‹ La guerre de l'indépendanceChapitre 8 sur 40 · D'OU PART L'ÉTINCELLE · texte numérisé non relu

D'OU PART L'ÉTINCELLE

L'Angleterre insatiable. — Les subsides. — Vexations. — L'impôt du timbre. — Situation des colonies en 1765. — Population. — La May Fluwer, — Les premiers émigrants. — Le temple. — L'école. — Le journal. — Production agricole et industrielle. — Deux civilisations. — Différences de caractère. — Les writs o[ assistance. — James Otis. — Le ministre Grenville. — ' L'assemblée de la Virginie. — Patrick Henry.

Les jours sombres étaient passés. Les colonies se préparaient à la conquête de la richesse et du bonheur, avec l'énergie que donne la résolution.

Pourquoi l'Angleterre, au lieu de favoriser l'épanouissement, s'efforça-t-elle, opiniâtre et tenace, de comprimer l'élan?

Obéir aux gouverneurs nommés par la métropole, n'est-ce point assez? Non. Il faut encore voter les subsides réclamés par les envoyés du roi. On s'exécute. .Parfois, on proteste. Ainsi, dans ce cas. Un LUI d-i Parlement frappe d'une taxe de cinq pour cent les marchandises exportées d'Angleterre, ou importées dans

ce pays. Il ajoute : or any of his Majestys dominions thereto belonging, ou tous autres États de Sa Majesté. On tente de l'appliquer aux colonies, et le Massachusetts réplique aux ministres de Charles II : « Le roi peut étendre nos libertés ; il ne peut les restreindre. »

On payait à la couronne un lourd tribut. Lorsque le budget royal révélait un déficit, les puritains de la Nouvelle- Angleterre, duMaryland, delà Virginie, étaient chargés de combler la petite lacune financière. Ils n'y manquaient jamais. Et ils payaient, en dehors des subsides extraordinaires, un impôt progressif sur le genre de commerce, sur la nature de la profession et sur les offices.

Ce n'est pas tout. Le planteur qui achetait un nègre au navire récemment arrivé du Congo soldait, au collecteur , dix livres sterling-. Les boisssons (vins et liqueurs) étaient imposées, et le monarque anglais, en maître plein de sollicitude pour ses sujets lointains, s'attribuait le droit exclusif de fournir aux colonies les objets manufacturés.

En 17 60, on avait vu la Chambre des communes déclarer que, permettre aux Américains de construire des usines, c'était leur donner l'idée de l'indépendance. Et l'on avait assisté à cette scène grotesque. Les chapeliers de Londres, trouvant leurs confrères de Boston, de New-York et de Philadelphie, aux Antilles , même en Portugal et en Espagne, jettent des cris de paon. Le législateur anglais, sensible à des reproches véhéments, regagne la faveur publique en défendant aux colonies, sous des peines sévères, d'exporter, de trafiquer entre

elles, et de confectionner un chapeau ou un chausson au delà du chiffre stipulé.

« Les colonies américaines, comme le dit M. Edouard Laboulaye, étaient donc à la fois très-libres et très-esclaves ; très-libres, politiquement, pour ce qui touchait à leur gouvernement intérieur ; très-esclaves commercialement, pour tout ce qui touchait à leurs intérêts1. »

Malgré de nombreuses vexations, on faisait face aux charges les plus lourdes, lorsque, dans cette même année 1765, on vit le Parlement anglais, sollicité par le ministre George Grenville, obliger les Américains, sans demander leur avis, à faire usage, dans tous les actes de la vie civile, d'un papier que Londres octroyait à des prix fantastiques.

Cette mesure imprudente provoqua un mouvement qui devait aboutir à la déclaration d'indépendance, et à la défaite de l'Angleterre.

Avant de montrer comment naît, grandit et se propage la résistance, cherchons quelle était, en 1765, la situation des colonies, et à quel degré de prospérité avaient pu atteindre les Américains.

Depuis le jour où la May flower emporta d'Angleterre les premiers émigrants (6 septembre 1620), on a voulu connaître le nombre exact des habitants. Les mesures qui seront prises dans ce but le 26 décembre 1775 resteront inobservées. Pourtant, au moyen de

1. Histoire des États-Unis. — Nous avons fait plus d'un emprunt à l'ouvrage de M. Laboulaye. L'éminent professeur du Collège de France a puisé aux meilleures sources, et nous adopterons souvent la traduction qu'il donne de certains documents.

calculs dressés avantl'ouverturedes hostilités, on comptera, sur le territoire qui va devenir les Etats-Unis, 2,389,300 âmes1. Retranchez 2 ou 300,000 personnes, et vous remontez à 1765. L'année précédente, la multiplication des mariages avait amené un accroissement dépopulation dans le Maryland, la Virginie et la Caroline du sud.

Les colons ne sont pas des gens sans aveu, qui sont venus, en quête d'aventures, de ce côté de l'Atlantique.

1 Le premier recensement général a été opéré en 1790. L'élude comparative des recensements postérieurs permet d'apprécier la marche ascendante de la population américaine.

1790 3,929,827 habitants.

1800 5,305,925 habitants.

En dix ans, moyenne de l'accroissement, 35,02 0/0.

1810 7,239,814 habitants.

Moyenne de l'accroissement, 30,45 0/0.

1820 9,038,131 habitants.

Moyenne de l'accroissement, 33,13 0/0.

1830 12,800,020 habitants.

Moyenne de l'accroissement, 33,49 0/0.

1840 17,009,453 habitants.

Moyenne de l'accroissement, 32,07 0/0.

1850 23,191,870 habitants.

Moyenne de l'accroissement, 35,87 0/0.

1800 , . . . 31,443,321 habitants.

Moyenne de l'accroissement, 35,40 0/0.

1870 38,115,041 habitants.

Moyenne de l'accroissement, 21,22 0/0.

Probabilités.

On peut se demander à quelle ôpoque les États-Unis renfermeront une population de 100,000,000 d'habitants.

Le calcul des probabilités est facile.

De 1790 à 1800, la moyenne de l'accroissement pour cent, par dix ans, varie entre 32,07 et 30,45. En 1870, cette moyenne tombe brusquement à 21,22. Pourquoi? C'est que la guerre de sécession a éclaté en 1801, et a duré quatre ans. Elle fut très-meurtrière. On

En quittant l'Angleterre, ils ont fui la persécution. Ils ont des mœurs rigides. Leurs principes républicains avaient froissé les membres de l'Eglise anglicane. Partez, leur avait-on dit, et le roi Jacques jamais plus ne vous inquiétera. Un tableau, que nous avons admiré bien des fois au capitule de Washington, représente le pont de \&.May flower au moment où les matelots déploient la misaine et la brigantine. Les passagers se sont réunis au pied du grand mât. Ils prient. Presque

cslime à un million le nombre des nordistes et des sudistes tués ou morts de maladie. Ajoutez à ce million le nombre des citoyens que les fléaux d'une lutte sans merci ont chassés de leur pays. Puis, comptez les étrangers que les récits des batailles sanglantes ont détournés du courant d'émigration. Vous arriverez bien vile à grossir de 2 millions l'accroissement de 6,G72,320, constaté en 1870. Ces 2 millions, perdus par des causes accidentelles, nous donneraient 8,072,320, et une moyenne supérieure à 3 5 , 4 G justifiée, en 1860, par un excédant de 8,251,445.

Nous enregistrons cependant la moyenne anormale de 21,22. Et nous trouvons, pour les huit recensements faits de 1790 à 1870, un excédant, par dix ans, de 32,913 0/0.

Ce quotient, tout porte à le croire, sera dépassé par les recensements futurs. La guerre de sécession, en etfet, ne menace pas de se renouveler. Les 32, 913, maintenus par nous, vont donner des évaluations que le bureau des statistiques, dans vingt, trente ou trente- cinq ans, trouvera plutôt trop faibles que trop fortes.

Voici ces évaluations :

1880 , . . . 50,060,641 habitants.

Les États-Unis compteront cent millions d'habitants après l'année 1900, et avant l'année 1910.

A quelle époque exactement? Une précision rigoureuse nous impose cette date :

24 juillet 1903, 5 heures, 24 minutes du soir.

b GUERRE DE L INDEPENDANCE.

tous se sont agenouillés. Un vieillard lit la Bible. On Técoute dans une attitude recueillie.

Le navire, après une traversée de trois longs mois, jeta l'ancre, le 22 décembre, en vue du cap Cod. Les passagers, se rappelant la dernière ville d'Angleterre qui les reçut, nommèrent l'endroit où ils campèrent New-PJymouth.

D'autres émigrants vinrent demander au Nouveau- Monde la liberté. L'État du New-Hampshire fut peuplé par des colons du Massachusetts, du Connecticut, et par des Irlandais expatriés. Ces derniers n'avaient quitté l'Europe qu'à la suite d'événements douloureux. En 1689, cernés par les troupes de Jacques II, ils avaient subi, à Londonderry, toutes les horreurs d'un siège. Des documents du temps relatent les prix des subsistances. Un quart de chien se vendait 6 francs 85 centimes; une tête de chien, 3 francs 10 centimes; la viande de cheval, I franc 85 centimes la livre ; le sang de cheval, 1 franc 25 centimes la pinte; un chat, 5 francs 60 centimes ; un rat, 1 franc 25 centimes; une souris, 60 centimes.

L'héroïsme dura sept mois. Les assiégés furent délivrés par une armée de secours, et les troupes du roi Jacques se retirèrent.

Les habitants de Londonderry étaient presbytériens. Ils inspiraient une haine farouche aux catholiques Irlandais et aux Anglais épiscopaliens. De là, les avanies dont ils étaient l'objet. Ainsi, on les obligeait à occuper leurs terres comme simples fermiers de la couronne. La propriété du sol leur échappait.

Quand on vit sous un joug trop lourd, on proteste par l'exil, et l'on cherche, loin de la patrie, les droits qui protègent et sauvegardent le citoyen. Ne vous étonnez donc pas devoir les Londonderriens arriver à Boston le 4 août 1718. Cinq navires les portaient. Les familles qui gagnèrent le New-Hampshire étaient au nombre de seize. Elles acquirent un carré de terrain d'une superficie de douze milles. Ce carré, appelé Nutfield, renferme aujourd'hui les villes de Londonderry, Derry, Windham et leurs dépendances, comté de Rockingham. Chaque habitant eut un lot de terrain et une ferme. C'est sur ce point que poussa la première pomme de terre , et que fut fabriquée la première toile des colonies américaines.

Les presbytériens de Nutfield accusent en eux une double origine. Ils sont Irlandais et, en même temps, Écossais (Scotch-Irish). En étudiant de près ce petit peuple nouvellement débarqué, on lui reconnaît des qualités diverses qui feront naître, en se mêlant, un type remarquable. L'activité réfléchie; la vivacité prudente ; la hardiesse qui n'est jamais la témérité ; le dévouement généreux, vousrappellentl'Irlande. La sobriété, l'adresse etl'habileté, quefortifie l'énergie, vous offrentle souvenir de l'Ecosse. L'émigrant qui porte la marque de ces deux influences salutaires, a l'esprit sérieux. Parfois, cependant, il chasse sa gravité, et devient caustique. On reproche à un Écossais-Irlandais d'être catholique, parce que ses parents l'étaient. L'accusé riposte: «Si un homme naissait par hasard dans une écurie , en feriezvous un cheval ? »

La foi religieuse remplit les âmes d'espérance. On a construit des temples. On y va prier, le dimanche. Et lorsque la famille, pour entendre le clergyman^ doit parcourir un long trajet, on la voit suivie d'hommes armés : le voisinage des Indiens commande la prudence.

Mais lorsque, sous un toit, on parvient à se réunir pour chanter des psaumes, on songe aussitôt à instruire la jeunesse. L'ignorance est la grande ennemie, et l'on s'efforce de la combattre.

Dès 1638, le Massachusetts comptait une école primaire par cinquante feux, et une école de grammaire par cent feux. Plus d'un siècle après, les instituteurs, jaloux de remplir fidèlement leur tâche, ont encore besoin d'abnégation. Les pères de famille qui se cotisent sont presque tous pauvres. L'école américaine ne semble pas encore soupçonner l'élégance et le confortable où elle se complaît aujourd'hui. On a jeté des planches les unes sur les autres, quelque part où se croisent plusieurs routes. Un toit, une cheminée, deux fenêtres et une porte, donnent, à cette construction primitive, l'aspect d'une maison. C'est dans cette hutte qu'un homme dévoué, un volontaire de la science, attend les boys et les girls d'alentour. Ils arrivent nombreux. Parfois, la chambre unique est trop petite. Les filles sont d'un côté ; les garçons de l'autre. L'instituteur est nourri -, il prend sa table un peu partout, dans le district. En outre, il reçoit dix ou douze dollars par mois. Le programme des études n'est pas long. Il se résume dans ces trois mots : lire, écrire et compter. Ladisci-

pline est sévère. Les grands jeunes gens et les grandes demoiselles qui suivent les cours dans la saison d'hiver reçoivent, à l'occasion, les coups de baguette réservés d'ordinaire aux bambins. Un maître trop facile n'inspire aucune confiance aux parents. Pour garder sa place, il faut se faire obéir '.

Les écoles ouvertes, on a fondé des journaux. La presse américaine, puisant dans la liberté la garantie du droit, deviendra plus tard le grand pouvoir conservateur de la République. Dès 1765, ce pouvoir, déjà en éveil, guette les faits et s'en empare. Il est exercé par un peuple éclairé qui s'étudie et s'interroge dans le miroir où se reflètent les idées, les sentiments et les opinions quivont'bientôt agiter et passionner les masses. La première gazette publiée aux États-Unis parut à Cambridge, Massachusetts, en 1673. Elle avait pour titre : The may flower. Son existence fut courte. Le journal qui infusa de sérieux éléments de vie aux colonies anglo-américaines s'appelait The Boston Neivs letter. Il vint le 24 avril 1704. Il appartenait à

1. Le recensement de 1870, qui donne 38,115,641 habitants aux États-Unis, attribue 5,660,07 4 illettrés à la population au-dessus de dix ans.

Il faut retrancher de ce nombre 777,864 étrangers. Restent 4,882,210^Américains. 4,189,972 sont de race latine, et appartiennent aux États du sud; 114,000 habitent la région du Pacifique. Dans les États du nord et de l'ouest, qui constituent en somme la véritable Amérique, on ne trouve donc que 1,357,102 illettrés.

Et l'on arrive à cette conclusion : les Anglo-Saxons, c'est-à-dire les républicains, ont environ quatre fois moins d'illettrés que leurs voisins du sud, jadis partisans de la sécession et d'une alliance bonapartiste.

Pourtant, ce chiffre de 1,357,102 est un point noir. On s'efforce

Campbell, concessionnaire d'un service postal inauguré en 1691. The Boston gazette date de 1720. La presse commence, chez un peuple, par colporter les nouvelles sans les commenter. Puis, elle les interprète. Alors naît la polémique. Période de transformation. Elle s'accusa, en Amérique, avec le Neiv-England courier, organisé, six mois après l'apparition de la Boston gazette, par le frère de Benjamin Franklin. Les ïankees jetaient lentement et péniblement les bases de leur puissance future. La presse ressentit le contrecoup d'une situation encore incertaine1.

Les puritains ont eu la bonne fortune de s'implanter sur un sol fertile. Quand on a défriché, on cultive. L'année 1617 marque l'introduction de la charrue sur les terres de la Virginie. En 1637, le Massachusetts ne possédait que trente charrues. On construisait les instruments aratoires dans la ferme, avec l'aide dn charron

de le faire disparaître en s'imposant de lourds sacrifices. Dans chaque État, le budget des écoles suit une marche ascendante. C'est grâce à l'augmentation des taxes et des cotisations personnelles , que l'on parviendra, en Amérique, à détruire complètement l'ignorance qu'on refuse de combattre loyalement en France.

Aujourd'hui, les États-Unis comptent environ 350,000 instituteurs et institutrices, et plus de 7 millions d'élèves.

En évaluant le nombre des écoles à 200,000, on trouve une école pour 190 habitants.

En France, il y en a une pour 570 citoyens : c'est dans l'ordre.

Ainsi, en Crimée l'armée française avait un médecin par CGC soldats, 66 0/0. Dans l'armée du Nord, pendant la guerre de sécession, on trouvait un docteur par 93 hommes, 2 0/0.

1. En 177 5, il n'y avait, dans les colonies, que 37 journaux. Ce nombre s'élève ù. 4 0 lorsque s'ouvre la révolution de 177 6. Si nous franchissons les 74 années qui s'écoulent après la déclaration d'indépendance, nous trouvons, en 1850, 2,526 feuilles périodiques repré-

ou du forgeron prochain. L'intelligence des premiers cultivateurs s'excitait d'elle-même. Et la société des arts, de Londres, décernait une médaille d'or à Benjamin Gale, du Connecticut, pour l'invention d'un semoir (1765).

La production industrielle laissait présager son essor futur. Dès 1640, la cour générale du Massachusetts, par des primes, encourageait la fabrication de la toile, de la laine et du coton. Vers le même temps, l'assemblée duConnectitut favorisait l'importation du coton de laine des Barbades, et une compagnie établissait le premier moulin à foulon en Amérique. L'activité régnait; mais le désir de produire n'était pas fortifié par les préoccupations du goût. Aussi, pendant plus d'un siècle, les usines américaines ne livrent-elles à la consommation que des articles grossiers, comme la

sentantplus de 426,409,000 numéros. Les deux derniers recensements donnent les chiffres suivants :

1860. — Journaux. . . 4,051; Tirage. . . 928,000,000. 1870. —Journaux. . . 5,871; Tirage. . . 1,500,000,000.

Au nombre des principaux journaux des Ëtafs-Unis, on peut compter :

A New-Yorck, la Tribune, le Herald, le Times, le World, le Sun, VEvening-Poit.

A Philadelphie, le Ledger, VInquirer, IsiPress.

A Baltimore, le Sun, Y American,

A Boston, le Pou, l'Advertiser.

A Springfleld, le Republican.

A Chicago, la Tribune et le Times.

A Saint-Louis, le Republican, le Democrat.

A Cincinnati, le Commercial, la Gazette.

A la Nouvelle-Orléans, le Picayune,

A Louisville, le Journal.

A San-Francisco, le Bulletin

futaine. L'industrie se développe, malgré tout, et l'I accepte le résultat imparfait. On fera mieux, si l'A gle terre ne s'y oppose pas, et l'on vendra, si les prj duits anglais n'encombrent pas le marché. LorsqJ l'offre dépasse la demande, on est soucieux, et le soi à la veillée, on chante la Taxe américaine :

While I relate my story, Americans, give ear ; Oi' Britain's fading glory You presently shall hear.

ril give a true relation (Attend to what I say) Concerning the taxation Of north America.

« A mon récit, Américains, prêtez l'oreille; vous ail entendre parler de la gloire de l'Angleterre qui s'éclipse, fc relation sera véridique (écoutez ce que je vais dire) touchai la taxe de l'Amérique du Nord1. »

Les colonies, que nous allons suivre dans toutes péripéties d'un long drame, offrent déjà des nuance de tempérament qu'il est bon d'indiquer. Quand o passe le Potomac, on semble passer d'un pays dans u autre. Le froid Yankee est resté sur la rive gauche d fleuve. Ici se montre le sympathique Yirginien. De

1 . Nous pouvons nous demander comment se sont traduits jusqu'il les efforts des Américains sur le lorrain économique.

En 1810, sur un ordre du ministre des finances, on estima ! valeur de la production annuelle aux Étals-Unis. Un rapport minu lieux constata que les fabriques de tissus de colon, de laine, de lin de chanvre et de soie, sans compter les instruments confectionnés n les machines construites; — que les chapelleries de laine et de four rure; — que les fonderies, les bijouteries en or et en argent, le plomberies; —que les manufactures de savon, de chandelles, de hou gies, de blanc et d'huile de haleine, de cuirs et de souliers, de bois, d'huiles, de sucres raffinés, de papier, de marbre, d'ardoise, de verre1

différences de caractère promettent à l'avenir deux civilisations distinctes : celle du nord, brutale; celle du sud, raffinée. De là, on le craint, deux peuples. Le nord marche vers l'égalité. Chez lui la démocratie entraîne les retardataires, et contient les enthousiastes. Le progrès pour tous et par tous, telle est sa devise. Les puritains, traqués dans la mère-patrie, sont venus demander, à la solitude américaine, les libertés politiques et religieuses. Leurs descendants honorent le

de faïence, de tabac, de teinture, de droguerie, de couleurs, de câbles

et de cordes, produisaient pour 127,694,002 dollars.

Articles omis ou inexactement relevés . . . 45,008,074 —

Articles douteux (doubtful) servant à l'agriculture, presses à coton, moulins à moudre le grain, elc 25,850,7 95 —

Montant de la production en 1810 .... 198,013,471 — Quarante ans plus tard, nous enregistrons :

Nombre d'établissements produisant . . . . 123,025

„ . , (Hommes.. 731,137) „., ,r

Ouvriers occupes. \ „ __. nn \ 957,059

r | temmes. . 225,922 )

Capital engagé , . . . 533,245,351 dollars.

Prix du travail annuel 23G,755,40i —

Matériel 555,123,822 —

Production annuelle 1,019,106,010 —

Un autre recensement nous apporte ces révélations :

Genres d'industrie en activité . 631

Nombre d'établissements produisant .... .140,433

Capitaux engagés 1,009,855,715 dollars.

Prix du matériel brut . . . '. 1,031,605,092 —

1 • t (Hommes. . 1,040,349) „ „,„ „.„

Ouvriers occupés. „ ' , ' , ( 1,311,246

r \ Femmes. . 270,897 J

Prix du travail annuel 378,878,966 dollars.

Production annuelle 1,885,861,676 —

Une nouvelle période de dix ans^s'écoule. On a tu l'industrie naiio-

14 GUERRE DE L'iNDÉPENDANCE.

travail, et imposent le respect par l'austérité de leur vie. Ils n'admettent qu'une distinction, le mérite; ne s'inclinent devant personne, et ne sont impolis qu'aux yeux des courtisans, toujours trop polis. En outre, ils possèdent l'énergie, à qui appartient le monde.

Dans le sud s'est implantée l'aristocratie. La

nale profondément troublée par la guerre de sécession. Des usines détruites et d'autres usines fermées par suite du manque de bras ont causé un ralentissement dans la production. En 187 0, on est tout à fait remis des longues commotions , car nous trouvons :

Nombre d'établissements produisant. . . . 252,148

Machines à vapeur 40,191

Force (chevaux) 1,215,711

Roues hydrauliques , . 51,018

Force (chevaux) 1,130,431

Ouvriers occupés 2,053,996

Hommes au-dessus de 16 ans. 1,615,598 Femmes au-dessus de 15 ans. 323,770

Adolescents 114,628

Capital engagé 2,118,208,769 dollars.

Prix du travail annuel 775,534,343 —

Prix du matériel d'exploitation 2, 48S,427,242 —

Production annuelle 4,232,325,442 —

En 17 70, le mouvement commercial des colonies donnait les chiffres suivants :

Importations de la Grande-Bretagne 1,925,570 livres sterling,

ou 48,139,250 francs.

Exportations dans la Grande-Bretagne,

1,01 i, 725 livres sterling, ou 25,368,125 —

Dill'érence en faveur de la métropole. . . 22,771,125 francs.

Passons à 187 4.

Du 30 juin 1873 au 30 juin 187 4 :

Importations aux États-Unis 596,000,000 dollars.

Exportations des Etats-Unis 653,000,000 —

Excédant des exportations sur les importations. 57 ,000,000 dollars.

Virginie et les Carolines sont fondées, au xvne siècle, par des familles ruinées, des criminels et des aventuriers. Tout ce monde-là est fort peu honnête. On méprise le travail. Ce n'est pas à dire qu'on dédaigne la fortune. On veut, au contraire, s'enrichir, mais sans se tracassser. Les Virginiens et les Caroliniens ont de belles manières. Ils ont acclimaté, sur leurs plantations, les coutumes du vieux monde. A l'exemple des preux d'un autre âge, ils reconnaissent une noblesse terrienne, recherchent les exercices du corps et commettent mille folies. Toujours généreux, souvent même prodigues jusqu'à l'imprévoyance, ils sont très-hospitaliers ; et, pour servir une fantaisie, ne craignent pas d'escompter l'avenir. Leurs mœurs dissolues sont le fruit d'une oisiveté persistante. Les planteurs affichent des sentiments élevés qui sont le masque d'un orgueil mal placé. Ils n'ontpas de vraie grandeur d'âme. Lamollesse où ils se plongent les prédispose plutôt à la monarchie qu'à la République. Quand on ne sait se gouverner soi-même, on est destiné à être gouverné. De la Virginie et des Carolines, ces mœurs ont gagné les autres États à esclaves.

A la veille delà lutte que va susciter l'Angleterre, il n'y a plus de Potomac. Le danger rapproche les Américains, et les colonies ne forment plus qu'un même faisceau. Toutefois, les diversités de tempérament que nous venons d'esquisser peuvent nous permettre de répondre à cette question : D'où part l'étincelle ?

Le marchand du Massachusetts ou du Connectitut

discutera ses droits, patient et calme, sans que les arguments subtils ni les faux calculs d'un adversaire plein de ruses parviennent jamais à le porter aux excès. Tour lui, la coupe des amertumes menace de s'élargir, à mesure que se multiplieront les avanies. Et la goutte qui vient, d'ordinaire, faire déborder le vase, trouvera toujours à se loger.

Le Virginien, sans fuir le débat, n'apporte jamais dans la discussion une sénérité d'âme à toute épreuve. S'il trouve, dans le procès qui s'engage, une mauvaise querelle, soyez sûr qu'il sortira des gonds, se fâchera, quitte à se demander, après réflexion, où le conduit sa violence de langage.

L'étincelle partira de la Virginie.

Lorsque l'acte du timbre est voté, le Massachusetts a déjà protesté contre les Writs of assistance, mandats autorisant les collecteurs à franchir le seuil de toute maison qui leur semblait receler des marchandises importées en fraude. Un tribun, James Otis, prête le secours de son éloquence passionnée aux Bostoniens qui refusent l'exécution des writs. D'après l'avocat de la couronne, ne pas obéir, en pareille occurrence, c'est nier le pouvoir législatif du parlement ûe la Grande- Bretagne, et c'est s'insurger. Otis objecte que ces mandats généraux laissent planer le vague et l'incertitude. Tyrannie légale. D'autant plus à redouter. Puis, s'inspirant des préoccupations de l'époque, et les traduisant dans un langage enflammé, Otis accuse l'Angleterre de vouloir taxer les colonies non représentées. Pas de représentation, pas d'impôt.

Et le ministre Grenville, quatre ans plus tard, ose froisser l'opinion déjà inquiète. Contraindre les colons à noircir un papier spécial qu'on leur vend trèscher, sous prétexte que George III a besoin d'argent, n'est-ce pas, en effet, violer les règles éternelles de la justice gravées au fond de la conscience humaine? Pourtant, la perfide Angleterre exerce encore tant d'influence, qu'on ne songe pas à résister. L'étonnement, l'effroi si l'on veut, saisissent, les populations. On se pliera au caprice ministériel. Il le faut; car on est impuissant.

L'acte du timbre va être exécuté. Mai 1763. L'assemblée provinciale de la Virginie est en session. Les électeurs du comté de Louisa, par suite d'une vacance dans la représentation, viennent d'être convoqués. Ils ont élu un homme qui a fait beaucoup de métiers, sans doute afin de ne réussir dans aucun. Il est né en 1736. Dégoûté du commerce, il demande à l'agriculture ses secrets. D'insuccès en insuccès, il échoue au barreau. On l'appelle Patrick Henry. Certaine plaidoirie contre les excès des agents royaux avait attiré sur lui l'attention. Assez mal mis et très-gauche dans ses manières, Henry est un peu dépaysé au milieu de l'assemblée des bourgeois de Virginie. Il a pour ami un jeune homme de vingt-deux ans, fort gai, fort sceptique, Thomas. Tefferson. Parmi les députés, on remarque un grand amateur de chasses, George Washington. La fin de la session approche; et si la Chambre ne proteste pas, l'impôt vexatoire du timbre sera perçu. Patrick Henry le sait. Il écrit, d'une main fiévreuse, quelques lignes sur un

vieux bouquin, se lève d'une façon maladroite, et lit, d'une voix timide, les célèbres résolutions qui se terminent ainsi : « Seule, l'assemblée générale de la colonie a le droit et le pouvoir d'imposer des taxes sur les habitants; et toute tentative d'investir de ce pouvoir une personne, ou un corps quelconque en dehors de cette assemblée générale, tend manifestement à détruire la liberté anglaise non moins que la liberté américaine. »

Les interruptions surgissent. Henry, que le tumulte excite, dépouille son langage hésitant et s'abandonne à toute Ja fougue d'une improvisation pleine de saillies. Les images confondent, et les explosions de colère paralysent. Le torrent déborde. Il passe. La patrie, humiliée, rebondit contre l'outrage.

« César, exclama tout à coup l'orateur, a eu son Brutus; Charles Ier a eu son Cromwell; Georges III... [Trahison! s'écrie le Président. — Trahison! Trahison ! répètent les amis du gouvernement anglais)... profitera sans doute de leur exemple, » continua fièrement Patrick Henry, comme si personne n'eut interrompu la phrase commencée.

L'éloquence triomphe. Par vingt voix contre dixneuf, les propositions sont adoptées.

Demain, elles circuleront, imprimées, dans toutes les colonies. Et le vote de la Virginie, la vieille province, the old domi)iion, embrasera l'Amérique. Les esprits troublés se reconnaissent. Les cœurs s'unissent. Les mains vont bientôt se chercher.

La révolution est faite.

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