuylkill, on se rend à CheSter. Le désir de visiter les défenses de Philadelphie porta M. deRochambeau à suivre, dans un petit navire, le cours de la Delaware. A Chester, Washington, apercevant le sloop, agita son chapeau. Le général semblait tout joyeux. Etait-ce le simple plaisir de la rencontre qui luicausait ce bonheur? On venait de se quitter. Le comte de Rochambeau est fort intrigué. De Mauduit- Duplessis et l'aide de camp Cromot du Bourg, qui sont sur le bateau, ne comprennent rien à cette pantomime.

On aborde. L'amiral de Grasse a doublé le cap Henry avec vingt-huit vaisseaux de ligne et trois mille hommes qui ont déjà rejoint le marquis de Lafayette. La grande nouvelle arrive de Baltimore.

Guillaume de Deux-Ponts, témoin de la joie subite du Washington si grave et si froid que nous connaissons, a écrit : « Ses traits, sa physionomie, son maintien, tout a changé en un instant. Il s'est dépouillé de

saqualité d'arbitre de l'Amérique septentrionale, et s'est contenté, pendant un moment, de celle du citoyen heureux du bonheur de son pays. Un enfant dont tous les vœux eussent été comblés n'eût pas éprouvé une sensation plus vive, et je crois faire honneur aux sentiments de cet homme rare en cherchant à en exprimer toute la vivacité. »

Sur tout le territoire des États-Unis, s'exhala comme un soupir de soulagement. On n'avait point encore abouti, mais l'instinct populaire voyait le succès à courte échéance. A Philadelphie, M. de La Luzerne fut acclamé par la foule. Deux hommes étaient soucieux : Clinton, à New-York, et Cornwallis, à Yorktown.

Le 28 août 1781, l'amiral de Grasse, avec ses vingthuit vaisseaux, avait, en effet, jeté l'ancre à Lynhaven, dans la baie de Chesapeak. Le marquis de Saint-Simon débarqua à Jamestownà la tête de trois mille deux cents hommes des régiments de Gâtinais, d'Agénais et de Touraine, et de trois cents hussards.

Le o septembre, pendant qu'une grande partie des matelots, dans le James-River, facilitaient le débarquement du corps d'armée venu de Saint-Domingue, on aperçut à l'est vingt et un vaisseaux anglais. Les amiraux Hood et Graves, expédiés en toute hâte de New- York, allaient pénétrer dans la baie. Le comte de Grasse n'a pas le temps de retirer ses ancres. Il fait couper ses câbles et déploie ses voiles. Il a pu réunir vingt- quatre vaisseaux. L'avant-garde française, commandée parBougainville, s'engagea sérieusement. Grandes avaries chez les Anglais. Le combat se borna à cette rencontre des

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ailes. Les lignes restèrent trop éloignées pour intervenir. L'action des deux avant-gardes ne cessa qu'à la nuit. L'ennemi, pendant trois jours, sut échapper à la poursuite du comte de Grasse. En revenant au mouillage, l'amiral trouva sur rade les vaisseaux de son subordonné, M. de Barras. Pendant que, au loin, on se canonnait, M. de Barras, de New-Port, arrivait paisiblement, escortant dix transports où étaient l'artillerie de siège et les cinq cents hommes de M. de Choisy. Il avait même planté le pavillon français sur deux frégates anglaises, le Richmond et VI sis, et sur quelques navires de commerce.

Lafayette rappelle le général Wayne, qu'il semblait expédier à Greene, et survient à Williamsburg. Des milices, de l'autre côté du York-River, enserrent Gloucester. Plus d'issue possible. Cornwallis, le présomptueux Cornwallis, peut maintenant ouvrir les yeux. Par la voie de terre et de mer, l'investissement est complet.

Le général anglais brisera-t-il le cercle qui le paralyse? A quoi bon? Le jeune homme qui a exécuté la folle tentative du 25 juin ne manquera pas delà renouveler. On prévoit le choc, et l'on repoussera, sans trop de difficultés, des bataillons qui vont perdre, en s'avanç'ant à découvert, leur élan et leur solidité.

Les Américains ne bougent pas.

Le comte de Grasse veut s'éloigner au plus tôt des côtes d'Amérique, et refuse d'attendre Washington et llochainbeau. 11 offre ses équipages et ses navires à Lafayette. A une condition : l'attaque^sera immédiate.

Le marquis de Saint-Simon est d'avis qu'on doit profiter de la présence de l'amiral dans la baie. 11 fait d'ailleurs observer que l'armée anglaise n'a pu encore se fortifier. Avec les forces dont on dispose, on écrasera sûrement Yorktown, et l'on anéantira, sans aucun doute, Gloucester.

Et de Grasse et Saint-Simon, cessant d'invoquer le départ prochain de la flotte, adoptent bientôt le langage mielleux et doucereux des insinuations. Voyons, Lafayette, — vous avez vingt-quatre ans. Vous vous êtes déjà fait un nom. Acquérez la gloire aujourd'hui, vous le pouvez. Une circonstance unique, exceptionnelle, s'offre à vous. Saisissez-la. Dites un mot, nous tombons sur Cornwallis, et vous terminez la guerre. Washington ne se plaindra pas. C'est un bonhomme peu soucieux de sa réputation. Rochambeau vous reprochera d'avoir vaincu sans lui. C'est probable. S'il crie trop fort, faitesnous signe, et nous mettons le général, arrivé trop tard, à la raison. Allons, c'est convenu. Vous agissez sans eux.

Lafayette, le général de 24 ans, répondit: Non.

Dans l'attitude énergique et ferme du boij qui a excité les dédains de Cornwallis, nous distinguons la marque d'une sagesse profonde. Que de généraux, vieillis dans les camps, eussent été heureux, en pareil cas, de céder aux instances du comte de Grasse et du marquis de Saint-Simon. Le succès légitime toutes les entreprises; et le défenseur de la Virginie, recevant l'épée de lord Cornwallis, avait mille fois raison. Mais si l'ennemi repoussait l'assaut et s'échappait? La défaite autorisait un chef astucieux à imputer le revers à qui de droit. On

devait agir immédiatement, ou ne rien tenter. On a été malheureux : on n'est pas responsable.

Lafayette, sacrifiant sa gloire devant Yorktown, est aussi grand que Washington écrivant, après Saratoga, et lorsque Gates n'a pas daigné rendre compte au général en chef : « Si notre cause réussit, peu m'importe où et par qui cela arrive. »

Grasse finit par dire : J'attendrai.

Les armées arrivaient, d'ailleurs. Le 6 septembre, on allait de Chester a Wilmington (Delaware). Le 7, on était à Head of Elk (Maryland).

L'insuffisance des bateaux de transport obligea les troupes à se diviser. M. de Custine s'embarqua avec 1,200 hommes (grenadiers, chasseurs et infanterie de Lauzun). Lincoln également, avec 800 hommes. Le duc de Lauzun suivit son infanterie. Sa cavalerie appuya l'artillerie et les régiments que Vioménil allait guider par la voie de terre. Cette voie était plus longue. Aussi, Washington et Kochambeau, accompagnés seulement de quatre aides de camp, se mirent-ils en route le 8, précédant l'armée de vingt-quatre heures.

Le 9 septembre, les troupes, sous la direction de F aide-major Dumas, passèrent la Susquehannah. Elles entraient, le 12, à Baltimore.

On perdait, à gravir les obstacles naturels ou à les tourner, un temps précieux. Il fallait arriver au plus tôt devant Yorktown. On réquisitionne des bateaux. Hélas! même insuffisance qu'à Head of Elk. Le 16, on se remet en marche, en songeant avec amertume aux fleuves à franchir et aux collines à escalader.

Le Petapsco-River ne vient pas calmer les alarmes. Mais M. de Vioménil reçoit une lettre de M. de la Yillebrune, capitaine du Romulus. Ce navire et la Gentille, le Richmond, Y Iris, Y Aigrette, la Diligente, et neuf transports, sont mouillés à Annapolis, prêts à recevoir l'armée.

Cette nouvelle dérida tous les fronts. On embarqua tout ce qu'on put caser les 18, 19 et 20 septembre. La Diligente offrit, à M. Guillaume de Deux-Ponts, un voisinage inattendu. On voyait, sur le navire, lord Rawdon, le sauveur de Ninety-Six, qui avait laissé au général Stewart le soin difficile de réduire l'indomptable Greene. En outre, le colonel Doyle et le lieutenant de vaisseau Clark, accompagnés de leurs femmes. Ces trois gentlemen, faits prisonniers par M. de Barras sur le Richmond, assistaient, impassibles et calmes, aux préparatifs du départ. On mit à la voile le 21 au soir. Le 23 , à cinq heures du matin , on remontait le James-River.

Les équipages et l'administration avaient continué la voie de terre, à Annapolis.

Le 26 septembre, les troupes conduites par le capitaine du Romulus campaient à Williamsburg . "Washington, Rochambeau, de Chastellux et les quatre aides de camp, après avoir imposé à leurs montures des courses de soixante milles par jour, avaient rejoint Lafayette le 14. L'infanterie de Lauzun, que M. deCustine devança sur un sloop, était arrivée le 23.

Les prévisions heureuses, les vœux secrets, les désirs depuis longtemps poursuivis, se sont réalisés. Depuis

1775, depuis Lexington, on cherche l'éclaircie. Tousles efforts, toutes les batailles et tous les protocoles de la diplomatie, tous les événements favorables ou funestes, ont donné ce résultat: Cornwallis enfermé dans Yorktown.

Avoir sa part de vie dans le monde. S'élever au rang des nations. On le veut. To be, être. Sera-t-on bientôt?

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