LE MATÉRIEL — LES LAGUNES — LE
Après la guerre de 1870, il a fallu des efforts énormes pour remanier le casernement et l'installation matérielle des troupes, pour placer à leur portée immédiate leurs effets, leurs armes, leur matériel de mobilisation.
De là des travaux considérables pour améliorer les anciennes casernes, pour en construire de nouvelles aussi salubres que possible, pour créer des champs de manœuvre, des champs de tir pour l'infanterie et
pour Fartillerie, des camps d'instruction, des hangars| pour abriter le matériel de guerre des batteries d'artiM lerie.... 1
Le génie et Tartillerie, ainsi que bien des municipa4 lités, ont rivalisé pour mener cette besogne à bonne fîn.|
Quant au matériel d'artillerie employé pendant la| guerre de 1870, il a été abandonné :
Dans les batailles, on s'était servi des mitrailleuses comme de batteries d'artillerie ; et on n'avait pas tardé à voir, qu'en raison de leur faible portée, elles étaient à la merci des batteries de canons ennemis. On n'en voulut plus. Longtemps après, il y a une dizain( d'années, on y est revenu; mais pour les adjoindre avec raison à l'infanterie, dont elles augmentent considérablement la puissance du feu. En 1914, chacun d( nos bataillons d'infanterie était muni d'une section d( deux mitrailleuses.
Nos canons rayés de 4 et de 12, jugés insuffisants, ont été remplacés, immédiatement après la guerre d( 1870, par des carions en bronze, se chargeant par h culasse, créés par le général de Reffye, l'inventeur des mitrailleuses. Puis on construisit un certain nombre d< canons de 95 en acier, système de Labri toile, et enfin U matériel complet de canons de 80 et 90, du colonel d< Bange, que l'artillerie a utilisé jusqu'en 1898. Ce vieu: matériel de 95, 90, 80 a été repris au cours des opéra-i lions de la guerre de 1914 et a donné de très bons résultats. Enfin, fut adopté notre merveilleux canon d( 75, sur lequel nous aurons à revenir, et qui est incontestablement le meilleur des canons de campagne.
De c^ côté-là, nous étions donc dans de très bonnee conditions. Nous l'étions moins au sujet des canons longue portée et de l'artillerie lourde de campagne^ Cette artillerie avait été mise en honneur par la guerre»! de Mandchourie et par celle des Balkans. On savaiis que l'armée allemande s'en occupait activement. Mai^i en France, on y croyait peu, dans les hautes sphères»; de l'armée. On y estimait, en général, que la lourdeur*
de ces canons, les difficultés de leur transport et de celui de leurs pesantes munitions gêneraient dans une forte mesure la mobilité des colonnes; et que cette artillerie n était pas le fait d'une armée comme la nôtre, décidée à chercher le succès dans Toffensive, dans le mouvement, dans la manœuvre.
Cependant, la direction de Tartillerie avait fait mettre sur pied quelques canons à longue portée, de 105, d'un excellent modèle dû aux colonels Déport et Sainte-Clair Deville; et aussi plusieurs batteries lourdes de 155, imaginées par un technicien de premier ordre, le lieutenant-colonel Rimailho.
Nous étions donc prêts à fabriquer. Mais au parlement on attendait, pour engager cette dépense, que Topinion fût fixée dans l'armée. Elle ne l'était pas; on y croyait que le 75 suffirait.
Cette lacune de l'artillerie lourde ne peut donc pas être imputée au parlement. Il en est de même pour celle des aéronefs. Les Allemands n'avaient pas tardé à dépasser nos dirigeables avec leurs énormes « Zeppelins ». Et aussitôt ils nous avaient avertis par leurs cris de victoire, par la joie haineuse qu'ils manifestèrent pesamment en parlant de la terreur des Parisiens au sujet des Zeppelins : « Déjà, s'écriaient-ils, ils attendent avec angoisse l'arrivée de nos ballons sur leur ville; comme en 1871 ils attendaient nos uhlansl »
La France craignait si peu les « Zeppelins » qu'elle avait refusé de se lancer dans cette lourde voie. Elle a préféré doter sa vaillante arme de l'air d'avions, plus rapides, plus souples, plus aptes aux reconnaissances et au combat que les dirigeables. Et elle n'a pas eu tort. Les avions n'ont pas tardé à prendre le dessus sur les (( Zeppelins » ; et les services rendus par nos avions et nos héroïques aviateurs ont été incalculables dans toutes les périodes de la guerre.
Pour nos fortifications, le gouvernement a été appelé à faire des réductions importantes, mais après avis du Conseil supérieur de guerre.
Après 1870, le plan général de nos fortifications du ; Nord-Est avait été étudié, établi avec un grand talent, ! une grande prévoyance, par un officier général du ] génie tout à fait remarquable, Seré de Rivière. \
Sous son impulsion ferme, intelligente, et celle du j directeur d'artillerie d'alors, le général Berge, d'im- î menses travaux ont été engagés et menés à bonne fin, par le génie pour construire les nouvelles fortifications, ;j par Fartillerie pour les armer. Ij
Depuis cette époque, il a fallu remanier ces fortifica- .j tions pour ne pas les laisser à la merci des progrès de S l'artillerie et y faire des travaux dispendieux pour en d bétonner les talus, les armer de tours blindées, amé- (l liorer les abris, etc. ^
De là des dépenses si grosses, si souvent renouvelées, qu'on se décida à ne garder que les places fortes indispensables et à déclasser les autres. C'est ainsi que Lille, les places du Nord sauf Maubeuge, les places des Ardennes, les régioiis fortifiées de Laon, La Fère et de Reims, le camp retranché de Langres... ont été déclassés; et qu'en somme il ne nous est resté, sur notre front du Nord-Est, comme places à défendre, que Maubeuge, Verdun, Toul, Epinal, Belfort, Besançon et, en arrière, Paris.
Mais par cela même qu'elles avaient été réduites comme nombre, ces fortifications auraient dû être entièrement prêtes. L'étaient-elles? Incontestablement non, après le ministère André; car au moment de la rodomontade de Tanger, on a été obligé d'y faire en toute hâte bien des travaux. Depuis, on a continué* mais pas assez peut-être, surtout autour de Paris.
A coup sûr, le stock des canons, des munitions, des approvisionnements de toutes espèces, n'était pas suffisant dans nos places fortes. L'observation en a été faite publiquement, à la tribune, quelques j
ours I
avant la déclaration de la guerre, par un sénateur de l'Est, qui depuis a eu à répondre de ses actes devant la justice.
Et ces lacunes graves, dangereuses existaient aussi pour nos approvisionnements des armées de campagne. Il ne suffit pas, au moment où la guerre éclate, que les troupes aient leur complet en armes, en munitions. Il faut encore qu'on ait constitué, en arrière des comBattants, des approvisionnements suffisants pour remplacer les fusils, les mitrailleuses, les canons qui s'usent, se faussent, se perdent, se brisent en si grand nombre dans les batailles, surtout dans les longues batailles modernes. Il faut aussi des stocks énormes de munitions, accumulées dès le temps de paix, car les armes à tir rapide en consomment des quantités prodigieuses.
En avions-nous assez? Il est prouvé que non; et cette pénurie existait aussi pour l'habillement, l'équipement, les chaussures.
ïl importe de rechercher avec soin, — non pas pour récriminer, mais pour mieux assurer l'avenir, — les causes de ces lacunes si graves, si dangereuses; et il semble bien qu'on ne peut les trouver ailleurs que dans la tendance permanente de nos parlementaires à rogner les crédits militaires, pour enfler les dépenses qu'ils savaient être agréables à leurs électeurs et peutêtre aussi pour répondre aux goûts d'économie de l'ensemble de la nation.
Mais le gouvernement, comment n'est-il pas intervenu plus énergiquement, puisqu'il s'agissait de la défense nationale? Cela a tenu à l'inconvénient capital de notre constitution, à l'instabilité de nos ministres. Ils n'étaient au pouvoir qu'en passant; ils pouvaient être renversés à la première alerte parlementaire, et par suite étaient poussés à se préoccuper de la conservation de leurs portefeuilles, de la ^< défense du cabi-
net », aussi souvent que des intérêts de TÉtat. Les tendances, les exigences de la majorité, qui les tenait à sa merci, exerçaient presque toujours sur leur attitude une influence prépondérante.
Le ministre de la Guerre était, comme ses collègues, sujet à ces préoccupations. Il ne pourrait en être dégagé, que s'il avait plus de stabilité, si la durée de son intervention lui donnait une responsabilité particulière, personnelle en ce qui concerne la préparttion matérielle de la défense nationale.
Mais, avec notre régime d'avant les hostilités, la guerre lui paraissait si éloignée, et d'ici là tant d'autres t ministres de la Guerre auraient passé par son cabinet de la rue Saint-Dominique, qu'il se résignait, presque toujours, à faire comme les autres et à céder à ceux qui Taccusaient de grossir par trop le budget.
Alors, quand ses services de l'artillerie, de l'inten- ^ dance, etc., lui faisaient leurs propositions budgétaires annuelles, aidé par son service du contrôle, il commençait par en rogner une partie et soumettait un budget déjà fortement diminué au ministre des Finances, qui réclamait, « ne pouvait pas atteindre l'équilibre », faisait réaliser de nouvelles réductions. Puis intervenaient les commissions parlementaires, et , le parlement lui-même, qui exigeaient et obtenaient presque toujours de fortes diminutions. ^
Et ces choses-là se passaient à chaque budget. Et ) d'année en année, l'appauvrissement de nos approvi- ! sionnements allait en s'accentuant. ^
Comment éviter pour l'avenir ces errements, qui sont dus sans doute à l'inexpérience, d'autres vont jusqu'à dire à l'incohérence du parlement, et qui n'en sont pas moins bien dangereux pour la sécurité nationale? Il sera de la plus haute importance de trouver un remède à cet état de choses. Ce devra être, après la paix, Tobjet ds nos premières préoccupations.
' Et qu'on ne vienne pas dire, qu'il y a exagération dans ces constatations! Un an avant la guerre, un par-
lementaire distingué, expérimenté, du parti socialiste, M. Marcel Sembat, qui est devenu ministre de la Défense nationale, a fait paraître un livre retentissant : Faites un- roi,, sinon faites la paix, dans lequel il tendait à prouver, qu'avec nos institutions, nous étions incapables de faire de la bonne politique, de la bonne préparation militaire, incapables de faire la guerre.
Quelques années auparavant, on avait mené, dans la presse parisienne, une campagne très vive au sujet de ce qu'on appelait « la faillite parlementaire », Timpuissance du parlement à remplir son rôle.
De grands, journaux, de grandes revues s'en sont occupés. Des hommes compétents du parlement, de l'Institut, du monde des lettres... ont été consultés sur les remèdes à apporter à cette fâcheuse situation. Leurs avis ont été publiés par la Revue, en 1908.
Pour les uns, le remède n'existait pas; pour d'autres, il pouvait consister dans l'amélioration de nos mœurs politiques, dans la diminution de l'action parlementaire, en faisant intervenir le Conseil d'état, et même le « référendum ».
Pour d'autres, et non des moindres, il n'y avait pas de faillite parlementaire, mais des défaillances individuelles. « De la maladresse des mécaniciens, il ne fallait pas conclure à l'imperfection du mécanisme. » Le remède consisterait à perfectionner notre régime électoral, à réduire les sessions parlementaires, à empêcher le pouvoir législatif d'empiéter sur l'exécutif et de nous pousser « vers l'incohérence et l'anarchie ».
Pour d'autres enfin, on ferait peut-être de la meilleure besogne si l'on parvenait à organiser la représentation des minorités, si on réduisait le nombre des députés et des sénateurs, et si « le Président de la République usait, plus qu'il ne le fait, des droits consi-. dérables que lui donne la Constitution..., »
Cette dernière remarque est à retenir. Car, tout en n'imposant aucune responsabilité propre au Président
de la République, notre Constitution lui donne, sinon le pouvoir, l'indication de veiller aux intérêts vitaux du pays, à la sûreté, à la continuité de notre politique extérieure, comme à la défense nationale, à la puissance de notre armée.
Elle le charge de désigner le président du Conseil et lui donne ainsi le moyen, à chaque crise ministérielle, de s'assurer qu'il y aura de la suite, tout au moins, dans la conduite de nos affaires étrangères.
Elle le nomme « le chef suprême de l'armée ». Il peut, quand il le désire, convoquer le Conseil supérieur de guerre, et par suite être à même de se renseigner rapidement, complètement, à la meilleure source, quand se soulèvent des questions inquiétantes au sujet de la défense nationale, ou de la solidité de l'armée. N'est-il pas vrai que, si cette consultation avait eu lieu et si le Président de la République d'alors avait usé de son droit d'avertir le parlement, nous aurions évité les conséquences humiliantes, troublantes de « la délation et des fiches », comme l'erreur de la loi de deux ans?
C'est dans cette consultation du Conseil supérieur de guerre, c'est-à-dire des chefs appelés à mener nos troupes à l'ennemi, que notre nation trouvera sa garantie en ce qui concerne sa défense et la force de l'armée. Un décret a rendu cette consultation obligatoire pour le ministre de la Guerre. La loi devrait la rendre obligatoire aussi pour le parlement, toutes les fois qu'on s'y occupe de questions touchant à la sécurité nationale.
Cette mesure a été prise et a donné les meilleurs résultats, quand il s'est agi de la loi de trois ans. Le ministère s'était même adjoint, pour les discussions parlementaires, un membre du Conseil supérieur de guerre, le général Pau, comme commissaire du gouvernement.
Certains vont jusqu'à penser que des mesures analogues devraient être prises, non seulement pour
le. ministère de la Guerre, mais pour tous les autres départements; que les affaires du pays seraient mieux assurées si Ton faisait intervenir, obligatoirement, dans les discussions parlementaires ayant trait aux intérêts graves de la France, des hommes expérimentés, compétents, « sachant », pris au conseil d'jitat ou ailleurs, pour venir en aide à nos législateurs qui peuvent très bien, en raison de notre mode d'élection, arriver au Parlement, u sans savoir assez ». D'autres vont plus loin encore et estiment que tous les ministres vraient être choisis en dehors du Parlement.
Si le stock de nos approvisionnements de matériel de guerre s'est trouvé insuffisant, les modèles de nos armes étaient heureusement très satisfaisants. Nos mitrailleuses, nos fusils, nos baïonnettes... étaient excellents. Notre artillerie de campagne était dotée de notre merveilleux 75, qui grâce à ses heureuses dispositions, et aussi à la virtuosité, au dévouement, à la vaillance de nos officiers d'artillerie, a été incontestablement Tune des causes de notre salut, de notre triomphe.
Autrefois, avant le 75 qui date d'une vingtaine d'années, tout canon était relié à un affût que le tir faisait reculer de plusieurs mètres. A chaque coup, on était obligé de le remettre en batterie, à sa première place, à bras d'hommes, et de le repointer à nouveau. C'était une grosse perte de temps. Avec des canonniers très bien exercés, on arrivait à tirer un coup par minute.
Aussi se préoccupait-on, dans toutes les armées, d augmenter la rapidité du tir de Fartillerie. En Allemagne, vers 1892, on avait parlé des essais infructueux d'un ingénieur, qui avait cherché à faire tirer un canon, monté sur un affût ne reculant pas.
Notre infatigable directeur de l'artillerie, d'alors, le général Mathieu s'empara de l'idée et chargea le
directeur de l'atelier de Puteaux, le commandant ] Déport, de faire des études dans ce sens.
Le commandant Déport, qui se trouvait être un : artilleur de génie, se mit à l'œuvre et, deux ans après, : il avait mis sur pied notre merveilleux canon actuel ; de 75. j
A ce moment, il prit sa retraite, pour utiliser dans o rindustrie ses belles qualités d'ingénieur d'artillerie. % Son œuvre fut achevée, transformée en un matériel de :, guerre complet, par le commandant Sainte-Claire Deville, le capitaine Rimailho et d'autres officiers de Tarme, et par-dessus tout par le nouveau directeur de' l'artillerie, Féminent général Deloye, qui fit des prodiges d'intelligence, de persévérance, de diplomatie même, pour donner à temps à notre armée le meilleur, le plus retoutable des canons. Les Allemands en savent quelque chose....
Au lieu de reposer directement sur son affût, lè J canon de 75 a été relié, par le commandant Déport, à | un frein hydropneumatique qui lui permet de reculer | sur l'affût, pendant que celui-ci, tout en étant capable ',^ de mouvements latéraux, grâce à un coulissement l sur l'essieu, est solidement fixé sur le sol par une f bêche de crosse et par des patins de roues. 5
La course du frein est longue; l'affût ne reçoit j aucun choc, de sorte que lorsque, poussé par la détente | du frein, le canon revient-à sa place initiale, il n'est pas î dépointé. On peut immédiatement charger et tirer à j nouveau. De là une rapidité de tir portée jusqu'à vingt ^ coups par minute, grâce aussi à d'autres grands per- j fectionuements des accessoires et du service de la i pièce. )
La hausse, l'instrument essentiel du pointage des- ^ tiné à donner la direction, l'inclinaison voulues pour le tir, a été modifiée d'une façon tout à fait remarquable : : Les diverses opérations du pointage ont été rendues ' « indépendantes.», simplifiées, faciles à exécuter sur ' les indications du capitaine commandant la batterie.^
'^^ut est prévu, réglé, pour que le tir puisse être rapi-
«'inent, sûrement, mis en train et corrigé, même
quand la batterie est masquée et n'aperçoit pas le but;
t, capitaine seul le voyant, ou recevant simplement ^ renseignements par des observateurs postés sur s éminences, ou montés sur des avions survolant nos lignes et celles de Tennemi.
Pour activer le service de la pièce, le caisson renfermant les charges est placé, dans la mise en batterie, non plus derrière, mais à côté même du canon. La charge n'est plus divisée en deux; elle comprend la poudre et le projectile muni de la fusée assurant réclatement.
Les projectiles tirés sont de deux sortes : l'obus à balles et l'obus à mélinite. Dans la bataille, chaque canon en consomme des quantités énormes. Il en faut à l'arrière de gros approvisionnements; il faut aussi une bonne organisation d'échelons, amenant rapidement, régulièrement, les nouvelles munitions aux batteries, pendant le combat. L'artillerie s'est ingéniée à bien "''soudre cette difficulté....
Tels sont, à grands traits, les progrès réalisés pour notre 75. Ces explications étaient dues au glorieux enfant du commandant Déport, et de notre vaillante arme de l'artillerie, qui a su lui faire jouer dans nos luttes un rôle si redoutable, si terrifiant pour nos ennemis. *