LES POUVOIRS PUBLICS
Au point de vue du haut commandement, comme de nos armées, on pouvait donc estimer, sans forfanterie, à la fin de juillet 1914, que de notre côté la guerre, si elle éclatait, serait menée vaillamment, énergiquement, savamment.
Mais l'histoire démontre que cela ne suffit pas; que la vigilance, la fermeté du gouvernement interviennent
aussi dans les guerres et y ont joué de tout temps un rôle considérable; que les exemples de Richelieu, de Louis XIV, de la Révolution... ne laissent aucun doute à cet égard.
Que fera notre gouvernement? qui sera-t-il quand la guerre se déchaînera? On se le demandait avec anxiété, à la fin de juillet 1914, en songeante nos agitations parlementaires, à nos crises gouvernementales incessantes.
Et le parlement, comment comprendra-t-il son rôle? Il est tout-puissant. Il peut, du jour au lendemain, faire tomber les ministères comme des châteaux de cartes. Il peut même — l'exemple du maréchal de Mac- Mahon est là pour le démontrer — forcer le Président de la République à « se soumettre ou à sa démettre ». Voudra-t-il intervenir lui-même dans la direction des opérations , militaires et faire revivre Tinstitutiôn fameuse «des Représentants du peuple aux armées », qui fut parfois utile, plus souvent néfaste sous la Révolution, pendant « la Terreur »?
La proposition en avait été faite en 1913, à propos des grandes manœuvres; mais elle était tombée sous le ridicule. Notre nation s'est souvenue qu'un régiment tout entier s'était révolté, quelques années auparavant dans le Midi, sous l'influence funeste de l'ingérence de la politique et des politiciens dans l'armée. Elle n'a pas voulu recommencer; et comme le grand Carnot aussitôt après « la Terreur », elle a estimé qu'il importait de renoncer, à tout jamais, aux « Représentants du peuple aux armées ».
Pendant la sombre période de « la Terreur », tout avait été sacrifié au salut de l'État, personnes, justice, liberté. . . . Tout a plié sous les ordres du Comité du salut public. Aux armées, les généraux, certains d'être guillotinés s'ils n'exécutaient pas à la lettre les ordres des représentants du peuple, ou s'ils ne réussissaient pas en les exécutant, se sont résignés à obéir; et ils l'ont fait, presque partout, avec une énergie, une vaillauce sans pareilles.
La direction des opérations a échappé aux généraux; elle a appartenu exclusivement au Comité du salut public et à ses représentants. Le grand principe de l'unité de direction a été sauvegardé; et malgré les pertes de temps, occasionnées par ce système, nos opérations ont pu réussir, en raison surtout de la lenteur routinière des armées de la vieille Europe qui luttaient contre nous.
Mais aujourd'hui, quand nous avons en face de nous des armées désireuses comme nous de réussir par une offensive hardie, violente, quand les situations peuvent se modifier brusquement d'heure en heure par l'initiative « du Grand état-major » ennemi, si remarquablement organisé, si remarquablement préparé, qui oserait prendre la responsabilité d'ordres militaires, essayer de substituer sa volonté à celle du commandant en chef, ou même l'inquiéter, le troubler par des questions, lorsqu'il a besoin de toutes ses qualités de perspicacité, de calme, de caractère, de toutes les connaissances acquises dans les longues études du temps de paix, pour peser les derniers renseignements recueillis sur l'ennemi et prendre virilement les résolutions qui décideront du sort de ses troupes et du salut de la patrie!
C'est au gouvernement seul qu'il appartient, non pas d'intervenir dans l'exécution des opérations; mais de surveiller ces opérations, de leur donner la haute direction, la haute impulsion, au nom du parlement et de la nation. C'est au Gouvernement qu'incombe le devoir, la responsabilité de nommer les commandants en chef de nos armées, de leur indiquer les buts à atteindre, de leur donner les « directives » nécessitées par les événements extérieurs.... Et en même temps, c'est à lui à suivre leurs actes, à être prêt à les remplacer en cas de maladie, dé blessure, de défaillance...".
Mais tant qu'il peut leur maintenir sa confiance, il doit veiller à ce qu'aucune préoccupation, étrangère aux opérations, ne vienne troubler leur sang-froid, leur
liberté d'esprit; et aussi à ce que le vent d'instabilité, ; qui souffle si fréquemment sur nos affaires intérieures, ' ne puisse pas s'abattre sur le haut commandement et ] empêcher d'utiliser, pendant la guerre, ce qu'on a si ] longuement, si patiemment préparé pendant la paix? ;
La confiance, qu'il est indispensable d'inspirer aux : troupes dans leur chef suprême, dépend non seulement des talents, de la force d'âme de ce chef, de la réussite ' de ses opérations, mais encore de l'auréole que lui ; donne soit une longue préparation, soit des services \ éclatants pendant la guerre, et aussi de la déférence ^ qu'on lui témoigne à l'intérieur du pays.... A cet égard, 'i le vrai rôle du parlement devrait consister à aider le ; gouvernement à ce que ces considérations, dont l'omission pourrait amener des désastres, ne soient pas : oubliés. ;
Est-il besoin d'ajouter que la coopération dugouver- • nement et du parlement, pendant la guerre, a d'autres] champs d'action bien utiles : l'entretien incessant des j armées en hommes, armes, munitions... et, à l'intérieur, j'| la vie, les besoins de la nation, son commerce, son = industrie, et par-dessus tout ses finances. |i
A ce dernier point de vue si grave cependant, il y avait peu d'inquiétudes au début de la guerre. L'opinion générale était que la question des finances serait facilement réglée, grâce à notre belle institution de la Banque de France, aux ressources en or, en valeurs étrangères possédées par le pays, à l'esprit d'économie, « au bas de laine » traditionnel de notre peuple. Et puis, on estimait que la guerre serait sanglante mais courte. Dans l'armée, dans le pays, tout était à l'offensive, à la guerre de mouvements, de-manœuvres, aux grandes batailles napoléoniennes écrasant d'un seul coup les forces de l'adversaire. On aurait haussé les épaules, si quelqu'un avait prévu qu'au bout de six semaines de guerre, les deux adversaires se terreraient pour des années.
Un autre soin, et non des moindres, allait incomber au gouvernement et aussi au parlement; c'était celui de maintenir haut Tesprit public, pendant les péripéties de la guerre. Notre nation avait été admirable de calme, de fermeté, pendant les dix années d'excitations haineuses qui, en Allemagne, ont précédé la guerre ; elle avait montré par son attitude virile qu'elle saurait supporter vaillamment les épreuves de la lutte. Il n'en était pas moins vrai, qu'à la longue au cours des événements de la guerre, il pourrait se produire des courants d'inquiétude, auxquels il importerait de remédier sans tarder.
La presse, qui avait donné tant de preuves de patriotisme pendant nos années difficiles, pourra rendre à cet égard les plus grands services. Il appartiendra au gouvernement de la renseigner, de lui venir en aide, afin que, pendant que nos soldats mèneront la bataille, tout soit à l'intérieur au calme, à la confiance, au dévouement....
C'est ainsi que leshommesd'expérience envisageaient, avant la guerre, le rôle du gouvernement, du parlement, de la presse, pendant les opérations. Mais il n'y avait rien d'officiel, de légal à cet égard. On avait bien créé un conseil de défense nationale ; mais rien n'avait été fait pour « l'organisation, le fonctionnement des pouvoirs publics pendant la guerre » ; et cette grave lacune causait bien des inquiétudes.
Que se passera-t-il? Verrons-nous les discussions passionnées, l'impuissance, l'anarchie, signalées par Faites un roi, sinon faites la paix; pendant que dans le camp ennemi, tant à l'intérieur qu'aux armées, tout obéira au moindre signe « du grand état-major » et du souverain généralissime?
Beaucoup craignaient. D'autres espéraient dans l'influence légitime de notre éminent commandant en
chef qui, pendant ses trois années de préparation, avait^ eu le temps de songer aux mesures à prendre ou à« signaler au gouvernement pour parer à ces difficultés. ' D'autres comptaient sur l'expérience, Tautorité dui Président de la République qui, tout en n'ayant pasi de responsabilité personnelle, saurait conseiller effica-^ cément les membres du gouvernement et du parlement.»; Les plus nombreux estimaient que le bon sens et lé^ patriotisme de la nation elle-même interviendraients une nouvelle fois, sauraient calmer les impatients,'^ les imprudents, et maintiendraient la guerre dans la^ voie de l'énergie, de la volonté de vaincre.