‹ La guerre de libération, 1914-1918 (volume 2)Chapitre 38 sur 69 · LA VICTOIRE · texte numérisé non relu

LA VICTOIRE

La victoire était complète. De toutes parts les Aile- i mands se retirèrent hâtivement, parfois même en ■ désordre. Nos troupes les poursuivirent jusqu'à une \ nouvelle ligne étudiée, jalonnée, fortifiée à Tavance ' par nos adversaires, et s'étendant de TOise vers Noyon, ] le long de l'Aisne, puis par les forts nord de Reims, la \ Champagne pouilleuse, Varenne en Argonne, jusqu'à ; Consenvoye sur la Meuse. De nombreux prisonniers, une grande quantité de canons, de matériel restèrent j entre les mains de nos armées. ;

L'Allemagne, qui perdit dans ces journées près de : ISO 000 hommes, ne sut rien de sa défaite. Pendant \ plusieurs jours, le « grand état-major » ne dit pas un ■ mot de la bataille; puis il mentionna simplement, ; nonchalamment, dans son bulletin, « le repli de quel- i ques reconnaissances au sud de la Marne » ; enfin il ] alla jusqu'à mentir effrontément et nier catégorique- \ ment la défaite et les pertes. :

Depuis cette époque, le haut commandement de nos \ adversaires n'est plus sorti de cette voie de dissimula- ^ tion et de fourberie. Il s'est appliqué à fausser dans 1 ses communiqués tous les renseignements qui auraient \ pu faire baisser le moral de la nation allemande. Les \ nouvelles qu'il lui a données ont été constamment i erronées, exagérées. Le peuple allemand a vécu, \ pendant la plus grande partie de la guerre, dans une \ atmosphère de succès factices, de mensonges. Il a été, j maintenu, à force de cachotteries, dans la persuasion^ qu'il était invincible; et il a trouvé ainsi la force de i résister longtemps aux misères, aux privations, auxt] deuils, que cette terrible guerre, tant désirée par lui, ; ne lui a pas ménagés.

Il y a eu là, de la part du haut commandement, ■

s-à-vis du peuble allemand, une véritable manœuvre - « la manœuvre morale ^ » — qu'il a certainement îaucoup mieux réussie que ses manœuvres tactiques i stratégiques.

En France, à Paris surtout, il y eut un grand soulaement à la suite de la victoire de la Marne, mais acune explosion de joie : Notre état-major avait imoncé ses succès petit à petit, avec une grande lodestie, et d'un autre côté, notre gouvernement se cuvait à Bordeaux et pensait devoir y rester encore; avait intérêt à attendre que la situation se fût desmée plus nettement, pour donner à la victoire tout 3n relief.

Chez les neutres, la grande nouvelle circula au lilieu d'hésitations, dues chez les uns à la réputation 'invincibilité de l'armée allemande : ils ne pouvaient dmettre que le « grand état-major » se soit laissé aincre, que les Français, à nombre inférieur, aient pu attre les Allemands ; chez les autres, à la modestie

I es affirmations de notre haut commandement et au

I ilence des Allemands.

En somme, nulle part, sauf en Italie et chez nos lliés, où l'on en comprit toute la portée, la victoire de i Marne n'a eu immédiatement le retentissement qui

i ai était dû.

' C'est en effet un des plus grands, peut-être le plus rand événement de l'histoire. L'accroissement de la uissance des Allemands, la terreur qu'inspirait leur Drmidable armée, auraient pu amener dans le monde es perturbations incalculables. Les dangers que leur rrogance, leur brutalité, leur cruauté auraient fait

! ourir, s'ils avaient été victorieux, à la civilisation, à humanité, étaient plus à craindre encore que ceux de invasion d'Attila et des Huns. Les uns et les autres ont té battus en France, « dans les plaines catalauniques ». lais quelle différence dans la grandeur des masses

1. Voir la Manœuvre morale, du colonel suisse Feyler, librairie Payot.

ZURLINDEN. — I. 9

mises en mouvement, dans la préparation des deu^ guerres dévastatrices I Les Allemands étaient dix foigl plus nombreux que les Huns, tout en étant prêts k\ commettre autant et plus d'atrocités qu'eux; et leurgï engins de destruction étaient cent fois plus meurtriers^ que ceux des Huns. On voit toute Fimportance dej; notre victoire de la Marne.

Cette victoire mémorable a été due avant tout au!

courage extraordinaire de nos soldats et de nos alliéai

les Anglais. Rien n'est comparable, dans l'histoire, à la:j

bravoure de ces hommes qui venaient d'être battus,,]

qui s'étaient repliés en combattant, pendant seize jours,]

talonnés par leurs adversaires et qui, au signe de leur j

commandant en chef, font vaillamment demi-tour, ^

trouvent dans leurs cœurs la force d'âme nécessaires

pour se jeter sur l'ennemi audacieusement, héroïque»!

ment, et rétablissent par des prodiges d'énergie — non i

pas dans un coin, mais sur un front d'environ 200 kilo- 1

mètres — une situation qui paraissait compromise, <

perdue. J

C'est l'âme de nos « poilus », l'âme française qui s^i

joué le rôle capital dans ces journées, de lutte acharnée ^

de la Marne, comme dans celles qui les ont suivies. <

C'est le cœur de notre peuple, Télévation de ses senti- ;

ments, la mâle énergie de notre race qui ont sauvé la 1

France au cours de cette terrible guerre, comme ils ^

l'avaient déjà sauvée au temps de Jeanne d'Arc, sous la [

vieux roi Louis XIV, et dans les années glorieuses de !

notre première République. j

La victoire a été due aussi à l'esprit d'offensive si \

fortement inculqué à nos régiments pendant la paix; i

à la haute valeur de nos officiers, de nos états-majors, \

de nos généraux; aux qualités exceptionnelles de noa '•■

chefs d'armée et aux talents, au sang-froid, à If i

perspicacité, à la sûreté de jugement, à la hauteur dU

caractère de notre généralissime. |

Jamais la France ne saura témoigner assez de reconnaissance au général Joilre et à ses lieutenants, les

;oramandants d'armée Maunoury, maréchal French, TEspérey, Foch, de Langle, Sarrail, — et, plus à TEst, le Castelnau et Dubail — ainsi qu'à leurs admirables roupes.

Quel regret de ne pouvoir citer dès à présent les loms des autres chefs et des milliers de héros qui se ;ont distingués, sacrifiés, pendant ces luttes formilables, pendant ces inoubliables journées de salut! vlais cette guerre si grande, si impressionnante, a été monyme. Nous ne saurons les noms des vaillants, qui lous ont sauvés, qu'après la guerre, quand paraîtront es rapports officiels. Cette mesure a été prise pour des •aisons militaires des plus sérieuses. Inclinons-nous!... inclinons-nous surtout devant le dévouement, Tabné- ,^ation sans limites, devant la bravoure héroïque des joldats, des officiers, devant les talents des chefs qui mt tiré la France de la situation la plus périlleuse de jon histoire !

r.ES BATAILLES DE L'aISNE, DE LA SOMME, DE l'aRTOIS...

Les Allemands n'avaient pas avoué leur défaite. Ils

valent réussi à se terrer dans les lignes fortifiées de

Aisne, où ils s'étaient rendus inexpugnables de front,

I t ils en avaient profité, sans tarder, pour s'organiser, à

I effet de prendre leur revanche de la Marne et pour

rriver, quand même, par une nouvelle et formidable

; ffensive, à leur but, tant annoncé, tant attendu en

j dlemagne, « l'entrée dans Paris », après avoir battu

fond nos armées.

Ils firent venir de nombreux renforts, vidèrent pro-

isoirement leurs dépôts et portèrent les masses

gissant sur le théâtre d'opérations de France à cin-

; uante corps d'armée, munis d'une artillerie plus

3doutable que jamais.

; Le danger, on le voit, était loin d'avoir disparu pour ' otre pays. Nos ennemis avaient encore une supé- I orité numérique telle qu'il leur était possible, facile [ (3 reprendre l'initiative des opérations. Ils avaient en l litre l'avantage « des lignes intérieures » : Les facilités ï u'ils avaient pour faire accourir leurs réserves, de

l'intérieur de leur front, à l'effet de renforcer brusqué ment et à volonté leurs armées, leur donnaient uÉ avantage précieux sur nous, qui étions souvent obligél de contourner ce front, par cela même qu'il présentai vers nous sa convexité. •

L'ère des grandes difficultés n'était pas passée. Lêii pires dangers pouvaient nous menacer. Nous avons éH besoin, encore pendant plusieurs mois, pour respirei tout à fait librement, de la vigilance, de l'énergie, dfti talents, de la maîtrise de notre haut commandement comme de la valeur, de l'esprit de sacrifice de ndii soldats, qui savaient heureusement par la Marne m que valait la réputation d'invincibilité des Allemand»

Le nouveau plan des Allemands a été facile à deviner notre état-major ne s'y est pas trompé. Ils vouiaiem nous tourner au-dessus de Gompiègne, déborder par U Nord notre aile gauche, l'aile la plus rapprochée (U Paris; et ils ne tardèrent pas à mettre ce plan à exéo^ tion — il faut le reconnaître — savamment, énergiqidli ment. ^

Ils nous menacèrent d'abord et nous attaquèreOi avec violence, avec insistance, du côté de Verdun, di la Champagne, de Reims, de Soissons, tout en massaCî secrètement leurs réserves du côté de Noyon, vers U Nord. C'était là leur véritable zone d'offensive; leuil premières attaques n'étaient qu'une feinte. \

Ils trouvèrent à qui parler. Déjà, le général JoiTr^ avait fait transporter une nouvelle armée au norddi Compiègne, dans la Somme; et il en avait confié Ij coiiimandemcnt au général de Castelnau, le vainquet i de Nancy. A partir du 20 septembre, nuit et jour, c '• furent des combats violents vers Noyon, Lassign; i Roye, Albert, Péronne.... En face de Castelnau se iroi ! vait von Bûlow avec la IL armée allemande.

En môme temps, pour détourner notre attention, ' 1 aussi pour persister dans l'entreprise sur Verdun, chèi ^ au « Kronprinz », les Hauts-de-Meuse sont violemmei \ attaqués au sud de Verdun. Trois corps allemand* j

REPRISE DE l'offensive ALLEMANDE. 135

énètrent, sans être gênés par notre 3« armée, pousent jusqu'à Saint-Mihiel, sur la Meuse, — le 24 sepembre, — et forment dans notre front le saillant danereux, persistant, qu'on a appelé « la hernie de Saintlihiel ». Mais là se borne leur avance et, de ce côté <i, la valeur de nos troupes fait échouer tous leurs )!'ts ultérieurs.

Du côté du Nord, ils sont plus persévérants encore ;t s'obstinent à vouloir nous déborder, nous « percer » 'Ur notre gauche. N'ayant pas pu réussir entre Noyon 't Péronne, ils s'élèvent vers Arras précédés par leur •avalerie. Mais nos troupes arrivent à temps pour les irrêler. Sous l'impulsion de notre état-major général, los chemins de fer font des merveilles. C'est d'abord 'armée de Maud'huy, qui prolonge vers le Nord, vers Vrras, l'armée de Castelnau. Elle entre immédiatement, vaillamment en action, tant par son infanterie et son irtilJerie que par sa cavalerie, et livre de violents lombats. Sur sa gauche, de nombreux combats de cavalerie ont lieu dans la région de Lille-Armentières, m commencement d'octobre.

Gela ne suffît pas, la situation reste très périlleuse, :ar les Allemands continuent à progresser vers le Nord. L'armée anglaise est bien transportée dans la région le la Lys, sur la demande de son chef le maréchal î'^ench. Elle veut être là où il y a le plus de péril. Vïais son transport demande beaucoup de temps et elle le peut être au complet sur sa nouvelle position que le 20 octobre 1914.

Déjà plus au Nord, vers la mer, nous était arrivé un •enfort précieux, quoique bien fatigué : l'armée belge, :iui, après avoir lutté glorieusement dans le camp 'etranché d'Anvers, avait réussi à se soustraire à 'étreinte de nos ennemis, sous la conduite de son roi léroïque Albert V% et avec l'appui de nos fusiliers narins et d'une division Ëfïiglaise, qui l'avaient couverte lu côté de Gand. Elle se hâta de se reformer derrière 'Yser. Le gouvernement belge s'installa au Havre.

Anvers fut pris par les Allemands le 12 octobre..'' Nos ennemis ne tardent pas à engager la lutte, dl Dixmude à Nieuport, contre l'armée belge soutenue! sur sa droite, par la brigade de nos fusiliers marinsi « les héroïques jeunes gens au pompon rouge m commandés par le contre-amiral Ronarc'h, et, sur s« gauche, par la flotte anglaise. Devant Timportance de* masses ennemies, qui s'accumulent de ce côté et doni le foisonnement fait prévoir les plus gros événements! nos forces sont insuffisantes; il faut un nouvel effort! Le général Joffre constitue successivement, rapidei ment, entre la Lys et la mer, un détachement d'annéei qui ne tarde pas à grossir, à se transformer en uiw armée et qu'il met aux ordres du général d'Urbal.

Enfin, il confie à son glorieux lieutenant du ccntwi de la bataille de la Marne, le général Foch, le comman* dément du groupe des armées s'étendant de la Soumit à la mer, ainsi que la mission délicate, important** d'assurer la coordination des efforts belges, anglaise^ français. c^

Il était temps. Après de nombreux combats, daiïii lesquels les cavaleries anglaise et française intervinrenU les Allemands déclenchèrent les formidables attaqueti qui ont constitué la bataille des Flandres, sur lYseij d'abord et ensuite vers Ypres.

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