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LA VALEUR MORALE

Dans une démocratie, comme la nôtre, encore jeune, il n'est pas étonnant qu'il y ait eu dans les partis, chez les hommes, arrivant nouvellement au pouvoir, des lacunes d'expérience, de connaissance des affaires, surtout en ce qui concerne les choses militaires, et les questions si délicates de la discipline, de la cohésion de l'armée.

Et néanmoins, les dangers que ce manque de savoir a fait courir à notre pays, pour sa défense, ont été assez grands, pour qu'il soit nécessaire de le rappeler, et de

mettre la nation en garde contre les hommes politiques, « qui ne savent pas assez ».

En 1899, lorsque les événements intérieurs ont poussé au pouvoir de nouveaux partis, l'armée avait remarquablement répondu jusque-là aux soins, à la persévérance, avec lesquels la République avait présidé à sa réorganisation. Elle était digne des énormes sacrifices, consentis si généreusement par le pays.

Elle avait foi dans ses chefs, était solide, instruite, disciplinée, pleine d'ardeur. C'était une des meilleures armées que la France ait jamais mises sur pied. Neutre au point de vue politique, écartée de nos discussions intérieures, respectueuse de la légalité, elle était « La Grande Muette », tout au devoir.

Voici, d'après le Journal officiel du 21 mai 1895, comment un ministre de la Guerre de cette époque a pu en définir la situation intérieure, devant la Chambre des députés, à l'occasion d'une interpellation des gauches sur « l'ingérence de la politique cléricale dans l'armée » :

« L'armée, Messieurs, reçoit toute la nation; toutes les croyances, toutes les opinions religieuses y sont représentées, et y sont non seulement tolérées, mais respectées [Très bien! Très bien! à droite); celles de la majorité de la nation comme les autres. [Très bien! Très bien! à droite et au centre. Interruptions à f extrême gauche.)

M. Camille Pelletan. — Quelle est l'opinion de la majorité de la nation? {Bruit.)

M. LE Ministre. — Mais toutes les pratiques religieuses doivent dans l'armée se présenter avec le caractère de manifestations individuelles personnelles [Très bien! Très bien! à droite et au centre), et sans Jamais exercer de pression sur les voisines, [Très bien! Très bien!) Le commandement a tout particulièrement le devoir d'éviter toute pression, toute ingérence. Plus un officier est élevé en grade, plus il doit montrer que, dans l'armée, la liberté de conscience est absolue.... [Applaudissements à droite et au centre.)

M. Saint-Germain. — 11 faut mettre ces idées-là en pratique.

A DROITE. — La gauche n'applaudit plus.

M. LE Ministre. — Mais sans que cette réserve puisse aller jusqu'à l'empêcher de pratiquer, lui-même et au grand jour, le culte de ses croyances. L'armée est et doit être, au point de vue religieux, un terrain de neutralité, de liberté. {Très bien! Très bien! à droite et au centre.)

Cette même tolérance, cette même liberté sagement réglée, existe et doit exister, au point de vue des opinions politiques. Toutes les opinions du pays sont représentées dans l'armée, par cela même qu'elle comprend tous les citoyens. {Très bien! Très bien!)

Nos jeunes soldats nous arrivent avec l'opinion de leurs familles, de leur entourage; nos officiers de réserve sont de tous les partis ; nos officiers appartiennent à toutes les classes de la société {Très bien! Très bien! à droite); mais toutes ces opinions sont discrètes, ne se manifestent pas. Les discussions politiques, comme les discussions religieuses, sont bannies de l'armée.

Grâce à cet état de choses, tous les dévouements sans exception trouvent, sans froissement, place dans nos rangs. {Applaudissements à droite et au centre.) Les hommes de cœur de tous les partis peuvent, à l'ombre de notre drapeau, préparer leur rôle pour le jour où la patrie aura besoin de toutes les énergies. {Vifs applaudissements sur divers bancs.)

Mais il y a une réserve grave, importante, qu'il est bon d'affirmer à cette tribune, et dont au besoin le Gouvernement et le ministre de la Guerre devraient assurer la rigoureuse exécution : quand les rangs sont formés, quand les officiers ou les troupes sont dans le service, les opinions personnelles doivent s'incliner devant le grand devoir de prêter main-forte au gouvernement légal du pays, pour le maintien de l'ordre et le respect des lois.... {[Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs. -^ Interruptions à l'extrême gauche.)

... Ce sera l'honneur de la République d'avoir sans pression, sans prestation de serment, en se fiant uniquement à la loyauté de l'armée {Très bien! Très bien!) réussi à faire de cette armée non seulement le faisceau de tous bs dévouements, de toutes les énergies contre l'ennemi de l'extérieur, mais encore à l'intérieur le soutien inébranlable de la légalité. » {Applaudissements au centre et à droite. L'orateur, en regagnant sa place au banc du gouvernement, reçoit des félicitations.)

Devant ce discours, qui cependant ne faisait que

refléter les aspirations véritables de notre nation et les sentiments élevés, destinés à engendrer « Tunion sacrée des cœurs » dès que le danger apparaîtrait, certaines parties de la Chambre étaient restées silencieuses, étonnées. Elles nourrissaient pour Tarniée d'autres projets, qu'elles ont mis à exécution dès qu'elles furent solidement installées au pouvoir.

En réalité, les meneurs des nouveaux partis étaient ; hantés par la peur d'un coup d'iitat, et môme d'un coup ; de force purement militaire. ' À

Influencés, probablement, par quelques <i vieux repu- ■ blicains » qui avaient vu le coup d'État de 1851, et ] avaient gémi pendant de longues années contre « les i traîneurs de sabres prêts à soutenir toute entreprise ■ contre la liberté », ils ne savaient pas que, même en î 1851, la masse de l'armée n'a été pour rien dans le j coup d'État; et qu'il lui aurait été bien difficile de ne '^ pas exécuter les ordres, ayant l'apparence de la léga- ^ lite et émanant régulièrement du gouverneur militaire' i de Paris, du ministre de la Guerre, du Président de la ['. République.... \J

Ils ne savaient pas que, jamais dans notre histoire, \t il n'y a eu de coup de force politique provoqué par^ l'armée elle-même et que, dans tous les cas, notre fe armée nationale en a horreur. |^

Ils se métiaieut de Tarmée et de ses chefs; et c'est ^ cette inquiétude, appuyée sur des racontages sans valeur, qui les a poussés à laisser prendre, vis-à-vis de nos officiers, des mesures parfois humiliantes, dégradantes, et à coup sûr dangereuses pour la cohésion de nos troupes.

Dès qu'ils furent au pouvoir en 1899, leurs ministres; de la Guerre se mirent résolument à l'œuvre.

Le premier, le général de Gallifl"et, connaissait fort bien l'armée. Il était intelligent, gouailleur, prompt

aux résolutions, voyait vite et bien, mais un peu court. Il avait été un chef vaillant, entreprenant, audacieux entre tous. Les besognes difficiles, périlleuses, l'attiraient invinciblement. A Sedan, il avait fait charger sa division de cavalerie, dans des conditions d'audace, d'abnégation invraisemblables, qui avaient arraché au vieux roi de Prusse, la fameuse exclamation : « Oh! les braves gens 1 »

Quand il prit le pouvoir, « ses collègues lui demandèrent de montrer que Farmée devait s'incliner devant le pouvoir civil », de faire des exécutions de généraux. Il n'hésita pas une minute, et du premier coup sabra le gouverneur de Paris, puis le général de Négrier si estimé, si populaire, et les généraux d'armée Hervé et Giovaninelli.

Puis, il s'attaqua au corps d'officiers. Jusque-là, tant que la république était restée libérale, l'avancement et le sort des officiers avaient été confiés à leurs chefs hiérarchiques, à leurs généraux, qui s'attachaient consciencieusement à les classer suivant leurs mérites, suivant les services qu'ils paraissaient aptes à rendre au pays. Un premier décret spécifia que dorénavant le ministre de la Guerre déciderait seul des nominations des généraux. Bientôt, un autre décret confia au ministre le soin d'arrêter lui-même les tableaux d'avan cément de tous les officiers.

C'était instituer l'omnipotence complète du ministre de la Guerre. Mais c'était aussi le mettre à la merci des influences parlementaires et autres, contre lesquelles jusqu'alors les ministres avaient pu se garer en s'abritant derrière les tableaux d'avancement, établis en dehors d'eux.

Sans doute, avec sa désinvolture de grand seigneur, avec sa haute réputation militaire, avec son éloquence brève, incisive, césarienne, le général de Galliffet aurait eu de quoi se défendre contre les pressions étrangères à l'armée. 11 connaissait trop bien l'armée pour ne pas l'aimer, et il aurait mis de la coquetterie à

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la refaire aussi bonne, meilleure peut-être, qu'elle!; n'était avant lui. f

Mais les événements se précipitèrent. Il donna sa^ démission, sans avoir pu reconsolider ce qu'il avait sij fortement ébranlé, et il laissa dans nos institutions >; militaires des brèches, largement ouvertes, dont abusai son successeur. 1

Alors, pendant cinq années, Farmée fut soumise à un i régime extraordinaire, qui faillit lui faire perdre sa ' solidité et sa valeur morale.

La suspicion, la dégradante, lignoble délation ont^ été introduites dans l'armée. Appuyé sur ses deux ■ odieux registres, « Corinthe et Carthage », renfermant ^ les « fiches » des officiers, établies en dehors de toute ; hiérarchie, le nouveau ministre a terrorisé l'armée ; pendant cinq ans, réservant l'avancement, les faveurs, \ à une catégorie d'officiers, décourageant, impitoya- ; blement, exilant môme ceux qui lui étaient dénoncés comme suspects.

Il a banni momentanément de l'armée la confiance réciproque, la solidarité, l'esprit de camaraderie, si utiles, si indispensables cependant à la guerre. 11 y a introduit la politique. Il a failli ruiner l'autorité des chefs de l'armée, si nécessaire pour assurer, régulariser, afTermir le service, et y a substitué l'influence mal éclairée, partiale, des politiciens et des sociétés secrètes. Et non content de faire baisser ainsi le niveau moral de l'armée, d'y alïaiblir les caractères, il a osé encore, par courtisanerie pour la majorité qui le soutenait — les majorités ont des courtisans, comme les rois — et qui voulait des économies, affaiblir notre organisation matérielle, et laisser tomber les défenses de noe frontières.

Après les cinq années de ce ministère, la France étail mûre pour une invasion. Les Allemands l'ont senti. lU

nous surveillaient de près; lorsque, enfin, les révélations à la Chambre des députés de M. Guyotde Villeneuve, sur « les fiches » ont appelé Tattention publique sur ces agissements bas, dangereux, et les ont fait cesser, sous Texplosion de l'indignation du mépris de la nation.

Depuis, les nouveaux ministres de la Guerre se sont attachés à calmer la colère du pays, et à faire revenir leurs partis de ces exagérations malsaines, comme de leurs craintes si mal fondées, si ridicules.

L'un d'eux, un disciple de Gambetta, M. Etienne, a été particulièrement utile. Il a réagi nettement contre les mesures désorganisatrices du général André et aussi contre les prédications criminelles des antimilitaristes, qui n'avaient pas tardé à se faire entendre. Il a pris de bonnes dispositions pour rétablir la confiance dans l'armée, pour la remettre dans son grand rôle de la préparation à la guerre, et aussi pour réapprovisionner, compléter nos fortifications de FEst... Quelques années plus tard, dans un autre cabinet, il a encore aidé puissamment à faire adopter la loi de trois ans.

Le tort fait à l'armée n'était pas un mal de surface. Il avait, malheureusement déjà, une certaine profondeur, et il fallut plusieurs années pour le faire disparaître.

L'antimilitarisme-, prêché ouvertement dans les réunions publiques et dans certaine presse, avait déjà franchi le seuil de quelques casernes. Des condamnés de droit commun, des repris de justice, avaient été introduits par la loi dans les chambrées. Une campagne acharnée avait été menée contre les conseils de guerre. Des troupes, commandées par des officiers désespérés d'être condamnés à pareille besogne, avaient été réquisitionnées, pour défoncer des portes d'églises, à l'occasion de la sotte mesure des « Inventaires ».

L'autorité des chefs militaires avait été détruite et;! remplacée par l'influence des politiciens, des sociétés ' secrètes. Dans les régiments, les permissions, les^ faveurs, les récompenses n'étaient plus demandées aux! officiers. Les hommes connaissaient d'autres portes, J où frapper pour tout obtenir; et si les officiers lesj gênaient, ils savaient à qui s'adresser pour les faire déplacer.

De toutes parts, on signalait, en France, des délits, des crimes commis par des militaires : c'étaient des mitrailleuses volées et emportées au delà de la frontière; un drapeau de régiment indignement lacéré; une vieille femme assassinée dans un train par deux soldats en uniforme; des réservistes, des soldats se mutinant.... Le pays était déjà anxieux devant ces manifestations d'indiscipline et de très mauvais esprit; il fut éclairé complètement sur la gravité de la situation par la|' révolte à main armée de tout un régiment du MidLi en 1907. |

La nation tout entière n'hésita plus. Elle prit W. parti des officiers, en réclamant la répression sévère, ; immédiate, des fauteurs de ce grave désordre. Lej Journal officiel ne tarda pas, du reste, à la renseigner*! sur les causes réelles de cet événement si troublant, eni^ publiant in extenso les rapports des généraux, chargés^ de réprimer la révolte : li

Le général commandant le 16" corps attribuait net4i teraent la rébellion à l'intervention des hommes poli-» ^ tiques dans les affaires militaires, intervention qui a^i paralysé le commandement, discrédité l'autorité desi. chefs, et introduit partout la lassitude et le dégoût. ]

De son côté, le général commandant la divisionn protesta dans son rapport contre l'idée de considérer; cette rébellion comme une gaminerie : « C'était bien une explosion d'antimilitarisme ; depuis deux ans dans les cantines du 17*^ on chantait V Internationale ». A la suite de chaque période de réservistes ou de territoriaux, lesprit des hommes devenait plus mauvais, plus

indiscipliné. Les soldats qui se sont mutinés, et « qui se sont fait photographier la crosse en Tair », étaient bien des criminels coupables de rébellion.

Renseignée, sur la gravité de ces événements, et aussi sur l'attitude de plus en plus agressive des Allemands, notre nation se redressa virilement et contre l'ennemi de l'extérieur, et à l'intérieur contre les brouillons, qui sous le prétexte de « radicaliser » l'armée avaient failli compromettre la cohésion et la discipline. Elle montra nettement par son attitude que, décidée à se défendre, de toute son énergie, contre l'étranger, elle entendait qu'à l'intérieur rien ne vînt plus troubler le bon fonctionnement de l'armée et sa préparation à la guerre.

La campagne funeste cessa, tout au moins en apparence. Toutefois l'avancement des officiers resta exclusivement à la merci du ministre de la Guerre; et — au dire de sénateurs des gauches — il fut souvent l'objet « de faveurs éhontées ».

Malgré tout, grâce à la vigilance de notre peuple, grâce aux trésors de dévouement et de patriotisme qu'elle a trouvés en elle-même, notre armée a pu reprendre bien vite sa valeur morale, sa discipline; et à cet égard-là, elle était entièrement prête, quand l'Allemagne s'est ruée sur nous.

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