LA PAIX SIGNÉE (3 SEPTEMBRE
Convention éventuelle du 30 novembre 1782. — George III, le 5 décembre la présente au Parlement. — Traités provisoires signés à Versailles le 20 janvier 1783. — Ils deviennent définitifs le 3 septembre. — L'adresse de Newburg. — Appel à la guerre civile en Amérique. — Washington obtient à ses officiers cinq années de solde. — Les Anglais évacuent New-York. — Entrée des troupes américaines à New-York (2b novembre 1783). — Adieux de Washington à son armée. — Dépenses de Washington. — Frais de la guerre. — La France a combattu en Amérique au nom des franchises commerciales.
Sur la cloche qui annonça, le 4 juillet 1776, aux habitants de Philadelphie, la signature de la déclaration d'indépendance, nous avons lu :
« Proclaim liberty throughout ail the land unto ail inhabitants thereof, proclame la liberté à toute la terre et à tous les peuples. »
L'airain, tonnant au City-Eall pensylvanien , un jour, sembla frapper l'oreille de George -III et de ses ministres.
Le 30 novembre 1782, à Paris, les agents diplomatiques du Congrès rédigeaient secrètement les articles d'un traité de paix entre l'Amérique et l'Angleterre. L'acte portait ces noms : Richard Oswald, John Àdams, B. Franklin, John Jay, Henry Laurens. Témoins : Caleb Whitefoord, secrétaire de la commission britannique,
W.-T. Franklin, secrétaire de la commission américaine.
On reconnaissait la souveraineté des États-Unis. Le territoire affranchi était limité par la rivière de Sainte- Croix, sur les confins de la Nouvelle-Ecosse, et par les hauteurs qui terminent, du côté de l'Atlantique, le Canada. Une ligne suivait le cours du Connecticut jusqu'au 45° de latitude, remontait le Saint-Laurent, coupait les grands lacs jusqu'au lac des Bois, se prolongeait jusqu'au Mississipi et au 31°, touchait, dans le sud, la rivière d'Apalachicola, et longeait, en respectant la Floride, la rivière Sainte-Marie jusqu'à l'Océan.
Les Américains s'emparaient des îles situées â vingt lieues des côtes, à l'exception de celles de la Nouvelle- Ecosse. Ils exerçaient le droit de pêche sur les bancs de Terre-Neuve, dans le golfe de Saint-Laurent, et sur tous les points où péchaient d'ordinaire les Anglais et les colons.
On rendrait, aux sujets de la Grande-Bretagne, leurs biens confisqués. On n'inquiéterait aucun loyalist.
La navigation du Mississipi restait ouverte aux deux pays contractants.
La Convention était subordonnée à l'acceptation de la France.
Georges III, le 5 décembre 1782, présenta en ces termes, au Parlement, l'acte du 30 novembre : « En consentant à la séparation de ces provinces, j'ai sacrifié toute considération personnelleaux vœux de mon peuple. Du fond du cœur, je prie le Dieu tout-puissant que la Grande-Bretagne ne ressente pas les maux qui peuvent
sortir d'un si grand démembrement de l'empire, et que l'Amérique soit à l'abri des calamités qui nous ont prouvé autrefois combien la monarchie était essentielle à la jouissance de la liberté constitutionnelle. La religion, le langage, l'intérêt, les affections établiront, je l'espère, un lien d'union perpétuelle entre les deux pays. Pour en arriver là, on peut compter sur mes soins et ma bonne volonté. »
Le 20 janvier 1783, Alleyne Fitz-Herbert, pour l'Angleterre, Gravier de Yergennes, pour la France, et le comte d'Aranda, pour l'Espagne, signèrent à Versailles les préliminaires de la paix.
La France eut le droit de pêche à Terre-Neuve, du cap Saint- Jean au cap Raye. Elle acquit les îles de Saint- Pierre et de Miquelon. Elle conserva aux Antilles Sainte- Lucie, Tabago, et restitua aux Anglais la Grenade, Saint- Vincent, la Dominique, Néris etMont-Serrat. Elle eut, en Afrique, le Sénégal et l'île de Gorée ; dans l'Inde, Chandernagor, Pondichéry, Karical, Mahé, Surate. Elle fit annuler l'article du traité d'Utrecht qui lui défendait de fortifier Dunkerque.
L'Espagne gardait Minorque et la Floride.
La Hollande, le 2 septembre, recouvra ses possessions. Elle dut abandonner Negapatnam, dans le golfe du Bengale.
Le 3 septembre 1783, les traités provisoires devinrent définitifs. La France et l'Angleterre s'engagèrent sous la médiation, plus apparente que réelle, de l'empereur d'Allemagne et de l'impératrice de Russie. L'Espagne, sur ce point, fut aussi polie que la France. Entre
les États-Unis et la Grande-Bretagne, les cours de Vienne et de Saint-Pétersbourg s'éclipsèrent du préambule. On ne lia la Hollande que le 20 mai 1784.
L'armée, là-bas, a conquis l'indépendance. Elle est aujourd'hui inutile. Aura-t-elle la sagesse et la vertu de déposer les armes et de reprendre le rabot, la lime et la charrue ? N'y comptez pas. Le Congrès, que les lacunes financières paralysent, voudrait bien renvoyer les régiments dans leurs foyers, sans même assurer aux défenseurs du pays le payement de leur solde arriérée.
Les officiers et les soldats murmurent, et protestent bientôt par la voix, du major Armstrong, aide de camp du général Gates. Le 10 mars 1783, une proclamation anonyme circule au milieu des troupes, à Newburg : « La paix renaît ! et qui donc va profiter de ses bienfaits ? Est-ce un peuple disposé à redresser vos griefs, à reconnaître votre valeur, à récompenser vos services? Est-ce un peuple impatient de partager avec vous cette indépendance que vous avez obtenue, ces richesses que vous avez protégées au prix de votre sang? Non. C'est un peuple qui foule aux pieds vos droits, qui ferme l'oreille à vos cris, qui insulte à vos souffrances !... Consentirez-vous à être les martyrs de la Révolution, à vous retirer des camps pour vieillir dans la pauvreté, la misère et le mépris? Si vous y pouvez consentir, allez, poursuivis par les railleries des tories et le dédain des whigs, montrer combien vous étiez dignes de ces chaînes que vous avez brisées ! Allez ! la pitié et la risée du monde, allez mourir de faim et vous faire oublier. Mais si vos cœurs se révoltent à cette pensée... réveillez-
vous... redressez-vous ! Faites appel, non à la justice, mais aux terreurs du pouvoir... Posez au Congrès cette alternative : dites-lui que si la paix s'établit, la mort seule pourra vous séparer de vos armes ; que si la guerre continue, vous vous retirerez dans le désert, sous les auspices et la conduite de votre illustre chef, pour sourire, à votre tour, aux alarmes d'une indigne patrie. Mais dites en même temps au congrès que, s'il accordait les demandes contenues dans votre dernier mémoire, il serait plus respectable, vous, plus heureux; que, tant que la guerre continuerait, vous resteriez fidèles à vos drapeaux, et que, à la paix, vous retirant à l'ombre de vos lauriers, vous iriez retrouver les douceurs de la vie privée, et donner au monde étonné le spectacle nouveau d'une armée victorieuse de ses ennemis, victorieuse d'elle-même. »
Le Congrès s'alarme. On excite les troupes à la révolte. La guerre civile va-t-elle éclater? Législateurs qui tremblez, bannissez la crainte. Aucun Bonaparte ne vient vous sauver. Le général en chef s'appelle Washington. Il n'est pas ambitieux. La république survivra.
L'honnête homme auquel on propose le pouvoir suprême, le 15 mars, cinq jours après l'apparition de l'adresse de Newburg, réunit ses officiers et leur parle ainsi : « On a cherché à vous convoquer par des invitations anonymes ! Combien cette démarche est inconvenante, combien elle est peu militaire, combien elle est subversive de tout ordre, le bon sens de l'armée l'appréciera Aussi ne croirez-vous pas qu'en interdisant la réunion irrégulière et intempestive qu'on vous
proposait, j'aie voulu vous enlever toute occasion de faire connaître vos griefs d'une façon conforme à votre honneur et à votre dignité Moi, qui ai été continuellement le compagnon et le témoin de vos souffrances; moi, qui ai confondu ma réputation militaire avec celle de l'armée, pourriez-vous me croire indifférent à vos intérêts? Pour les servir, quelle voie faut-il suivre ? Elle est toute tracée, dit l'auteur anonyme de l'adresse : si la guerre continue, retirez-vous vers les régions inhabitées, établissez-vous-y, et abandonnez une nation ingrate à sa propre défense. Mais qu'est-ce donc que nous abandonnerons à sa défense? Nos femmes, nos enfants, nos fermes, tous les biens que
nous laisserons derrière nous Si la paix s'établit,
dit-il encore, ne remettez vos épées dans le fourreau que lorsque vous aurez obtenu pleine et entière justice Mon Dieu, qu'a-t-il en vue, cet écrivain, en
recommandant de semblables mesures? Que peut-il être? Un ami du pays? Ne serait-ce pas plutôt quelque ennemi perfide? Peut-être un émissaire de New-York?... Je ne puis, sans faire injure aux intentions que je crois voir dans le Congrès, terminer cette adresse avant d'avoir déclaré que, dans mon opinion bien arrêtée, cet
honorable corps vous rendra justice Et, quant -à
moi, sans vouloir me faire un mérite d'une promesse qui n'est que juste, par reconnaissance pour la confiance que vous avez placée en moi, par affection pour cette armée que j'ai eu pendant si longtemps l'honneur de commander, je me crois engagé à vous déclarer ici solennellement que, dans la mesure de mes devoirs en-
vers mon pays, vous pouvez compter sur toute l'habileté dont je suis capable pour faire triompher votre cause. Mais, en vous donnant ces assurances, permettez-moi de vous supplier de repousser des mesures qui compromettraient votre dignité, terniraient cette gloire que vous avez su jusqu'ici conserver intacte, et éloigneraient le but que vous poursuivez. »
L'orateur se tut et sortit. Les officiers résolurent : « Nous voyons avec horreur et rejetons avec mépris les propositions infâmes contenues dansl'écritanonyme qu'on nous a adressé. » Ils confièrent leur sort au patriotisme de leur général, et se calmèrent.
Washington, aussitôt, stimula le Congrès. Dans une de ses lettres à l'Assemblée fédérale, on lit : « Si les officiers deviennent seuls victimes de la révolution ; s'ils doivent passer dans la honte, le mépris et la misère, la fin d'une vie glorieuse, alors j'aurai appris ce que c'est que l'ingratitude, j'aurai assisté à un spectacle qui, pour le reste de mes jours, me remplira d'amertume. »
Le Congrès écouta la voix de l'équité (22 mars). On garantit aux officiers cinq années de solde entière. L'orage se dissipa.
. Les Anglais évacuèrent New-York, et les troupes américaines, le 25 novembre 1783, avec le général Knox, relevèrent les postes abandonnés. Washington, entouré des autorités civiles et militaires, fit ensuite son entrée dans la ville.
Avant d'aller résigner, à Annapolis, le commandement dont le Congrès l'avait investi en 1775, le gêné-
ralissime assembla ses frères d'armes (4 décembre). Il avait devant lui un verre de vin. Il s'écria : « Mes amis, c'est avec un cœur plein d'amour et de reconnaissance qu'aujourd'hui je prends congé de vous. Puissent les jours qui vont suivre être aussi heureux pour vous que les premiers ont été honorables et glorieux. » Puis, ayant porté le verre à ses lèvres : « Je ne saurais vous faire mes adieux à tous individuellement, mais je désire que chacun de vous vienne me donner la main. »
Il embrassa Knox, qui s'offrit le premier.
Tous les officiers, dans un silence plein d'émotion, se rendirent à la prière de leur chef. Rendez-vous était pris à l'endroit où stationnait un canot. Washington, levant son chapeau, salua l'armée qui lui avait permis de faire une nation, et disparut1.
1. Au Patent-office, dans la ville de Washington, nous avons remarqué différents objets ayant appartenu au Père de la patrie. En voici la liste complète :
1° Service en porcelaine présenté à Martha Washington par Lafayette (17 81).
2° Autre service présenté à Washington par les officiers de Cincinnati.
3° Armes de Washington : Canard dans une couronne. Champ, trois étoiles. Devise : Virlus sola nobilitas.
4° Couvertures de Washington. Elles sont en laine.
5° Rideaux de lit brodés par Martha Washington.
G0 Rideaux de fenêtres en soie jaune.
7° Tentes de Washington. Piquets, cordes, deux chaises, l'une en bois, l'autre a été foncée en toile. Il reste quelques lambeaux de la toile.
S° Petite malle en fer de 60 centim. sur 40.
9° Quatre plats en fer étamé.
10° Un soufflet.
11e Chenets. Boîtes en fer-blanc. Deux autres plats dans la malle.
428 GUERRE DE L'iNDÉPENDANCE.
Le voyageur, ayant abordé à Powles-Hook, sur la rive droite de l'Hudson , traversa le New-Jersey et la Pensylvanie.
Il avait refusé, le 16 juin 1775, les appointements de 500 dollars par mois , et il avait dit au Congrès : « Je tiendrai un compte exact de mes dépenses; je ne doute pas que l'on ne les acquitte : c'est tout ce que je demande. »
Le 1er juillet 1783, il remit ce mémoire:
Dépenses de ménage où n'entrent pas les provisions reçues des commissaires des vivres et des fournisseurs, les liqueurs, etc., livrées par eux et d'autres, liv. 3.387 14 4 Dépensé pour renseignements secrets. .. . 1.982 10 »
Dépensé en reconnaissances et en voyages. 1.874 8 8
Frais divers 2.952 10 I
160.074 dollars, convertis en monnaie légale, d'après le taux de la dépréciation. 6.114 14 »
Dépenses de huit années liv. 16.311 17 1
Frais de voyage de madame Washington allant à ses quartiers d'hiver et en revenant, somme prise dans sa bourse particulière et apportée par elle de Virginie 1.064 10 »
Dépenses du Ie*1 juillet à la résignation
de la commission 1.930 13 8
Total en livres de Virginie 19.306 11 9
— en livres sterling, 14.479 18 9
— en dollars à 4 sh. 6 d 64.355 30 »
Un gril. Bouteilles qui contiennent encore quelque chose, sans doute de l'huile ou du vinaigre.
1 '2° Quatre petites fourchettes américaines à deux dents.
13° Deux couteaux. Trois grands plats dans un compartiment de la
Un peu plus de 360,000 francs !
L'aventurier qui égorge la loi, et qui déshonore un pays, se paye beaucoup plus cher.
La dette américaine montait à 170 millions de dollars. En outre, la guerre avait coûté : à l'Angleterre, 2 milliards 500 millions; à la France, 1 milliard 750 millions; à l'Espagne, 1 milliard-, à la Hollande, 250 millions.
La France, en Amérique, a combattu au nom des franchises commerciales. Les Anglais prétendaient s'approprier le marché du nouveau monde. Monopole irritant, intolérable. On le détruisit.
Mais la France, qui délivra les Yankees des gabelous exotiques, après un siècle, se voit écartée des États-
malle. Petites boîtes en fer-blanc fermées, contenant peut-être encore du sel et du poivre.
1 4° Tente à coucher de Washington. Toile flne. Beaucoup de trous.
15° Canne très-longue, à pomme d'or, donnée à Washington par Benjamin Franklin.
16° Épée de combat de Washington.
17° Pantalon en soie blanche; gilet de flanelle.
18° Table ronde très-simple. Beaucoup de taches d'encre. C'est sur cette table qu'ont été écrits et signés les ordres de marche et les bulletins de victoire.
19° Cabaret ovale, en bois, apporté de France, ayant servi au général Washington jusqu'à la fin de la guerre. Deux poignées. On remarque des taches de thé ou de liqueur.
20° Culottes et habit portés par Washington lorsqu'il résigna sa commission à Annapolis.
21° Habit en drap noir, revers gris. Boutons jaunes. Trois boutons manquent, deux en haut, un en bas. Gilet en drap gris. Culottes à pont-levis.
22° Vase présenté à Washington par M. Vaughn. Secrétaire : sur l'un des côtés, une boîte; sur l'autre côté, un portefeuille avec sa clef.
Unis par d'autres douaniers créés, équipés, organisés sous les auspices du Congrès.
État de choses anormal. 11 sera, dit-on, modifié.
Nous l'espérons. La prohibition est un trompe-l'œil, une erreur séduisante. Elle arrête, aujourd'hui, le développement graduel et régulier de la richesse. Elle menacera, demain, la liberté.