LA RUSSIE
Pendant les années de recueillement, de convaleslence, qui ont suivi 1870, la France meurtrie, endolorie, est restée longtemps dans Tisolement complet, pansant ses plaies; songeant tristement à TAlsace-Lorraine; travaillant en silence à son relèvement, non pas pour se jeter à nouveau sur son vainqueur — ce qui eût été de la démence — mais pour se défendre, pour ne pas se laisser humilier une nouvelle fois, pour être prête en cas de conflit européen.
De temps en temps, le calme de son labeur était interrompu par de bruyants incidents de frontière, voulus par TAllemagne — et cela dès 1875 — pour troubler, enfiévrer nos travaux, pour donner des aliments à la haine allemande contre l'ennemi héréditaire, pour étonner le monde par la manifestation de la suprématie militaire allemande.
L'un de ces incidents eut lieu en 1887. Le commissaire de police français Schnœbelé fut attiré hors de la frontière par son collègue de TAllemagne et fut arrêté traîtreusement, illégalement. De là, grande agitation
dans les deux pays; menaces de guerre; attitude pleine! d'énergie de notre ministre de la Guerre d'alors, lei fameux général Boulanger.
Dans toutes ces affaires, dès 1875, notre diplomatie» avait vu, au milieu de l'indifférence générale, se tendrej vers elle, avec une sympathie de plus en plus marquée, ^ une main généreuse, loyalement ouverte, la grande! main de la Russie. Ces marques d'intérêt des tsars^ Alexandre III et Nicolas II, parfois bien utiles, bieal efficaces, ont été au cœur de la France et ont cons-« titué le prélude de notre alliance avec la Russie. \^
En France, les personnages, qui ont le plus contribué^i à faire aboutir cette alliance sont : le Président de \m République Garnot, M. de Freycinet, et surtoufâ M. Ribot comme ministre des Affaires étrangères ecp président du Gonseil; puis le général de Boisdeffre,l qui a fait signer la première convention militaire,!, l'amiral Gervais que toute la Russie a acclamé... enfinfi le président Félix Faure qui, en 1897, a su recevoir avec une courtoisie, une dignité parfaites, l'empereut Nicolas et l'Impératrice de Russie, les premiers granda souverains venant visiter notre République.
Les réceptions faites alors dans Paris, et en France, ont été dignes de ce grand fait historique. La journée la plus impressionnante a été celle du campde Châlons : la revue militaire de 100000 hommes, présentés au Tsar par le généralissime du moment, Saussier; le déjeuner des souverains et des généraux au quartier impérial; et ensuite, un peu avant la nuit, sur le passage de l'Empereur, se. rendant à la gare de Bouy pour rentrer dans ses États, le spectacle inoubliable des troupes massées pour rendre les honneurs. C'était féerique. Notre grand peintre Détaille en a fait un de ses plus beaux tableaux : le jour baissait, la demi-obscurité faisait paraître plus hautes, plus profondes les longues colonnes accolées, des 100 000 hommes immobiles, superbes qui bordaient la route. Au loin, derrière les baïonnettes, les casques, les canons, de grands feux,
illuraés sur les hauteurs éclairaient riiorizon.... C'étaient les adieux émouvants de notre pays à la grande nation ^ui la première venait à nous et nous donnait son alliance. C'était Farmée delà France, consciente de son dévouement, de sa force rétablie, saluant une deraière fois, silencieusement, majestueusement, le chef suprême des armées russes, destinées dorénavant à combattre avec elle les mêmes ennemis.
Bien des cœurs ont été remués sur le moment, par cette démcftistration, si imposante. Bien des yeux se sont mouillés. C'étaient des larmes de grande espérance. C'était, après de longues années de deuil et de travail, comme l'annonce du relèvement de la France.,.. Et aujourd'hui, après les malheurs qui ont frappé l'empereur Nicolas, c'est un souvenir ému de reconnaissance, de respect, et aussi une évocation faisant ressortir amèrement le crime, la honte des misérables, qui nous ont abandonnés en pleine guerre, pour laisser le champ libre à nos ennemis communs.
L'armée russe avait su donner, au cours de l'histoire, de nombreuses et glorieuses preuves de sa solidité, de son énergie. En 1709, sous Pierre le Grand, elle a battu à Pultawa le roi Charles XIÏ, invaincu jusque-là, et l'armée suédoise qui passait alors pour la meilleure, la plus vaillante, la mieux instruite des armées de l'Europe.
Cinquante ans après, sous la tsarine Elisabeth, à Kunnersdorf, elle défit complètement l'armée prussienne de Frédéric le Grand, alors à l'apogée de ses talents.
Pendant notre grande épopée, les Russes furent pour nous les plus redoutables adversaires. En 1807, à Eylau, ils surprirent Napoléon et faillirent mettre à mal « la grande armée », qui dut son salut à la maîtrise de Murât, le chef incomparable de notre cavalerie. En
1812, après nous avoir attirés dans l'intérieur de leur | pays, ils firent tète à nos troupes, à la Moskowa, et les 1 forcèrent aux plus durs cffqrts de toutes les guerres | napoléoniennes. 5^
En 181 i, la bataille de Craonne fit autant d'honneur I à leur solidité, à leur merveilleuse ténacité, qu'à la ; vaillance, à l'audace de nos soldats. Quand les alliés i pénétrèrent dans notre capitale, en 1814 et 1815, ce M fut au Tsar Alexandre que Paris et la France durent ^ d'échapper aux brutalités, au^ convoitises haineuses de 'l\ Bluchcr et des Prussiens. ^j
Que dire de la guerre de Crimée, où les deux adver- ' saires se sont battus avec une intrépidité si chevale- ï resque, qu'il en est résulté entre eux des liens d'estime ; et de sympathie paraissant ineiraçablcsl ]
La guerre des Balkans de 1877 a montré une nouvelle J fois toutes les qualités de l'armée russe. Puis en 1904, '] dix ans seulement avant la guerre actuelle, éclata la : fameuse lutte émotionnante, instructive de la Russie ; et du Japon, en Mandchou rie. c'
Au début dos opérations, les Japonais étaient plusf ; prêts, plus nombreux sur terre et sur mer. Ils se sont i jetés sur Port-Arthur, ont envahi la Corée et franchi 1 le Yaiou, cherchant la bataille pour brusquer la guerre. J
Tout était en retard du côté russe, au point de vue j des places fortes, comme des elïcctifs de campagne, i comme des approvisionnements; et pour assurer les ; gigantesques transports nécessaires, nos alliés ne ; disposaient que de l'unique, interminable voie ferrée \ du Transsibérien. Ils réalisèrent des prodiges, réus- ■ sirent à approvisionner Port-Arthur et Wladivoslock, j et à mettre sur pied des armées égales à celles des Japo- i nais. Mais les opérations traînèrent devant Port-Arthur, i comme en rase campagne à Liao-Yang, puis à Mouk- I den; elles prirent le caractère de luttes de front, der- : rière des tranchées, jusqu'au jour où les Japonais, 1 ayant pris Port-Arthur, réussirent, par des prodiges de rapidité, à déborder les ailes des Russes.
Dans ces luttes mémorables — , où le « grand étatmajor » allemand a pris l'idée de sa guerre de tranchées actuelle, — les troupes russes ont fait preuve de solidité, de ténacité poussées jusqu'à Théroïsme. Le haut commandement et les états-majors laissèrent parfois à désirer. Comme chez nous, avant 1870, les hautes études de guerre n'avaient pas été suffisamment en honneur; l'unité de doctrine n'existait pas assez du haut en bas de l'échelle des grades. La mobilisation de l'armée avait présenté bien des difficultés, des lourdeurs.
Immédiatement après la guerre, la Russie se mit à l'œuvre avec ardeur pour remédiera ces inconvénients, ces lacunes. Le haut commandement, les états-majors ont été perfectionnés, les études de guerre plus répandues. La mobilisation, la concentration des armées en cas de guerre, en cas de guerre européenne, a été grandement améliorée : autrefois, depuis 1882, une grande partie des corps d'armée se concentraient en Pologne et en Lithuanie de Wilna à Varsovie, et risquaient d'être tournés sur leurs deux ailes.
En 1914, les corps concentrés en Pologne derrière la Vistule ne devaient plus être considérés que comme des troupes de couverture, destinées à sauvegarder la mobilisation générale au début de la guerre. Le système régional a été, avec raison, adopté pour cette mobilisation. Les réserves ont été mieux utilisées. Le nombre des corps d'armée a été en augmentant d'année en année; en 1914, il était de -40 corps d'armée.
On a cherché aussi à remédier progressivement à l'inconvénient capital de la longueur, des difficultés des transports. Les voies ferrées, les routes, la télégraphie, tout le système des communications, ont été améliorés tant bien que mal. De grandes dépenses ont été faites, chaque année, pour reconstituer les armes, les munitions, le matériel de guerre. Où en était-on exactement, quand la guerre a été déclarée? Il restait sûrement beaucoup à faire. On le savait en Russie, et personne n'y souhaitait la guerre, pas plus qu'en France.
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Néanmoins, il y avait eu d'énormes progrès réalisés; et, d'un autre côté, l'armée russe avait conservé soigneusement ses vieilles traditions de vigueur et d'entrain pour l'attaque, dont elle était si fière à juste titre.
Ces traditions, dans lesquelles la baïonnette joue un grand rôle, sont dues surtout à l'un des héros vénérés de l'armée russe, au général Souwarof, qui les a vulgarisées par son livre : L'art de vaincre.
« L'armement peut changer, a écrit Souwarof; mais le bras qui l'emploie, et le cœur qui amène ce bras, restent éternellement les mêmes.... Il faut dire au soldat : « Tire peu, mais bien. Lance ta baïonnette|; avec force... La balle est folle; la baïonnette est un( luronne.... » Maintenues, exaltées par des chefs émé rites comme Skobelef, Dragomirof..., ces traditions étaient toujours celles de l'armée russe. Nous pouvions être sûrs que nos grands alliés sauraient en montrer la valeur à nos ennemis communs.
En résumé, la Russie était loin d'avoir atteint l'apogée de sa puissance militaire, en 1914; mais elle pouvait largement mettre sur pied deux millions d'hommes solides, bien disciplinés, bien encadrés e suivis de réserves inépuisables.
Sans doute, la mobilisation devait être lente. Le Allemands pourraient en profiter pour se ruer sur 1 France, avec toutes leurs forces. Mais tout le mond estimait qu'au bout de quelques semaines la Russi serait en état de faire sentir énergiquement le poid de ses énormes et valeureuses armées. A coup suri* personne n'imaginait l'horrible trahison, qui a succéd" à la révolution russe, et qui nous a causé de si lourdesj, difficultés.