L'ANGLETERRE VEUT ÉCARTER LA FRANCE DES NÉGOCIATIONS
Motion de sir James Lowther à la Chambre des communes repoussée (12 décembre 1781). — Motion de Fox (20 février 1782). — Adresse de Conway rejetée par 194 \oix contre 193 (22 février). — La même adresse votée, le 27, par 234 voix contre 21 o. — Séance du 4 mars. — Chute de lord North !20 mars). — Ministère Rockingham. — Guy Carletou succède à Clinton. — Ilotfre au Congrès d'isoler la France par le traité de paix. — Noble refus du Congrès.
Oui, aimons notre grande, notre immortelle Révolution de 1789, qui nous légua le droit, d'où naît le devoir; mais n'oublions pas qu'un peuple, en Europe, nous a précédés dans la voie des réformes : l'Angleterre. Lorsque le silence, imposé, régnait à Paris et à Versailles, et lorsque les Français, pour faire parvenir à la royauté leurs conseils ou leurs ordres, manquaient de moyens, le Parlement anglais, souvent fort humble, secouait, parfois, la servilité. Les débats sur la guerre d'Amérique, en 1781, sont instructifs. Ils montrent que la Grande-Bretagne, conduite par George III et ses ministres sur le bord de l'abîme, sera sauvée par les Chambres. '
Aux Communes, le nombre des gentlemen sensés, adversaires de toute politique d'aventure, grossit. Le 12 décembre 1781, on tente de protester contre le vote du 27 novembre.
L'Assemblée était réunie en comité de subsides. On
lui demandait encore, pour Clinton, des hommes et de l'argent.
Sir James Lowther montra que la nation anglaiseétait drainedj exhausted, dejected, desséchée, épuisée, abattue ; qu'elle regardait le conflit persistant as a struggle against nature, comme une lutte contre nature. ■
Le discours du trône a justement alarmé les populations, puisqu'il laisse entendre qu'on va de nouveau répandre le sang et gaspiller des millions. On dirait que la capitulation de Cornwallis n'a donné au gouvernement que le désir de risquer et de perdre une seconde armée. Peut-être même s'obstinera- t-on, après une défaite imminente, à ménager à une troisième armée le sort des deux premières.
Les ministres, depuis 1775, outragent le sentiment national et méconnaissent la voix du peuple. Ils sont soutenus, dans cette Chambre, par une clique d'hommes vendus. Rester, en ce moment, sous la dépendance, serait honteux et criminel. Si l'Assemblée ne brisait pas le joug, elle représenterait, non le peuple, mais le ministère. Les membres des Communes, jaloux de remplir leur devoir et d'exécuter fidèlement leur mandat, voteront cette déclaration :
«La guerre dirigée contre les colonies et les plantations de l'Amérique du nord est restée inefficace, aussi bien pour protéger les loyaux sujets de Sa Majesté dans les mêmes colonies que pour détruire les dangereux desseins de nos ennemis. »
Une telle proposition justifiait un autre aveu :
« Dans la situation actuelle du pays, tous essais ulté-
rieurs, afin de réduire à l'obéissance les colonies révoltées, sont contraires aux véritables intérêts de ce royaume, parce qu'ils tendent à affaiblir ses efforts contre ses éternels et puissants ennemis. »
Sir James Lowther provoque, sur la première des deux motions, l'avis de ses collègues.
M. Powys approuve le préopinant. Les ministres affirmaient jadis qu'ils ne faisaient pas une guerre d'ambition, d'avarice ou de rancune. Ils n'avaient jamais ni désiré ni voulu réduire l'Amérique par la force. Pour rester conséquents avec eux-mêmes, ils devraient avouer que les expéditions parties d'Angleterre étaient autant de preuves d'amitié ; que. l'attaque des généraux de la Grande-Bretagne dissimulait un appel à la conciliation; que Burgoyne cachait un messager de paix, et que la flotte anglaise n'avait pas abordé aux États-Unis avec des intentions hostiles. La guerre américaine, depuis son origine, n'a été qu'une longue déception. On a oublié les promesses, falsifié les assertions, et agi avec une légèreté sans exemple.
Lord North avoue que les motions de l'honorable baronnet sont ce honnêtes, modérées, exemptes de passion, ne laissent percer aucun ressentimentpersonnel, et, autant que leurs termes soient en question, tout à fait irréprochables ». C'est pourquoi la Chambre doit les rejeter, en votant l'ordre du jour pur et simple.
Le premier ministre de George III nous rappelle un oncle facétieux rédigeant, à peu près de la sorte, ses dernières volontés :
— Mon neveu Henri est sobre, rangé, économe, tra-
vailleur, franc, juste, digne et chaste. Aussi, je le déshérite.
Sir Fletcher Norton invoque la tendance peu avouable de la guerre d'Amérique, la diminution graduelle et continuelle des exportations anglaises, les millions dépensés en pure perte, les flots de sang inutilement répandus, lanation affaiblie et dégradée. Ilest convaincu — et chaque membre qui mettra la main sur son cœur sera de son avis — que l'intervention constitutionnelle de l'Assemblée est absolument nécessaire.
M. Welbare Ellis avance que la Chambre, en adoptant la motion Lowther, commettrait un suicide politique. On ne peut songer à retirer les troupes d'Amérique. Pour contenir la France ,et l'Espagne, il est indispensable d'avoir des postes sur le continent américain.
M. John Thownshend dénonce la conduite coupable, l'ignorance et l'obstination insensée des ministres de George III. Si l'Assemblée a des sentiments patriotiques, elle accepterais motions comme les seuls moyens pratiques d'imposer un terme à Yaccursed war^ à la guerre maudite avec les colonies.
James Grenville demande ce qu'aurait dit Chatham si l'orateur glacé par la mort avait vu un second Saratoga. Les motions, dans la crise qu'on déplore, donneront un gage de salut.
Sir Edward Deering a confiance dans le ministère.
ViscountMaitland croit que la Chambre, par sa résolution, doit dire aux ministres : Si, méprisant nos conseils, vous continuez à nous provoquer, vous sentirez le poids de notre vengeance.
372 GUKRRE DE L'INDÉPENDANCE.
M. Calvert, en présence des dispositions peu pacifiques des colonies, craint que la résolution ne vienne cimenter l'alliance de la. France et de l'Amérique.
Le général Burgoyne, le vaincu de Saratoga, objecte qu'on ne peut continuer la guerre sans avoir une place d'armes; or, il est impossible d'en établir une à 3,000 lieues. Cette impossibilité justifie la motion.
Sir W. Dolben fatigué de la guerre d'Amérique, ne l'est pas encore assez ; car il votera l'ordre du jour.
Fox devine l'avenir en interrogeant le passé. Les fautes commises présagent des calamités. L'orateur critique la création de postes en Amérique.
Le lord advocate estime que la Chambre n'est pas encore disposée à abandonner l'Amérique aux Américains. La motion votée produirait ce résultat. L'avocat de la couronne professe le plus grand respect pour le noble lord au blue ribbon.
Dans le Misanthrope, Célimène apprécie le « grand flandrin de vicomte » qui crache « dans un puits pour faire des ronds », passe au « petit marquis » fort affectueux, « trouve qu'il n'y a rien de si mince que toute sa personne » , et arrive à « l'homme aux rubans verts » , qui la « divertit quelquefois avec ses brusqueries et son chagrin bourru » .
Tandis qu'Alceste, à Paris, porte des rubans verts, un premier ministre, à Londres, lord North, arbore un ruban bleu.
Et ce ruban bleu inspire la plus profonde vénération au lord advocate. L'homme qui a choisi cette couleur
a été dirigé, dans toutes ses mesures, par le zèle le plus dévoué à servir son pays. S'il était autoritaire et violent, il deviendrait sûrement un grand ministre. Ses vertus privées restaient l'objet de l'admiration générale.
Le panégyriste maladroit Tut interrompu par les rires bruyants de l'Assemblée. Il vit qu'il venait de dire des bêtises, et n'eut garde d'insister pour terminer son discours.
Burke déplora que la Chambre, après avoir souffert, pendant si longtemps, l'administration du noble lord au ruban bleu, refusât d'entendre son éloge. Le rire éclata de nouveau.
A deux heures du matin, on votait. L'ordre du jour, contre 179 non, recueillit 220 oui.
La motion Lowther était repoussée.
Allait-on abandonner lord North à ses rêves? Non. L'opposition releva bientôt la tête. Fox, le 24 janvier 1782, proposa qu'un comité fût chargé de se livrer à une enquête « sur les causes du manque de succès des forces navales de Sa Majesté dans cette guerre, et plus particulièrement dans l'année 1781 ».
Le débat continua les 28 janvier, 7, 13 et 20 février.
La proposition de Fox fut rejetée par 236 voix contre
Deux jours après, le 22 février 1782, le général Conway lisait une adresse à George III, tendant à prier le roi de terminer la guerre américaine, forputting an end to the american war.
Yoicile résultat du scrutin : oui, 193; non, 194.
Le ministère l'emportait avec une voix de majorité.
Conway, le 27, reparut à la tribune. La motion du 22, adoucie dans certains passages, identique au fond, fut admise par 234 voix contre 21 S. Majorité en faveur de l'opposition : 19 voix.
Le roi jura de tenir compte de 1' « avis.» Sa Majesté s'engageait à prendre « les mesures nécessaires pour rétablir la bonne harmonie entre la Grande-Bretagne et les colonies révoltées » .
On se fiait peu aux belles paroles. Lord North, le «fléau », n'avait pas quitté le ministère, et l'on craignait toujours la prépondérance de cet homme funeste.
Le 4 mars, le même général Conway demande que la Chambre regarde « comme ennemie de Sa Majesté et du pays toute personne qui conseillera ou essayera de continuer la guerre offensive en Amérique, afin de réduire les colonies par la force » .
North refit le discours, fort habile, du 12 décembre. Hélas! le vent avait changé. La nouvelle adresse fut votée, et l'on porta, aux pieds du trône, les paroles énergiques de Conway.
La guerre était finie.
Le rôle de la diplomatie, suspendu en février 1775, recommençait en février 1782.
Pour donner raison à Chatham, et reconnaître que la guerre déclarée aux colonies était une entreprise insensée, le Parlement avait dû réfléchir pendant sept ans ! Cette sagesse tardive n'était pas inutile, puisque le roi, trop fier pour céder, eût enrôlé le dernier working-man, et dépensé la dernière guinée.
Le 20 mars 1782, lord Surrey, à la Chambre des communes, se leva. Lord North voulait parler aussi. Fox fit maintenir la parole au premier ; mais le ministre, que semblait tourmenter le besoin d'ouvrir la bouche, par quelques mots enjoués combattit la motion de Fox. Pour se justifier, il annonça qu'il n'était plus ministre, et que l'opposition avait cessé d'exister.
L'auteur conscient, et non repenti, de tous les malheurs, que les plaintes des veuves et des orphelins ne touchaient pas ; l'excellence à l'esprit étroit et soupçonneux, qui avait appauvri un grand empire, remercia gaîment l'assemblée de son indulgence et de sa patience.
Youloir ce qu'on ne peut, quand on sait qu'on ne le peut; mettre, au service de sa présomption, de ses méfiances et de ses calculs, toutes les forces vives d'un pays; ne reculer ni devant l'horrible, ni devant le monstrueux; s'enfoncer, sans remords, dans l'impossible ; et, au lieu de compter, en tremblant, les victimes immolées sans but et les trésors inutilement dissipés, tirer, par un calembour, son épingle du jeu : tel est lord North.
Le 20 mars 1782, après la communication de l'exministre, la séance fut levée. Un tapis de neige couvrait le sol. La nuit était froide. On prévoyait de longs débats; et la plupart des membres avaient assigné à leurs cochers un rendez-vous matinal. North avait gardé sa voiture. Il jouit de la mine piteuse de ses adversaires de la veille, que la perspective de quatre ou cinq heures d'attente, ou d'un retour à pied irritait,
et leur cria, pour les consoler : « Gentlemen, vous voyez l'avantage d'être dans le secret; good night, bonsoir! »
Quelques jours après, on annonçait qu'il avait « plu « à George III de former un ministère avec le marquis de Rockingham, Charles Fox et le duc de Richmond.
Le mot plu, s'appliquant aux ennemis particuliers de Sa Majesté, divertit beaucoup le satirique lord North.
Le marquis Charles Watson- Wentworth de Rockingham entre en scène à l'heure critique où le gouvernement anglais voit, dans l'indépendance des colonies, « la plus mauvaise pilule à avaler». Né en 1730, il était, en 1765, premier lord de la Trésorerie. Les troubles d'Amérique commençaient, et le ministre d'alors, en véritable précurseur, prêchait la conciliation. Discuter les droits des colons et les respecter, s'ils étaient fondés, tel était tout son système.
Programme trop franc, trop net et trop loyal. Rockingham, que la raison éclairait, que la passion n'aveuglait pas, dut offrir sa démission. On s'empressa de l'accepter (1766).
Lorsque le Parlement, après le rappel de l'acte du timbre, maintint la taxe sur le thé (1770), l'ex-premier lord de la Trésorerie se rapprocha bientôt de Chatham. Le tribun, dans ses colères et dans ses sarcasmes, ne se proposait qu'un but : faire tomber lord North en minorité.
Efforts souvent répétés. Ils échouèrent. Mais le pre-
mier ministre, après la mort de Chatham, possédait un adversaire que des échecs mémorables devaient signaler à l'attention de la couronne, le jour où faiblirait l'ardeur guerrière de la Chambre.
Le jour prévu arriva. George III, contraint par la nécessité, résolut de donner pour base à la paix l'indépendance des États-Unis. Il choisit, comme négociateur, Rockingham.
Ce nom, colporté en Amérique, rassure les patriotes qui, pendant sept années, des frontières du Canada aux limites de la Géorgie, ont tenu haut et ferme l'étendard de la Révolution. Si l'on dépose les armes, on ne perdra pas le fruit de la guerre. On voulait s'affranchir. On sera libre.
En France, le nouveau ministère ne calmait pas les appréhensions. Depuis le traité du 6 février 1778, et depuis Rochambeau complétant l'action du comte d'Estaing, l'Angleterre nourrissait des projets sinistres contre le pays d'Europe qui avait osé soutenir le bras des colons révoltés. Les derniers débats de la Chambre des communes, même de la Chambre des lords, ont une physionomie fort étrange. On dirait que les Américains sont tout à coup réhabilités comme peuple. Les seuls ennemis qu'on semble encore redouter, et les seuls qu'on s'obstine à délier, ce sont les Français. Dans presque tous les discours, violents ou anodins, brillants ou ternes, on saisit la trace d'un sentiment qui va peut-être s'accuser par des actes.
Rockingham, sur un point, en ce qui touche la haine de la France, est le digne émule de Chatham
Peut-être est-il disposé à reconnaître, aux Etats-Unis, une existence propre. Il voudrait, surtout, rompre l'alliance scellée entre l'Amérique et la France sur les champs de bataille de la liberté.
Il se hâte de remplacer sir Henri Clinton, dont l'habileté et l'énergie ne sont plus de mise, par un de ces généraux bons enfants, pleins de tendresse et de lyrisme, qui apparaissent après la tourmente, pour annoncer que tout est fini, et qu'on va s'embrasser. Cette branche d'olivier se nommait sir Guy Carleton (mai 1782).
Washington ne se laisse pas ébranler. L'ennemi semble décidé à rester sur la défensive, à se masser dans New-York, ou à évacuer la ville. Qu'importe? Ne pas prendre au sérieux tous ces simulacres. Les gens qui admettent l'axiome : « La force prime le droit», ne reculent qu'avec une arrière- pensée.
Le général a entendu parler de négociations secrètes déjà entamées. Il soupçonne la « nouvelle administration » de vouloir détacher quelque nation belligérante de la coalition. Il redoute « la vieille infatuation, la duplicité et la perfidie politiques de l'Angleterre ». Il cite le mot du docteur Franklin : « Les Anglais sont incapables de continuer la guerre, et trop fiers pour faire la paix. » Selon lui, malgré Rockingham et Carleton, ces deux sourires aimables de la Grande-Bretagne, les « efforts, loin de languir, doivent se ranimer plus que jamais; la défiance et la prudence ne peuvent nuire; trop de confiance et d'abandon perdra tout. ».
Le dessein attribué à l'Angleterre d'isoler certaine!
puissance par le traité de paix, n'est pas une invention chimérique.
Guy Carleton, le 7 mai 1782, annonce à Washington qu'il a été uni, en qualité de commissaire de paix, à l'amiral Digby. Il espère que les hostilités, qui ont cessé de fait, ne seront pas reprises. Dans tous les cas, si la guerre, par impossible, se prolonge, l'Anglais s'efforcera, autant que les circonstances le lui permettront, d'alléger le poids des misères publiques. Le signataire désire adresser la même déclaration au Congrès. Il demande un sauf-conduit pour M. Morgann.
Washington accepta, sans enthousiasme, les avances de son adversaire musqué. Il ne donna pas trop vite satisfaction, carie 7 juin, un mois après, il recevait une autre missive : « ... Dois-je demander au Congrès que les personnes nommées par moi puissent être admises en conférence à Philadelphie? ou une députation peutelle être envoyée par le Congrès à votre camp, pour s'y rencontrer avec des personnes munies par moi des pouvoirs nécessaires ? ou désirez-vous vous charger de défendre nos intérêts communs? Tout ce que je souhaite c'est que l'issue réclamée par notre honneur réciproque et l'humanité puisse être obtenue en substance. »
Le Congrès, bientôt, eut à délibérer sur une proposition. L'Angleterre reconnaîtrait, sans condition, l'indépendance des États-Unis, si l'Assemblée fédérale renonçait, en termes formels, à toute alliance avec la France.
On venait d'apprendre, à Philadelphie, que ia flotte
française, aux Antilles, avait éprouvé un véritable désastre.
Le Congrès, au lieu de découvrir un prétexte à l'ingratitude dans le malheur de ses alliés, y puisa un nouveau motif- de reconnaissance. Il déclara noblement, à l'émissaire de Rockingham, qu'il se croirait coupable de trahison en acceptant une paix qui ne serait pas, en même temps, offerte à la France.
Mais la défaite du comte de Grasse, aux Antilles, ne va-t-elle pas modifier les dispositions pacifiques de l'Angleterre?