LE RETOUR DES TROUPES DU GÉNÉRAL DE ROCHAMBEAU
Nouveaux préparatifs en France. — Promenades de la Gloire. — La Gloire et l'Aigle mettent à la voile (15 juillet 178^2). — Les passagers des deux frégates. — On relâche aux Açores. — Rencontre de Y Hector. — La Gloire parvient à Philadelphie. — Capture de V Aigle. — Les troupes de Rochambeau quittent Williamsburg (23 juin et 1er juillet 1782).— Les Français et les Américains opèrent leur jonction à E-insferry. — Adieux de Rochambeau à ses soldats. — Le capitaine Asgill.— Rochambeau revient en France. — L'armée française s'embarque; à Boston, pour les Antilles, le 24 décembre 1782. — Son arrivée en France. — Récompenses accordées. — Les « Américains ». — Principaux ofûciers tués.
La France, émue des récents parliamentary debates, ne laissait pas tomber « l'activité sans pareille » que constate M. Elibu B. Washburne dans son discours du 6 novembre 1875 !. Partout on entendait encore « le bruit des préparatifs qui se faisaient, et le son des marteaux qui retentissaient sur le fer ».
Au mois d'avril 1782, on armait plusieurs frégates dans le port de Brest. Des transports ouvraient leurs écoutilles aux caisses volumineuses et aux ballots encombrants. Le comte de Ségur, fils du ministre de la guerre, nommé colonel en second de Soissonnais, instruisait jusqu'au départ deux bataillons de recrues.
1 . Union franco-américaine. — Discours de MM. Henri Martin , E.-B. Washburne, Ed. Laboulaye et J.-W. Forney, prononcés au banquet du G novembre 1875.
On allait ravitailler et renforcer la petite armée de Rochambeau.
On fut, par malheur, indiscret. Une escadre anglaise se posta devant la rade. On lui permit de se livrer à toutes les évolutions capables de tromper l'ennui des équipages.
Le jeu dura six semaines, et la Gloire, frégate de 32 canons, commandée par M. de Yalongne, lieutenant de vaisseau, sur un ordre ministériel, leva l'ancre (19 mai 1782). Elle avait à bord une somme de deux millions, et beaucoup d'officiers, enthousiastes du lendemain, entre autres : MM. de Brentano, le prince de Broglie, fils du maréchal qui avait tenté de retenir Lafayette; de Laval, le comte deLoménie, de Ligliorn, aide de camp du roi de Suède ; Alexandre de Lameth, frère de Charles; de Montesquieu, petit-fils du philosophe qui écrivit YEsprit des Lois; de Montmart; Polleresky, gentilhomme polonais; de Ricci; le comte de Ségur; de Sheldon, né en Angleterre; de Tisseul ; de Vioménil fils; le vicomte de Yaudreuil. Et puis, le duc de Lauzun, que l'éloignement de sa chère légion attristait.
Le vent était favorable. On narguait déjà les croiseurs lorsque la tempête souleva l'Océan. La Gloire fut rejetée vers la côte. Retour du calme. Mais voici vingtdeux vaisseaux anglais. M. de Yalongne, engagé dans la Loire, relâcha à Paimbœuf. D'ailleurs, un mât de la frégate manquait.
Bientôt commence une série interminable de promenades drolatiques. On va, fort gaiement, après tout, de
Nantes à Lorient, et de Lorient à Rochefort. On reçoit, certain jour, un pli du ministère : ordre de prendre la mer. Le lendemain, autre pli : rester.
A Rochefort, on aperçut Y Aigle, frégate de quarante canons, également destinée à franchir l'Atlantique, sous le commandement de M. de La Touche, capitaine de vaisseau. Au nombre des passagers de Y Aigle, on citait : le baron de Vioménil, gratifié du grade de maréchal de camp, MM. Bozon de Talleyrand, de Champcenetz, de Chabannes, de Fleury, de Laval, de Melfort et de Yauban.
Les deux frégates mirent à la voile le même jour (15 juillet).
M. de La Touche devait son rapide avancement à l'amitié du duc d'Orléans. Capitaine par la faveur, il imposait son autorité à M. de Yalongne, que le mérite confinait dans le grade de lieutenant.
Ce de La Touche, très-protégé, toujours excusé, avait une façon commode d'interpréter les règlements maritimes. Il aimait une femme. On n'oserait l'en blâmer. Cette femme était venue à Rochefort. L'amant, dominé par le devoir, étouffera l'amour dans son cœur, et enverra à la belle larmoyante l'expression brûlante de ses regrets. Point. Le marin courtisan se gratte le front. Comment emmener la fugitive? Car il faut la prendre avec soi. On l'aime tant! Impossible de vivre loin d'elle. On ne songe pas à la faire monter à bord de Y Aigle : le ministre s'y oppose. Mais, ô Excellence, vous n'avez pas prévu le cas où un de La Touche amoureux caserait l'objet de sa flamme sur un navire
de commerce, et remorquerait le tout avec sa frégate, bateau et femme, l'un et l'autre ayant déjà beaucoup navigué. \
On eut recours à cet expédient. L'homme, de la poupe de Y Aigle, la femme, de la proue du transport, s'envoyaient des baisers, se souriaient et espéraient. Prora puppique... On se promettait de s'embrasser aux Açores.
On y arrive, après trois semaines de roulis et de tangage. L'inventif de La Touche tente de se livrer paisiblement à son amour dans le port de Fayal. L'atmosphère ne connaît pas les besoins des cœurs aimants. Impossible d'aborder. Le port de Terceyre est loin d'offrir un abri sûr. On croise devant l'Archipel, pendant que des embarcations portent, d'île en île, la fine fleur des pois embarquée sur les deux frégates. Le gouvernement portugais reçoit les officiers avec les plus grands égards. Une abbesse, excitée par l'exemple, révèle soudain une vive sympathie. La sainte femme dirige un couvent de jeunes filles : elle ouvre les portes de son établissement aux brillants voyageurs.
L'histoire ne dit pas si des ravages furent causés dans la bergerie. Croyons que les couples passionnés, enflammés, ne dépassèrent jamais la limite ;qui sépare le désir de la satiété. Les Lauzun, les de Broglie, séduits par les yeux d'azur des jeunes Portugaises, oubliaient M. de La Touche et l'épave remorquée. Ils durent, hélas! le 5 août, rejoindre Y Aigle et la Gloire.
Route indiquée : nord-ouest. M. de La Touche, après les Açores, décacheta les dépêches du ministre. Il ne
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devait les ouvrir que dan? ces parages. On prescrivait au marin d'éviter les rencontres, et de transmettre le plus tôt possible à MM. de Rochambeau et de Yaudreuil, le plan d'une autre campagne.
On avait perdu de longs jours. Le capitaine rachète sa faiblesse. Plus de remorque. L'amant quitte l'amante, et s'empresse à l'ouest, où les calmes vont le retarder.
Dans la nuit du 4 au 5 septembre, non loin des Bermudes, un matelot de Y Aigle tombe à la mer. On allume des feux, on met un canot à l'eau, et l'on sauve l'homme. Les torches ne brûlent que pendant quelques minutes. C'est assez. On s'attire les bordées du vaisseau anglais Y Hector, de 74 canons, pris sur le comte de Grasse au combat de la Dominique, et chargé de prisonniers français.
La Gloire et X Aigle, bientôt, prirent l'offensive. V Hector recouvrait sa nationalité si une flotte ne s'était disposée à le soutenir.
Les deux frégates avaient près de cent cinquante hommes tués ou blessés. On répara comme l'on put les murailles percées par les projectiles; et, le 11 septembre, on cria : Terre.
Le 12, on allait jeter l'ancre au cap May, qui ouvre la Dalaware. Un vent contraire souffla tout à coup.
Le lendemain, on devai4 subir l'attaque du capitaine Elphinston qui arrivait avec deux vaisseaux, deux frégates et deux sloops, ou franchir la passe de la Delaware. On n'avait pas de pilotes. A l'aventure, on s'engagea sur le fleuve. On toucha sur des bancs de sable.
L'ennemi mouilla, n'osant suivre cette route si accidentée.
La situation était fort critique. M. de Yioménil ordonna aux officiers, passagers de Y Aigle et de la Gloire, de descendre dans les canots de sauvetage. Les mêmes canots débarqueraient les 2,000,000 de livres.
A trois heures du matin (14 septembre), on avait déjà compté sur la plage la moitié de cette somme, lorsqu'on signala deux chaloupes anglaises. M. de Yioménil, privé de moyens de défense, jeta 1,200,000 livres à la mer, en se promettant de les repêcher, et mit le reste du trésor en sûreté.
A la marée basse, on retira, en effet, les barriques d'argent.
La Gloire parvint à Philadelphie. V Aigle tomba au pouvoir des Anglais. Le bâtiment abandonné au delà des Açores également. M. de La Touche, et la dame de ses rêves, étaient prisonniers.
En Amérique, le comte de Rochambeau avait appris l'évacuation de Savannah et de Charleston. Il communiqua la nouvelle à Washington, qui refusa d'y ajouter foi.
Mais le généralissime proposa au chef du corps expéditionnaire une entrevue. Il avouait :
«J'ai beaucoup de choses à vous dire qui ne peuvent se confier au papier1 ».
On se rencontra bientôt à Philadelphie. On convint
1. Cette lettre, et les deux lettres que nous citons plus loin, font partie de la précieuse collection d'autographes de M. le marquis de Rochambeau.
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d'opérer la jonction des deux armées sur la rive gauche de l'Hudson. On se rapprocherait de New-York. Ainsi, on mettrait obstacle à l'expédition que les Anglais semblaient préparer contre les possessions françaises des Antilles.
L'avant-garde du corps de Rochambeau partit le 1er juillet de Williamsburg, et arriva le 24 à Baltimore. Les équipages de l'ambulance, en route dès le 23 juin, ne rejoignirent les troupes que le 27 juillet. On suivit l'itinéraire déjà parcouru, s'arrêtant à Drinking Spring, Birds Tavern, Hartiield, Newcastle, Hanover court House, Linch Tavern, Bowlingreen, Falmouth, Damfries, Colchester, Alexandrie, Georgetown, Bladensburg, Spuricrs-Tavern. On fit, jusqu'à Baltimore, vingt étapes.
La chaleur était accablante. On marchait la nuit. On se reposait le jour. Chastellux et Yioménil (le comte) remplaçaient Rochambeau. Le général, avec une escorte, avait devancé les régiments, se rendant à l'appel de Washington.
Les troupes passèrent un mois à Baltimore. Far niente. On répara ses forces épuisées sous le climat brûlant et débilitant de la Virginie.
La ville de Savannah était réellement évacuée. On avait réparti la garnison entre Charleston et New- York. Le parlement anglais reconnaissait l'indépendance des États-Unis. Guy Carleton l'affirmait, sans renoncer à l'idée de traiter directement aves le Congrès. Il ne se souviendrait de la France que pour l'attaquer aux Antilles, après avoir retiré ses troupes de New-York.
De nouveau, il échoua, et Rochambeau hâta la marche de ses régiments vers le Nord.
On retraversa la Schuylkill, Philadelphie et le New- Jersey. On refranchit THudson à Kingsferry.Là s'opéra la jonction avec l'armée de Washington. « Ce général, écritRochambeau, voulant nous témoigner son respect pour la France, et sa reconnaissance pour ses bienfaits, nous fitpasser entre deux haies de ses troupes habillées, équipées et armées pour la première fois depuis la révolution, partie d'étoffes et d'armes venues de France, partie des magasins anglais pris à l'armée de Cornwallis, dont l'armée française avait généreusement fait l'abandon à l'armée américaine. Le général Washington fit battre, par ses tambours, la marche française pendant toute cette revue, et les deux armées se rejoignirent avec les marques les plus sensibles de leur satisfaction réciproque. »
Les Américains campèrent à Kingsferry. Les Français s'établirent en avant de Crampond.
C'est à Crampond que les joyeux passagers de Y Aigle et de la Gloire trouvèrent leurs compatriotes.
M. de Ségur remit au comte de Rochambeau de nouvelles instructions du gouvernement. Si les Anglais évacuaient Charleston et New- York, ou seulement l'une de ces deux places, le général, sur la flotte du marquis de Vaudreuil, embarquerait ses troupes pour Saint- Domingue, et s'unirait à don Galvez.
Charleston, précisément, avait vu s'éclipser le dernier habit rouge. Rochambeau dit à M. de Yaudreuil de tenir ses navires prêts dans le port de Boston.
On abandonna la position de Oampond (12 octobre). Quelques jours après, à Hartford, le comte de Rochambeau révéla sa détermination de retourner en France avec M. de Chastellux et son état-major. Il lit ses adieux aux troupes qu'il commandait, et alla prendre congé de Washington à New-Windsor.
Un nom était dans toutes les bouches. Celui-ci : Asgill. L'année 1782 promettait l'apaisement. Des loyalistes, pour se distraire, avaient pendu un prisonnier de l'armée fédérale. Washington exigeait qu'on lui livrât les coupables , ou qu'on les punît. Clinton et Carleton blâmèrent l'acte, et refusèrent la satisfaction demandée.
Devait-on pendre un prisonnier anglais? Le général en chef confessait à Greene : «. Je ne sais trop que penser du principe des représailles. J'ai cependant une conviction : lorsqu'on n'a pas sous la main le criminel lui-même, c'est, de toutes les lois, la plus difficile à exécuter. 11 est impossible que l'humanité n'intervienne pas en faveur d'un innocent condamné parla faute d'autrui. »
Un conseil de guerre admit les représailles. On tira de l'urne le nom de l'officier anglais qui sérail conduit au gibet. Le sort désigna un jeune homme fort doux, très-digne de sympathie, par sa conduite, le capitaine Asgill.
Washington, que les larmes d'André n'ont pas touché, déclare que sa résolution de faire exécuttr la sentence du conseil de guerre est « inébranlable. » N'en croyez rien. D'honnête homme que les Etats-Unis
vénèrent a horreur de ce moyen. Son trouble, ses hésitations, se trahissent bientôt. S'il le veut, Asgill sera exécuté. Il n'ose le vouloir. Il préfère consulter le Congrès. N'obtenant pas de réponse, il insiste auprès d'un législateur : « Je ne puis que me plaindre de la situation cruelle où me place le silence du Congrès. Je ne demande ses ordres que dans les cas réellement douteux et compliqués. Je suis, on le sait, toujours disposé à prendre ma large part de responsabilité. Mais j'attendais l'appui du Congrès dans une affaire de cette importance. ...Je souffre beaucoup pour le capitaine Asgill... »
Bientôt, il fît cet aveu : « Si j'étais appelé à donner mon opinion, je serais d'avis qu'on le relâchât. »
Une supplique arriva de France. La reine Marie- Antoinette, sollicitée par la mère de la victime promise, implorait la grâce du capitaine. Le Congrès, aussi flatté que surpris de cette démarche, que Louis XVI n'avait pu ignorer, ordonna la mise en liberté d'Asgill.
Le comte de Rochambeau s'installa sur une frégate, YEmeraude, dans la baie de Chesapeak ; et, malgré les Anglais, instruits de son départ, quitta les rivages qu'il ne devait plus revoir (14 janvier 1783).
Plus tard, les lettres de Washington rappelleront au général français que la France n'a pas obligé un peuple ingrat : « Princeton, lo octobre 1783. — Avec ces mots, mon cher comte, vous exprimerai-je la sensibilité d'un cœur que vous avez échauffé par les sentiments flatteurs exprimés dans vos lettres du 14 avril et du 13 juillet? Votre souverain a droit à ma plus haute admira-
tion, à mon respect et à ma vénération. Votre nation a des droits à toute ma gratitude, et ses individus, qui ont été mes compagnons dans la guerre, à mon amitié et à mon amour. Est-il étonnant alors que je possède un ardent désir de visiter votre pays? Mais, comme je vous l'ai observé dans ma lettre du 10 mai, il n'est pas encore certain que je sois jamais capable d'accomplir ce souhait. Mes affaires particulières ontété très-dérangées par une absence de plus de huit ans et exigent une attention particulière pour les mettre en ordre. Le Congrès, pour des causes dont vous avez sans doute été informé, et qui probablement ont été publiées, est actuellement ici. Il a fixé, pour sa résidence permanente, les chutes de la Delaware (à ou près Trenton), et je présume qu'il se disposera le plus tôt possible à s'y établir. J'ai, à sa réquisition, été près de trois mois avec lui, et j'y resterai jusqu'à ce que le traité définitif arrive, où jusqu'à ce que New- York soit évacué par Tes forces britanniques. Alors, je ferai un dernier adieu à la vie publique-, et, dans l'ombre de la retraite, je réflécherai sur nos peines passées, en admirant la divine Providence qui a élevé tant d'instruments pour accomplir une révolution à laquelle vous avez si bien contribué
Nous n'avons rien de nouveau ici, excepté l'arrivée de M. Vanberkel, ministre hollandais, et de nombre d'étrangers de différentes parties du globe, d'aucuns pour le commerce, d'autres pour leur amusement, et quelques-uns, à ce que je présume, pour espionner le pays. »
L'année suivante, le 1er février 1784, retiré à Mont- Yernon, le fatherland, le père de la patrie américaine, écrira encore à son ancien subordonné : « Ayant mis faia confiance et mes soins publics entre les mains du Congrès, je m'adresse actuellement à vous, mon cher comte, avec le caractère d'un simple citoyen, sur les bords du Potomac, où je me suis retiré, serré et enfermé, par le froid et la neige, depuis la veille de Noël. Les occupations tranquilles d'une vie domestique sont de nouveau développées à ma vue, et me promettent une riche moisson de contemplations agréables parmi lesquelles, mon cher général, vous serez un de mes plus doux souvenirs. Je me dirai avec bonheur que nous avons été contemporains et compagnons dans les travaux de la guerre pour la cause de la liberté, et que nous avons vécu ensemble comme frères, en bonne
harmonie et en bonne amitié Vous
voir quitter le fracas du monde et les soins de votre charge publique pour venir dans ce lieu de retraite est un plaisir trop grand pour l'espérer. Tous me permettrez néanmoins de former ce souhait. »
, Le comte de Rochambeau, débarqué à Nantes, se rendit à Versailles. Louis XVI remercia le général d'avoir obtenu à la France, par la prise d'Yorktown, le traité de paix qu'on venait de signer. Le chef du corps expéditionnaire eut la délicatesse de réserver une bonne part des éloges du roi à l'homme qui avait rendu de grands services avant de se faire battre à la Dominique. Il reçut le grand cordon bleu et bientôt le commandement de Picardie.
Le 24 décembre 1782, après des retards que M. de Yaudreuil n'avait pu éviter, l'armée, sous le commandement du baron de Vioménil, vit disparaître la ville de Boston et le Massachusetts. Le 10 février 1783, au delà des îles sous le vent, sur la côte de Caracas, on jeta l'ancre en vue de Porto-Cabello.
Le traité de paix arrrètait les préparatifs du comte d'Estaing et de l'amiral don Solano contre la Jamaïque : les troupes de Rochambeau revinrent en France.
Le baron de Vioménil fut nommé lieutenant-général. MM. d'Autichamp, de Béville, de Ghoisy, de Custine et de Rostaing obtinrent le grade de maréchal de camp. MM. d'Aboville, le marquis de Deux-Ponts, Desandroin, de l'Estrade, du Muy, de Saint-Mesme, du Portail, de la Valette, passèrent brigadiers. On donna des régiments aux colonels en second. C'est ainsi que le vicomte de Rochambeau, fait chevalier de Saint-Louis, commanda le régiment de Saintonge. Les officiers subalternes et les simples soldats participèrent aux récompenses.
Le gouvernement n'oublia que la légion de Lauzun. La mort de Maurepas, protecteur du duc, ne justifiait, pas cette ingratitude.
Dans quelques années, en 1789, on verra au premier rang des défenseurs de la Révolution les «Américains.»
Les hommes qui ont suivi Rochambeau ont, en effet, puisé en Amérique l'amour de la liberté. Y ont-ils découvert le secret de la sagesse qui assure l'avenir du peuple affranchi? Non.
Lauzun , duc de Gontaut-Biron , servira la Repu-
blique en Vendée, même en Corse et en Savoie. On le remerciera en l'envoyant à l'échafaud.
Plusieurs « Américains » deviendront généraux de l'Empire. L'un d'eux, Berthier, Alexandre, sera prince de Wagram. Le jour même de la bataille qui lui vaudra ce titre, l'empereur dira au général Mathieu Dumas :
« Vous étiez de ces imbéciles qui croyaient à la liberté. »
A quoi Dumas répliquera :
« Oui, sire, et je suis encore de ceux-là. »
En 1780, nous avons assisté au départ des soldats de la France. Les jeunes gens stoïques sont partis en caressant l'illusion du retour. Hélas ! bien des braves dorment là-bas du dernier sommeil! Au nombre des officiers tués, rappelons: Boades, Charnparcin, du Couédic, Cardillac, Descars, Dupas de la Mancelière, Laclocheterie, Kergarion, de la Voûte, Ligondez, du Quengo, du Romain, Tremigon , Sainte-Cesaire, Montguiot, Ribiers, de Vialis, Seguin, Marigny, de Rullecourt, Montaut, Roger, de Berthelot, de la Loge.
Sur leurs tombes ignorées passent les générations. Au milieu des champs de bataille de l'indépendance, des citoyens anxieux, aujourd'hui, s'agitent et se tracassent. S'enrichir, se ruiner et refaire fortune, ce n'est pas toute la loi. Le peuple des États-Unis le sait. Il se dérobe parfois au présent, et ouvre les annales de la grande époque. Alors, d'une rive à l'autre de l'Océan, il adresse à la France des actions de grâce et des vœux.