LA REDDITION DE CORNWALLIS A YORKTOWN
Effectif des forces anglaises en Amérique (1er septembre ngl). — Washington a Williamsburg.— Sur la Ville-de-Paris (18 septembre).— Insuffisance de Weedon àGloucester. — Renforcé par MM. de Choisy et Lauzun. — Washington prie l'amiral d'envoyer des navires au-dessus d'Yorktowu. — Refus de l'amiral. Investissement d'Yorktown (28 septembre). — Evacuation de deux redoutes (nuit du 29 au 30 septembre).— Une autre redoute abandonnée du coté des Américains.
— Lauzun et Tarleton devant Gloucester. — Goruwallis attend Clinton. — Journée du 6 octobre devant Yorktown. — On creuse la première parallèle. 7 octobre. — On complète la première parallèle. — 8 octobre. — Deux batteries terminées. — 9 octobre. — On démasque deux batteries. — Incendie de la frégate le Charon. — Le 10 octobre. — Deux nouvelles batteries démasquées. — Tentative de fuite par le York-River. — 11 octobre. — On commence la seconde parallèle. — 12 octobre. — On continue la seconde parallèle.— 13 octobre. — On attaquera deux redoutes le 14 au soir. — 14 octobre. — Les deux redoutes sont prises. — Tentative sur Gloucester. — Sortie du 15 octobre. — 16 octobre. — Cornwallis tente de gagner Gloucester. — Subir l'assaut général ou capituler. — 17 octobre. — Cornwallis envoie un parlementaire. — Capitulation signée le 19 octobre 1781 à midi. — Le colonel Tilghman porte la nouvelle à Philadelphie.
— Résolutions du Congrès. — Ordre du jour du 20 octobre. — Clinton arrive trop tard. — Arnold se sauve sur la Bonnetfa. — L'Angleterre demandera- t-eJle la paix ?
Le 1er septembre 1781 , la Grande-Bretagne avait 42,075 hommes en Amérique, dont 16,701 à New- York, 8,885 en Virginie, 9,775 dans la Caroline du Sud, 1,084 en Géorgie, 1,689 dans la Floride, 3,452 dans la Nouvelle-Ecosse, 135 dans l'île de la Providence, et 354 aux Bermudes.
Quinze mille hommes environ allaient investir Yorktown, 8,000 Américains et 7,000 Français.
Le 15 septembre, Washington, de Williamsburg', annonça au Congrès qu'il était arrivé la veille au soir.
Le général, depuis le 20 mai , a vu les obstacles s'aplanir et s'évanouir. Clinton est resté à New-York. De Grasse a devancé Ilood et Graves dans la baie de Chesapeak. La fortune, déchirant son voile, sourit enfin au vaincu de la Bradywine.
Le patriote, tant de fois troublé, se relève. L'assurance qui l'anime va percer dans la lettre au président du Congrès? Non. L'espoir s'envole. Ne compter que sur la victoire bien et dûment gagnée, consommée, telle est la devise. Et Washington écrit ces simples mots à l'assemblée fédérale : « Hoiv far Ishall succeed in my endeavours, timemust discover, — jusqu'à quel point je réussirai dans ma tentative, au temps de le dire. »
Le même jour, 15 septembre, le général en chef félicite le comte de Grasse, qui vient de repousser la flotte anglaise; et, au nom de Rochambeau, en son propre nom, il demande à l'amiral, à ce YExcellency, » une entrevue.
Le 18, Washington et Rochambeau, Chastellux, les généraux Knox, Duportail, montaient sur la Queen Charlotte, et abordaient, vers midi, la Ville-de-Paris, à la hauteur du cap Henry. On ne put décider de Grasse à envoyer des navires au-dessus d'Yorktown et de Gloucester. Retour contrarié par le vent. On ne rentra à Williamsburg que le 22.
Cornwallis avait placé, sur la rive gauche du York-
River, à Gloucester, presque en face d'Yorktown, toute
a cavalerie et un corps de troupes assez nombreux.
On craignait, non sans raison, la fuite de ce coté. On
avait bien posté, derrière Glouccster, Weedon et ses trois mille hommes ; mais Weedon, général fantaisiste, cernait Gloucester d'une manière tout à fait originale. Il s'était éloigné de plus de quinze milles des Anglais, et ses patrouilles avaient pour consigne de déguerpir à la vue de l'ennemi. Si bien que Cornwallis, traversant le York-River et se sauvant par Gloucester, n'aurait remarqué, dans le lointain, que les derrières des miliciens.
Lauzun, avec sa légion, vint modifier la situation. Il emmena le général américain en reconnaissance. On s'approcha très-près des fortins. Weedon jura qu'il ne suivrait plus le Français enragé.
Sur le rapport du duc, M. de Rochambeau expédia, pour investir sérieusement Gloucester, des canons et huit cents marins commandés par M. de Ghoisy (27 septembre).
Cornwallis, cependant, était toujours maître de ses mouvements entre Yorktown et Gloucester. Il gardait même la possibilité, au moyen de ses petits bateaux, de remonter furtivement le York-River. Encore une issue possible.
Pour la fermer, Washington avait demandé des navires au comte de Grasse. Refus de l'amiral. Nous le savons. Vous pensez peut-être quele général, descendu j de la Queen Charlotte, va s'empresser de se plaindre au Congrès. Détrompez-vous. Voici comment le visiteur de la Ville-de-Paris rend compte de sa démarche :
.. Je suis heureux d'informer le Congrès que j'ai trouvé l'amiral français onne peut mieux disposé ànous
aider de tout son pouvoir, et à coopérer parfaitement avec moi dans notre effort actuel. »
Pourtant, le besoin de navires sur le York-River s'impose. Que faire? Washington s'adresse encore à l'amiral. En quels termes ? Oh ! dans un langage poli, respectueux, humble presque. L'illustre correspondant répète que l'absence de navires au-dessus d'Yorktown assure la fuite de Conrwallis. Mais il a soin de s'effacer. L'opinion qu'il exprime est celle qu'il entend soutenir. Many people are of opinion... Peut-être partage-t-il l'avis de son entourage. Il ne le dit pas, dans la crainte d'exercer une pression sur le comte de Grasse, sur YaExcellency » du cap Henry.
Avouons qu'on n'est pas plus modeste, ni plus grand. L'amiral objecta que l'ennemi, avec ses petits bateaux, conservait la ressource de remorquer, la nuit, des brûlots, et que les navires français, stationnés où l'on désirait les conduire, ne jouiraient d'aucune sécurité.
Le 28 septembre 1781, les Américains et leurs alliés commencèrent l'investissement effectif d'Yorktown. Cinq milles aprèsWilliamsburg, l'armée combinée, formant une seule colonne, se fractionna. Les Américains prirent à droite, les Français à gauche.
Rochambeau avait sous ses ordres : les volontaires du baron de Saint-Simon, frère du marquis (le même qui devait découvrir le saint-simonisme et inventer le père Enfantin) ; les grenadiers et les chasseurs des sept régiments (baron de Yioménil); les brigades d'Agenais, de Soissonnais et de Bourbonnais.
On s'était réservé l'arc -de cercle allant du York- River à la maison du gouverneur Nelson. Grâce aux bois, encore touffus, les brigades s'assignèrent leurs postes à une très-faible distance de la ville.
On procéda, du reste, avec célérité, et les Anglais furent quelque peu surpris de se voir si vite enveloppés. L'étonnement, chez l'ennemi, eut pour conséquence L'évacuation de deux redoutes (nuit du 29 au- 30 septembre). Diminuer la longueur du secteur, c'était inviter Rochambeau à se rapprocher du centre. Le général, dans la matinée du 30, s'empressa d'envoyer Charles de l^ameth et Dumas, avec cent hommes de Bourbonnais, s'établir à Pigeon-Hill, la plus importante des deux redoutes abandonnées. L'autre fut occupée par cinquante chasseurs de Deux-Ponts. Le même jour, le baron de Vioménil, à la tête des volontaires de Saint- Simon, fit replier les postes qui inquiétaient la gauche des brigades françaises. Il fouilla le bois qui le séparait d'Yorktown, et ne craignit pas de s'y installer, malgré un feu très-vif que les postes, en se retirant, avaient provoqué. Un hussard fut tué. On compta deux blessés, dont M. de Bouillet, du régiment d'Agenais. La brigade de Bourbonnais, imitant ses grand'gardes, se rapprocha de la ville.
Chez les Américains, des retards prévus. Quelques marais à traverser, et les ponts détruits. Les charpentiers les rétablirent. Ils employèrent, à ce travail, toute la journée du 28. Le lendemain, on s'aventura sur les constructions hâtives. Les Anglais, témoins du mouvement, lancèrent des boulets qui ne furent pas tous
inoffensifs. Trois soldats tués; trois antres blessés. De ce côté une redoute fut également évacuée dans la nuit du 29 au 30. Les Américains l'envahirent aussitôt.
Le 1er octobre, Washington informa le Congrès que l'investissement de la place était complet, et que l'on s'était approché aussi près que possible des lignes de Cornwallis. Les communications restaient toujours libres par la rivière, au-dessus de la ville; mais pour combler cette lacune, on a demandé un ou deux navires au comte de Grasse. On ne fait.,pas connaître les objections de l'amiral. On affirme seulement que des forces navales seront très-efficaces sur cette partie de la circonférence.
Le 6, nouveau rapport du général en chef. Depuis le 1er octobre on ne perd pas une [minute. On a dû consolider Pigeon-Hill, et construire une redoute intermédiaire. L'ouvrage ennemi réparé, et le nouvel ouvrage, protégeront les troupes creusant les parallèles. On a fabriqué des fascines et empli des gabions. On a transporté, de Trebell's Landing, sur le James-River, les lourds canons, les mortiers et les munitions. Dans ces derniers jours, on a fait peu de progrès. On attendait du nord des fourgons et des attelages. Aujourd'hui, d'après l'avis des ingénieurs eux-mêmes, on est en mesure de commencer les opérations, et l'on annonce qu'on ouvrira, la nuit prochaine, la tranchée.
Les Américains terminèrent leurs retranchements le 5, sous le feu de l'ennemi. Ils n'eurent à inscrire que deux morts. Une de leurs patrouilles, le 2, fut moins heureuse. Des quatre hommes qui la composaient,
trois furent tués. Le quatrième revint blessé. Œuvre d'un seul boulet.
Devant Gloucester, M. de Choisy envoie au diable Weedon et ses milices. Il se dispose à s'établir solidement sur un point. Lauzun l'accompagne. Des cavaliers de Weedon, aussi poltrons que leur chef, ont vu, de leurs yeux vu, des dragons anglais dans la plaine. Ils rendent compte de leur chevauchée en exprimant la plus grande frayeur, et conseillent aux french gentlemen de ne pas s'aventurer dans telle direction.
Lauzun hausse les épaules et pique des deux sur l'endroit tant redouté. En fait de dragons, il aperçoit une fort jolie femme, près d'un élégant cottage. Il l'interroge. La lady vient de recevoir les hommages du colonel Tarleton. Elle ignore si beaucoup de troupes sont sorties de Gloucester; mais elle affirme que Tarleton serait fort heureux de serrer la main du duc français.
L'Américaine entendit bientôt des coups de pistolet. Lauzun raconte ainsi l'escarmouche : « J'avançai au grand galop pour trouver un terrain sur lequel je pusse me mettre en bataille. J'aperçus en arrivant la cavalerie anglaise , trois fois plus nombreuse que la mienne. Je la chargeai sans m'arrêter. Tarleton me distingua et vint à moi le pistolet haut. Nous allions nous battre entre les deux troupes, lorsque son cheval fut renversé par un de ses dragons poursuivi par un de mes lanciers. Je courus sur lui pour le prendre. Une troupe de dragons anglais se jeta entre nous deux et protégea sa retraite. Son cheval me resta. Il me char-
gea une deuxième fois sans me rompre. Je le chargeai une troisième fois, culbutai une partie de sa cavalerie et le poursuivis jusque sous les retranchements de Gloucester. Il perdit un officier, une cinquantaine d'hommes et je fis un assez grand nombre de prisonniers. »
Tarleton, avant de revoir la piquante lady, dut se guérir d'une grave blessure. 11 avait quatre cents dragons. Il protégeait deux cents fourrageurs, dont le chef fut tué.
Poignée de main promise, remise.
Lauzun perdit trois hussards. Il recueillit les noms de onze blessés, dont MM. de Billy, Ûillon et Dutertre, capitaine, et se hâta de signaler la conduite brillante de MM. Beffroy, Robert Dillon, Monthurel et Sheldon (3 octobre).
Après cet engagement, qui restait à l'honneur des Français, les avant-postes de M. de Choisy arrivèrent à un mille de Gloucester. Les Anglais, qui n'apercevaient jamais les milices de YVeedon, se plaignirent de voir trop souvent les soldats de M. de Choisy. Les patrouilles et les grand'gardes commencèrent une fusillade qui dura jusqu'à la fin du siège.
Lorsque l'armée combinée montra ses têtes de colonnes devant Yorktown, Cornwallis avait reçu l'avis que Clinton partirait de New-York le 5 octobre, voguant, avec des secours , vers la baie de Chesapeak. Le général anglais, sans se demander si la flotte, déjà repoussée par de Grasse le 5 septembre , serait plus heureuse en octobre, caressa toutes les illusions d'un espoir chimérique. Son cercle de défense était trop
large. Il avait livré trois redoutes dans la nuit du 29 septembre; mais qu'avait-il besoin d'ouvrages avancés? A quoi bon sacrifier des hommes et user de la poudre lorsqu'on va être délivré par une armée solide et nombreuse! Ce pauvre Clinton! A-t-il été assez joué! Quand on reporte maintenant la vérité à sir Henry, le général en chef se croit toujours l'objet de manœuvres déloyales. On ne peut, cependant, nier ce fait : Washington et Rochambeau assiègent Yorktown et Gloucester. Bah! AU is well, puisque les amiraux anglais vont passer Sandy-Hook.
Et Cornwallis, bannissant les vaines terreurs, donna rendez-vous, sur le York-River, aux vaisseaux qui ne devaient jamais venir.
Peut-être ne sera-t-il pas inutile de reproduire ici les détails du service français devant Yorktown. Le 6 octobre 1781, l'ordre portait :
Maréchal de camp : le baron de Vioménil; Brigadier : le comte de Custine; Bourbonnais: deux bataillons; Soissonnais : deux bataillons; Travailleurs de nuit : mille hommes.
Il s'agissait de creuser la première parallèle, à six cents yards. Besogne peu agréable. A cinq heures, les bataillons étaient à leurs postes respectifs et les hommes, munis de pelles et de pioches, guidés par les officiers du génie de Querenet et du Portail, dans l'ombre et le silence, remuèrent la terre.
Les Anglais, toujours pleins d'assurance et croyant
298 GUERRE DE i/lNDÉPENDANCE.
en Clinton, n'interrompaient leur paisible sommeil que pour envoyer leur mitraille, souvent innocente, au régiment de Touraine, très-gravement occupé, sur l'extrême gauche, à mettre en batterie huit pièces de canon et dix obusiers. Fausse démonstration. Ce fut celle-là qui tourmenta Cornwallis. Of course, naturellement.
La parallèle s'étendait, vers la droite, jusqu'à la redoute récemment construite par les Américains, et courait au delà. Dans la nuit du 6, M. de la Loge, capitaine d'artillerie, mourut des suites d'une blessure à la cuisse. Cette mort est encore ignorée du général en chef, lorsque, le lendemain, Washington accuse au Congrès : un officier d'artillerie français blessé, 16 soldats tués ou blessés, la plupart français.
Maréchal de camp : M. de Chastellux;
Agenais : deux bataillons;
Saintonge : deux bataillons;
Travailleurs de nuit : neuf cents hommes ;
On complète la première parallèle. On établit les batteries qui doivent la précéder. Trois hommes j blessés.
JOURNÉE du 8.
Maréchal de camp : le marquis de Saint-Simon ;
Brigadier : de Custine;
Gâtinais : deux bataillons;
Royal -Deux-Ponts : deux bataillons;
Auxiliaires : les grenadiers de Soissonnais et de Saintonge. #
Travailleurs de nuit : huit cents hommes.
Deux batteries terminées : l'une, par le régiment de Touraine; l'autre, par les Américains. Feu incessant, persistant, de l'ennemi. Pertes de la nuit : un tué, un blessé.
Maréchal de camp : le comte de Yioménil;
Bourbonnais : deux bataillons;
Soissonnais : deux bataillons ;
Auxiliaires : chasseurs d'Agenais et de Gâtinais ;
Travailleurs de nuit : sept cents hommes.
A cinq heures, on avait démasqué, sur la droite, une batterie américaine ayant six pièces de dix-huit et de vingt-quatre, deux mortiers et deux obusiers. A trois heures, sur la gauche, on avait ouvert une batterie française de quatre pièces de douze et de six mortiers et obusiers.
Ce jour-là, on apprit, de bonne source, que les obus des assiégeants causaient de grands ravages dans la ville ; et les artilleurs américains et français, qui visaient les embrasures des Anglais, purent souvent remarquer, à des indices trop certains, qu'ils avaient frappé juste.
La frégate le Charon , de 44 canons , l'une des épaves d' Arnold, reçut un boulet rouge de la batterie française de Touraine et brûla. La nuit avait étendu ses ombres. En une minute, le York-River et la rade furent illuminés. Pendant que les flammes, vomies par les
sabords, consumaient les flancs du navire, les canons chargés, partaient. Spectacle assez terrible pour suspendre les hostilités. Lorsque l'incendie eut jeté sa der, nière étincelle, on se souvint qu'on voulait prendn Yorktown, qu'on était Franco-Américain, qu'on voulait empêcher Yorktown d'être pris, et qu'on étai Anglais.
L'attaque soudaine de gauche et de droite avait con fondu Cornwallis; car le général, aussi bien inform* que Clinton, avait appris que l'armée combinée n'avail pas de canons. Cette nouvelle l'avait comblé d'aise. Il l'avait communiquée à ses troupes. Et tout à coup, à l'improviste, les soldats rassurés voyaient tomber autour d'eux une pluie de fer lancée par des batteries authentiques. La garnison se résignait à de nouveaux malheurs. Le général a dit : Us n'ont pas de canons, et Clinton vient! Ils possèdent des canons et Clinton ne viendra pas.
Deux blessés.
Maréchal de camp : le baron de Vioménil;
Brigadier: M. de Custine;
Agenais et Saintonge : deux bataillons chacun;
Travailleurs de nuit : trois cents hommes.
On démasque deux nouvelles batteries françaises, au milieu de l'arc occupé par les brigades de Rochambean. Elles ont, l'une, dix pièces de dix-huit et de vingt-quatre, six mortiers et obusiers; l'autre, quatre pièces de dix-huit. Leur tir précis, méthodique, porte
au loin la confusion. Plus d'un artilleur anglais, relevant une embrasure détruite , s'indigne tout bas contre un chef que la présomption aveugle. Être fort, c'est savoir deviner les moyens d'un adversaire habile. Cornwallis, au milieu de soldats aguerris, est faible.
Les Américains ont encore installé quatre pièces de dix-huit et deux mortiers.
Un tué, trois blessés.
Le matin, huit bateaux plats d'Yorktown avaient retiré leurs amarres. Ils remontaient la rivière, bondés de troupes.
Au camp de Cornwallis, les gentlemen sceptiques ou caustiques se persuadent enfin que si l'armée combinée est soutenue par de véritables batteries, le comte de Grasse a disséminé, dans la baie de Chesapeak, des vaisseaux réels. Les Arbuthnot et les Hood ne seront pas plus heureux en octobre qu'ils ne l'ont été le 5 septembre. On fuit.
On avait compté n'entrevoir, sur l'autre rive du York, que le nuage poudreux, attestant la retraite précipitée des soldats de Weedon. On tomba sur M. de Choisy. Le bouillant Français, digne émule de ce Lauzun qui remarque la beauté d'une femme à deux pas de Tarleton-, envoya quelques boulets aux fuyards, et le convoi rebroussa chemin.
Lorsque les nouvelles batteries eurent commencé leur action, l'ennemi retira ses canons des embrasures, et les protégea par des merlins. Le feu de la place fut presque nul.
Maréchal de camp : M. de Chasteilux;
Gâtinais : deux bataillons;
Deux-Ponts : deux bataillons;
Auxiliaires : grenadiers de Saintonge, chasseurs de Bourbonnais.
Travailleurs de nuit : huit cents hommes.
On commence la seconde parallèle, à trois cents yards. Faible distance. On s'attendait à une opposition très-vive. Cette crainte justifiait la présence des auxiliaires de Saintonge et de Bourbonnais. On surprit quelques patrouilles ; on tira, de loin en loin, quelques coups de fusil, et le travail s'accomplit.
Un tué; trois ou quatre blessés.
Washington, dans son rapport au Congrès sur les incidents de la nuit, confesse : « Je ne puis que reconnaître les obligations infinies que j'ai au comte de Rochambeau, au marquis de Saint-Simon, commandant les troupes des Indes occidentales, et, à la vérité, aux officiers de tous les grades de l'armée française, pour le concours qu'ils me prêtent. »
Maréchal de camp : M. de Saint-Simon ;
Brigadier : M. de Custine;
Bourbonnais : deux bataillons;
Soissonnais : deux bataillons;
Auxiliaires : grenadiers d'Àgenais et de Gâtinais;
Travailleurs de nuit : six cents hommes.
On continue la seconde parallèle. L'ennemi, revenu de la secousse du 10, a replacé la bouche de ses canons aux embrasures. Il dirige même, sur les points où il soupçonne quelque activité, un feu qui n'est pas toujours impuissant.
Six hommes tués ; onze blessés. Au nombre des blessés, se trouvent deux officiers de Soissonnais , MM. Dursne et de Miollis.
La seconde parallèle, descendant vers la droite, jusqu'à la rivière d'York, rencontrait deux redoutes que les Anglais n'avaient pas abandonnées le 29 septembre. On voyait l'une de ces redoutes sur le bord du York- River, à l'extrême droite, et faisant face aux Américains. On apercevait l'autre un peu plus loin, et à l'endroit où la parallèle, partie de la rivière, devait rejoindre la tranchée ouverte par les Français.
Ces deux obstacles troublaient l'harmonie des travaux d'approche. On résolut de s'en emparer.
Il fallait, d'abord, endommager assez les murailles artificielles pour rendre l'assaut praticable. Les artilleurs pointèrent leurs pièces.
Le 12, le baron de Yioménil voulait qu'on attaquât sans plus tarder. La brèche était visible. D'ailleurs, l'ennemi ne répondait plus. Pourquoi tarder? Dans la batterie française, qui visait la seconde redoute, c'està-dire la plus éloignée du York-River, se trouvait le général Rochambeau, accompagné de quelques aides de camp.
Le général, croyant peu justifiés les mouvements d'impatience de Yioménil, hasarda : « Yous prétendez
que la redoute est assez endommagée! Je vais m'en assurer. »
Rochambeau fait cesser le feu. Il accorde à son fils le privilège de le suivre. On sort de la batterie, qui domine un ravin. On descend dans le ravin. On arrive au pied de l'escarpement qui mène à la redoute convoitée. On monte. On observe, on se rend compte. Et calme, lentement, sous les yeux des Anglais émerveillés de tant d'audace, on revient à la batterie française.
Le général, sans fiel, sans aigreur, dit à Yioménil : « Les abatis et les palissades sont toujours en bon état. Il faut redoubler notre feu pour les briser et écréter le parapet. Nous verrons demain si la poire est mûre. »
M. de Yioménil se reprocha une exaspération inconsidérée qui menaçait, dans le cas où les Anglais auraient tiré, de priver le corps expéditionnaire d'un chef estimé et aimé.
Maréchal de camp : le vicomte de Vioménil;
Agenais : deux bataillons;
Saintonge : deux bataillons;
Travailleurs de nuit : six cents hommes.
Un tué; vingt-huit blessés.
On continue toujours la seconde parallèle.
Le feu des batteries .américaines et françaises a redoublé d'intensité. Cette fois, des deux côtés, près de la rivière et loin du York, les « abatis et les palissades » ont réellement souffert. Washington a reçu l'avis de Rochambeau. 11 consulte les ingénieurs. On
décide que l'attaque simultanée des redoutes aura lieu le 14 au soir.
Maréchal de camp : baron de Vioménil ;
Brigadier : M. de Custine;
Gâtinais : deux bataillons ;
Deux-Ponts : deux bataillons;
Travailleurs de nuit: grenadiers de Saintonge; chasseurs d'Agenais, de Bourbonnais et de Soissonnais.
L'assaut préparé pour la nuit sera dirigé par le baron de Vioménil, du côté des Français, et par le marquis de Lafayette, du côté des Américains.
Vioménil avait réuni les grenadiers et les chasseurs de Gâtinais et de Deux-Ponts. L'ensemble constituait un bataillon solide.
Le maréchal de camp appela G. de Deux-Ponts, et lui dit :
« Je vous ai réservé le commandement de ce bataillon. Je compte sur vous. »
Il organisa, dans l'après-midi, une dernière reconnaissance. Avec le baron de l'Estrade, lieutenantcolonel de Gâtinais, qui allait commander en second le bataillon d'élite, G. de Deux-Ponts et deux sergents de Gâtinais, il chercha la route à suivre, et montra aux deux sergents, qui devaient servir d'éclaireurs aux porte-haches, les accidents de terrain dont on pouvait tirer parti.
A la tombée du jour, le commandant G. de Deux- Ponts était à son poste, ayant sous la main, et prêts à
s'élancer, les grenadiers et les chasseurs, que Vioménil, pour lui donner une marque de sa confiance, l'avait chargé de conduire à l'ennemi.
Rochambeau s'assura si toutes les dispositions étaient bien prises. Il pénétra dans la tranchée qui servait encore d'abri aux soldats de Gâtinais, et dit : « Mes enfants, si j'ai besoin de vous cette nuit, j'espère que vous n'avez pas oublié que nous avons servi ensemble dans ce brave régiment d'Auvergne sans tache, surnom honorable qu'il a mérité depuis sa création. »
Ce régiment était venu de Saint-Domingue, avec le marquis de Saint-Simon. Les soldats répondirent au général : « Nous nous ferons tous tuer si vous nous promettez d'exiger qu'on nous rende notre ancien nom : Royal-Auvergne. »
Rochambeau promit.
A l'heure fixée, les deux sergents, Foret et Le Cornet, sortirent de la tranchée. Ils guidaient huit charpentiers, que suivaient cent hommes munis de fascines, d'échelles et de haches. Les chasseurs de Gâtinais, par pelotons, arrivaient derrière, ayant dans leurs rangs MM. Charles de Lameth et de Damas. Les grenadiers de Gâtinais, par files, étaient précédés du baron de l'Estrade. Les grenadiers et les chasseurs formaient une colonne par sections. A une centaine de pas, s'avançaient les chasseurs de Bourbonnais et d'Agenais, avec Guillaume de Deux-Ponts, commandant l'attaque dirigée par le baron de Vioménil.
Défense était faite de tirer avant d'être sur le parapet, ni d'envahir les retranchements que sur un ordre formel.
En même temps que les Français se jetaient sur la deuxième redoute en venant du York, les Américains, avec Lafayette et Steuben, devaient attaquer la première. Et l'action simultanée, avait-on dit, serait soutenue par une démonstration du régiment de Touraine et des troupes de M. de Choisy devant Gloucester.
Les quatre cents hommes de G. de Deux-Ponts s'étaient mis en marche vers onze heures, après avoir entendu tirer six bombes successives.
A cent vingt pas de la redoute, les deux sergents furent aperçus. Un Allemand, qui était de faction sur la crête du parapet, cria : « Wer da? qui vive? » Pour toute réponse, on avança plus vite. L'ennemi, prévenu par la sentinelle, fait feu. Les balles, pas plus que le wer da, ne troublent le silence des Français. Les charpentiers, à coups de hache, ébranlent les palissades. Frayer un passage aux assaillants, malgré l'avis des ingénieurs qui voyaient une brèche énorme, n'est pas encore chose facile. On perd du temps. Mais l'obscurité protège. L'ennemi tire au hasard, et ne fait aucun mal.
Lorsque le trou fut assez large, on s'y précipita. On avait des fascines : on combla le fossé. On approchait du moment solennel. L'Anglais était en haut, l'arme chargée, et le doigt sur la détente. Sans hésiter, sans sourciller, on grimpa. Franchir le parapet, c'est courir à la mort, et chacun veut arriver le premier.
Charles de Lameth fut le vainqueur à cette course héroïque.
Les Hessois reçurent l'officier par une décharge à
bout portant. Lameth tomba. Il avait le genou fracturé par une balle. Une autre balle lui avait percé la cuisse.
Le baron de l'Estrade, secouant le poids des années, montre une ardeur que rien n'arrête. Il va se présenter le second sur le parapet. Mais un soldat, un voisin d'escalade, fléchit. Il empoigne le pan de l'habit qu'il rencontre. Le troupier, au lieu de monter plus facilement, roule dans le fossé, et a soin d'entraîner dans sa chute le lieutenant-colonel.
M. de l'Estrade tança vertement le maladroit, et tout vermoulu, saignant, souffrant, se hâta de recommencer l'ascension périlleuse.
Sur le parapet étaient parvenus un certain nombre d'assaillants. Deux-Ponts, qu'une chute dans le fossé avait aussi retardé, cria : Feu ! Le poste de la redoute, qui accompagnait ses balles de coups de baïonnette, se retrancha bientôt derrière un amas de tonneaux. Faiblement garanti, il subissait à son tour les décharges des Français, et voyait s'approcher le moment où M. de Deux-Ponts donnerait l'ordre d'envahir la redoute et de charger à la baïonnette. Les Anglais, dont la situation était critique, prévinrent le carnage en déposant les armes.
Le cri de Vive le roi! poussé par les quatre cents hommes de l'expédition, arriva jusqu'aux défenseurs de la place. Bientôt, l'enceinte d'Yorktown s'embrasa. Le sifflement des bombes et des boulets, le crépitement de la mousqueterie, ne vinrent pas effrayer les Français. La redoute était prise. On la gardait, disposé à repousser tout retour offensif.
Sept minutes avaient suffi pour escalader le parapet et s'y maintenir. La conquête coûtait cinquante-deux hommes tués et cent trente-quatre blessés, dont six officiers : G. de Deux-Ponts, Charles de Lameth, de Sireuil, capitaine de Gâlinais, de Lutzon et de Sillègue. Au nombre des morts était M. de Berthelot, capitaine en second de Gâtinais.
Les soldats de Gâtinais n'avaient pas oublié leur promesse. Rochambeau n'oublia pas non plus la sienne. Le général écrit, dans ses Mémoires : « Ils tinrent parole, chargèrent comme des lions et y perdirent le tiers de leurs troupes. M. de Sireuil, capitaine de chasseurs, y fut blessé, et mourut de ses blessures, universellement regretté. Le roi, sur le compte que je lui en rendis, signa l'ordonnance qui restituait à ce régiment le nom de Royal- Auvergne. »
Les chirurgiens avaient condamné Charles de Lameth à subir l'amputation des deux cuisses. Le chef du service de santé, M. Robillard, tenta la guérison et l'obtint. Deux mois après, le jeune et intrépide officier revenait en France, avec ses deux jambes.
La redoute était défendue par deux cent trente un hommes. Dix-huit furent tués; quarante-trois, dont trois officiers, restèrent prisonniers. Cent soixante-dix allèrent annoncer leur défaite à Cornwallis.
Le coup de main, chez les Américains, avait également réussi. La veille, M. de Vioménil manifesta certaines craintes à Lafayette. Que pouvait-on espérer des milices américain es? Lafayette avait vivement répliqué : « Nous sommes, j'en conviens, de jeunes soldats;
310 GUEBRE DE L'INDÉPENDANCE.
mais notre tactique, en pareil cas, est de décharger nos fusils, et d'entrer tout droit à la baïonnette. »
Le marquis confia un détachement au colonel Hamilton, et s'adjoignit les colonels de Gimat etLaurens. A peine les sapeurs purent-ils donner quelques coups de hache. On ne leur laissa pas le temps de ménager une trouée. On passa au-dessus des obstacles. On était ferme, résolu et silencieux. Ainsi les Américains, sans tirerun coup de fusil, s'emparaientdelaseconderedoute.
Lafayette envoya aussitôt son aide de camp, le colonel Barber, demander au baron de Vioménil s'il n'avait pas besoin du secours des milices. Barber, fort sérieusement, remplit sa mission. Il fut blessé en route, et refusa toute espèce de soins avant d'avoir vu Fexigeant Vioménil. Le baron sourit, remercia le colonel du courage qu'il venait de montrer, etne répondit rien.
Le 16 octobre, Washington adressait la dépêche suivante au président du Congrès : « ... J'ai le plaisir d'informer Votre Excellence que nous avons réussi des deux côtés. Rien ne peut surpasser la fermeté et la bravoure des troupes. Elles ont avancé sous le feu de l'ennemi sans riposter, et accompli la besogne par la baïonnette seulement. (Nous savons que les Français ont tiré)... Nous avons fait prisonniers, dans les deux redoutes, un major, deux capitaines, trois officiers subalternes et soixante -sept soldats »
Ce résultat est très-important. Il permet aux assiégeants de battre en ligne droite tout le front de l'ennemi, et le général en chef espère « commander les communications d'York à (iloucester. »
Lafayette eut vingt-trois hommes tués et soixante-six blessés. A deux pas de lui était tombé le colonel de Gimat.
L'affaire du 14 octobre produisit l'une de ses conséquences à Williamsburg, où l'on avait installé un hôpital. Blanchard se multipliait. Le 12 octobre, on comptait quatre cents malades ou blessés, dont treize officiers. Le 15 octobre, ce nombre s'élevait à cinq cents, dont vingt officiers. Blanchard disposait de moyens fort insuffisants. Ii sut, malgré tout, organiser les secours à la satisfaction de M. de Rochambeau et de ses soldats.
Maréchal de camp : M. de Ghastellux;
Agenais : deux bataillons ;
Soissonnais : deux bataillons.
On continue la seconde parallèle qui coupe maintenant la redoute enlevée par les Français, pour aboutir à l'autre redoute, où se sont installés si paisiblement les Américains.
On ajouta une batterie à celles qui fonctionnaient déjà, et Cornwallis put bientôt se convaincre que l'armée combinée n'avait pas épuisé toute son énergie dans la nuit du 14.
Les batteries de Touraine, non loin du York, lancèrent une quantité prodigieuse de bombes et de boulets. Cette pluie de projectiles était destinée à protéger, sur ce point, une attaque qui, d'ailleurs, était fausse.
M. de Choisy devait faire également une manifestation devant Gloucester. Mais les. avantages remportés sur la rive droite du York avaient excité la noble ému-
312 GUERRE DE l'ïNHÉPENDANCE.
lation du supérieur de Lauzim. Tenu d'effrayer l'ennemi par des décharges sans but, Choisy s'impose un objectif sérieux. Il va s'emparer des retranchements qui le gênent. Il donne des haches aux miliciens. On coupera, on taillera. Hélas! les milices de Gloucester ne sont pas celles d'Yorktown. Choisy avance sous le feu de l'ennemi. Il n'est bientôt suivi que des compagnies françaises. Les Américains, qui forment l'appoint principal, ont dû jurer de ne pas voir un Anglais; car, à la première détonation, ils disparaissent avec un ensemble admirable. A recommencer.
Le succès de la nuit dernière a inspiré aux Français une confiance absolue. Nos compatriotes, si souvent surpris dans la guerre de 1870-71, ont plus d'une fois révélé, en Amérique, leur imprévoyance. Le soir du la octobre 1781, on plaça de rares sentinelles. On se raconta les incidents dramatiques ou comiques de la journée, et les bataillons d'Agenais et de Soissonnais, sans même prendre la peine de garder les batteries, se plongèrent dans un profond sommeil.
Les Anglais, mieux renseignés cette fois que lors des projets sur New-York, permettent aux dormeurs imprudents de savourer avec délices de longues heures de repos. Puis, à cinq heures du matin, lorsque l'engourdissement est complet, six cents hommes des meilleures troupes fondent sur les avant-postes. On frappe d'estoc et de taille, et l'on encloue une batterie de sept canons. On est même sur le point de reprendre la redoute que l'élite du régiment de (iàtinais a enlevée avec tant d'intrépidité. On a déjà fait prisonnier le
capitaine qui la défend, M. de Beurguissont, d'Agenais.
Où est donc M. de Chastellux ? Le maréchal de camp se montre lorsque les Anglais ont eu tout le temps d'accomplir leurs exploits.
Les six cents hommes rentrèrent dans leurs lignes.
Le jour parut. On releva, dans la tranchée française, un tué eL trente-sept blessés. Les sept canons, fort heureusement, étaient mal encloués. Ils firent de nouveau, quelques heures après, entendre leur voix.