LA LEÇON TERRIBLE DE
Pour bien apprécier l'admirable attitude de notre nation, pendant les événements de 1914 et des années qui ont suivi, il est indispensable de se reporter à la terrible leçon que la France a reçue en 1870.
Dans les deux cas, les causes de la guerre ont été les mêmes : 1 ambition, les appétits inassouvis de la Prusse et de lAUemagne.
Quelques années avant la guerre de 1870, qui nous a valu tant de désastres, tant de douleurs, et la perte de TAlsace-Lorraine, la Prusse avait dans son gouvernement, comme chancelier, un ministre de tout premier ordre. Cet homme de génie, de fer, Bismarck, avait su comprendre tout ce qu'il y avait de forces accumulées' en Prusse, dans cette nation de proie qui attendait impatiemment Foccasion de renouveler ses exploits de Leipzig et de Waterloo, dans ce peuple de soldats si remarquablement discipliné, dans cette armée qui, depuis léna, n'avait cessé de travailler, de grandir, de se perfectionner pour la guerre, avec Taide de son '< grand état-major » et de ses rois. Et il avait conçu
l'audacieux projet de lancer, à travers l'Europe somnolente, cette puissance militaire, à laquelle le nombre pourrait faire défaut, mais qui était armée de pied en cap, et organisée pour obtenir brusquement, violemment, des résultats décisifs.
Ce fut à l'automne de 1865, que Bismarck, bien renseigné par le chef du « grand état-major » prussien, Moltke, sur la valeur des armées qui pouvaient être opposées à l'armée prussienne, se décida à mettre en train, sans tarder, sa grande œuvre de reconstitution de l'Allemagne, par la Prusse, au détriment de l'Autriche d'abord, et ensuite de la France.
Pour cela, il fallait tout d'abord enlever brutalement la présidence et la suprématie dans la Confédération i germanique à l'Autriche, en jetant sur elle l'armée de ^ la Prusse, qui profiterait de l'avance de sa mobilisation. L'opération avait été savamment, longuement étudiée, préparée. Le général von Moltke et le « grand étatmajor » ne doutaient pas, qu'avec l'aide de l'Italie l'armée prussienne ne vînt à bout des armées de l'Autriche et de la Confédération. Mais à une condition indispensable : que la France n'intervînt pas sur le Rhin et ne forçât pas la Prusse à détourner de ce côté une partie de ses forces.
Avant de rien commencer, il importait de savoir ce que ferait la France. Pour s'en assurer, Bismarck se rendit lui-même à Biarritz, où se trouvait l'Empereur Napoléon III, et y séjourna du 4 au il octobre 1865.
Que se passa-t-il dans les entrevues qu'il eut ave< l'Empereur? Rien, ou très '-peu de choses, d'après] Prosper Mérimée, l'hôte d'alors du souverain, commeî] d'après Persigny. D'après Emile Ollivier, qui le tenait}] de l'Empereur lui-même, les deux interlocuteursfi seraient restés dans le vague, sans prendre aucun i engagement.
Tout porte à croire, en effet, que tout en désirant la Vénétie, pour sa protégée, sa fille l'Italie, Napoléon III estimait que les chances seraient égales entre la Prusse
et TAutriche, et qu'il était dans l'intérêt de la France d'avoir les mains libres et d'attendre les événements.
Quant à Bismarck, il ne désirait ni engagements, ni alliance ; il était venu simplement s'assurer que nous ne bougerions pas, au début de la guerre qui allait lui permettre de « résoudre enfin, par le fer et le feu, la lutte séculaire de la Prusse et de l'Autriche i). Il quitta Biarritz sans certitude, mais aussi sans crainte; et plus tard son attaché militaire de Paris, Loë, et d'autres officiers le confirmèrent dans l'idée qu'il pourrait entamer la première manche de sa grosse partie, sans aucune inquiétude du côté de la France.
De fait, tout était alors à l'économie dans notre pays. La nation et le parlement ne songeaient qu'à faire diminuer les charges militaires. Au lieu d'augmenter nos forces, pour être prêts à tout événement, pendant le grand conflit qui allait agiter l'Allemagne, nous procédions, cette année-là, à une forte réduction des cadres de l'armée.
La guerre contre l'Autriche, voulue par Bismarck, éclata en juin 1866. Elle se termina le mois suivant, en Bohême, par la défaite retentissante des Autrichiens à Sadowa. >
La première manche de la grande partie était gagnée. Bismarck s'occupa aussitôt de la seconde manche. Il s'empressa de faire la paix, une paix honorable avec
vutriche; et activa le plus possible l'organisation des iiimées de l'Allemagne, qui venaient grossir celle de la Prusse, afin de pouvoir les jeter, toutes ensemble; sur la France.
En France, on ne comprit pas l'énorme danger, créé par la victoire de la Prusse ; on ne vit pas que ce succès éclatant tenait à une organisatiorj du pouvoir remarquablement solide, à une discipline extraordinaire visà-vis de l'État, à la puissance d'institutions militaires
éprouvées.... Sous Finfluence de ses souvenirs de gloire, notre nation était persuadée que toutes les tentatives de la Prusse ne résisteraient pas à l'élan, à Tentrain de ses enfants; et après avoir réclamé et obtenu un fusil à aiguille supérieur à celui des Prussiens — qui, lui avait-on dit, avait joué un grand rôle dans la guerre de 1866, — elle se regarda comme satisfaite et reprit ses préoccupations d'économie, de protestation contre toute augmentation des charges militaires. Le parlement partagea, exagéra ses sentiments.
Dans notre armée, qui était du reste, à cette époque, peu travailleuse, on ne se préoccupa ni de la supériorité numérique des armées allemandes, ni de la perfection de leur mobilisation, ni de leur haut commandement, de leur état-major, de leurs troupes dont la dernière campagne avait montré Texcellence de préparation à la grande guerre. Grisée par ses gloires passées, par ses succès récents dans de nombreuses expéditions coloniales, notre armée avait foi dans sa vaillance, dans son art de se débrouiller, comme dans Texpérience de ses chefs; et elle se souciait très peu des élucubrations, des hautes études de guerre des Allemands, qu'elle avait si souvent battus autrefois.
Notre infanterie était d'une bravoure, d'une solidité à toute épreuve ; mais des instructions ministérielles exagérées étaient en train de lui faive perdre ses qualités traditionnelles d'élan, d'initiative dans le combat. Notre cavalerie était brillante, vaillante, mais mal préparée au service en campagne.
Notre artillerie avait été, comme toujours, la première en iHo^, pendant la guerre d'Italie, avec son petit canon rayé de 4. Elle s'était préoccupée des nouveaux canons rayés, en acier, de l'artillerie prussienne ; mais elle croyait d'autant moins à leur supériorité, qu'il y avait eu en Allemagne un toile contre l'emploi de cette artillerie pendant la campagne de 1866, et qu'on y parlait sérieusement de revenir au bronze, comme métal à canons. Elle crut devoir
attendre, et se laissa surprendre par l'artillerie allemande, qui, dans les derniers mois précédant 1870, sous l'impulsion d'un inspecteur général d'élite, sut faire faire à ses batteries des progrès considérables, au point de vue du tir et de l'énergie dans le combat.
Quant à l'Empereur Napoléon III, il reçut la nouvelle de Sadowa comme un coup de massue anéantissant ses combinaisons, ses espérances. Le maréchal Canrobert le vit, le lendemain de la bataille, dans son cabinet : il était affaissé, effondré, et répétait : « C'est une déroute! une déroute! » fit néanmoins, il eut la vision nette, juste, des grands efforts qu'il aurait fallu faire, pour augmenter immédiatement notre puissance militaire, pour créer de fortes réserves par le recrutement régional.
Mais il était fatigué, malade, usé. Il laissa faire ses ministres et le parlement, et se contenta de la loi de recrutement Niel, qui organisa la « garde mobile ». Toutefois, il poursuivit personnellement ses études d'artillerie et fit mettre sur pied les mitrailleuses, qui furent prêtes pour la guerre, et l'excellent canon en bronze « de Reffye », qui entra en ligne vers la fin des opérations,
Nos efforts furent insuffisants. L'Allemagne eut sur nous une supériorité de préparation écrasante. Quand Bismarck engagea sa seconde manche en 1870, et nous fit déclarer la guerre, à l'aide d'une candidature invraisemblable au trône d'Espagne et d'une falsification de dépèches, il eut encore une fois tous les atouts dans son jeu. Nos armées régulières se conduisirent avec bravoure et solidité dans bien des batailles; mais insuffisamment organisées, et mal commandées, elles furent cernées et prises, à Sedan et à Metz. Et bientôt, malgré les efforts remarquables de Paris et de la province, qui parvinrent à sauver l'honneur de nos armes, la France fut réduite à accepter la paix, qui lui faisait perdre TAlsace et la Loraine.
s LA GUERRE DE LIBERATION 1914-1918.
II i
LE PEUPLE — LE RECRUTEMENT DE l'aRMÉE j
La leçon fut terrible; mais elle n'a pas été perdue. ^ Notre peuple, notre vaillant, héroïque peuple n'a jamais -j oublié, depuis 1870, qu'il devait la perte de ses deux | provinces les plus chères à des lacunes de préparation ^, militaire, et aussi à la fourberie d'un ennemi implacable, j qui s'était jeté sur lui, sans motif sérieux, après s'être -j préparé dans l'ombre, pour assouvir sa haine et ses \ appétits. ]
De toutes parts, dans nos villes, on a donné à des ^ places, à des avenues, les noms aimés de Metz, de ] Strasbourg, d'Alsace-Lorraine. L'arbre de Noël, issu des Vosges alsaciennes, est devenu populaire dans \ toute la France.... Jamais notre peuple n'a toléré l'idée | d'un rapprochement, d'une entente avec la nation de | proie qui Favait' dépouillé. 11 a fermé l'accès de sa j Bourse aux valeurs de l'Allemagne et n'aurait jamais \ supporté la réception d'un souverain ou d'un prince allemand à Paris.... •
Pendant quarante-cinq ans, sans se lasser, avec un j dévouement sans limites, avec une dignité d'attitude, ; une élévation de sentiments, qui ont inspiré le respect ' au monde entier, notre nation a tenu à veiller elle- i même, pour ne plus tomber dans les fautes d'avant i 1870, et être toujours prête, soit à se défendre, soit '■ h réparer, si l'occasion s'en présentait, ses derniers ' désastres. C'est bien à notre peuple, à sa persévérance, | à sa vigilance, à la hauteur de ses sentiments, que nous \ devons, malgré quelques erreurs du parlement, d'avoir 1 pu résister au cyclone épouvantable déchaîné par ; l'Allemagne en 1914.
Après la paix de 1871, la réforme la plus urgente a ' été celle du recrutement de l'armée. Elle se fit en plu- j
sieurs étapes. Notre nation consentit à tout ce qu'on exigea d'elle. Mais la grande majorité du peuple ne cessa do^ réclamer, avec raison, Fégalité absolue devant l'impôt du sang, l'obligation, imposée uniformément à tous, de se préparer dès le temps de paix pour lutter en toute énergie en cas de guerre.
La première loi, votée par le parlement en 1872, admit le principe de Fégalité des obligations militaires, mais seulement pour le temps de guerre. Pendant la paix, les uns faisaient cinq ans de service, les autres un an; les engagés conditionnels, à prix d'argent, ne faisaient aussi qu'un an; les dispensés ne faisaient aucun service de paix.
Sous la pression de l'opinion publique, cette loi fut remaniée en 1889. La durée du service fut fixée à trois ans pour la première portion du contingent; à un an, pour la deuxième, ainsi que pour les trop nombreux « dispensés, admis à l'effet de faciliter les carrières libérales ».
Le principe de Fégalité absolue était loin d'être réalisé. Le courant de protestation s'enfla, devint irrésistible; et la nouvelle majorité du parlement, qui avait pris le pouvoir un peu avant 1900, eut bien vite fait de se préparer à donner satisfaction à la réclamation populaire.
Malheureusement, elle fut mal conseillée par un ministre de la Guerre, qui ne prit même pas Favis du Conseil supérieur de la guerre, qui cacha ou ne vit pas les dangers présentés par la diminution des effectifs, les, inconvénients du manque d'élasticité de la nouvelle loi, la fâcheuse situation où allaient être mises certaines armes par la réduction- du service ; de sorte que la loi du recrutement de 1904 passa, en entraînant non seulement l'égalité absolue pour les obligations militaires, mais encore, malgré les avertissements des hommes les plus compétents, la réduction du service à deux ans.
La loi de deux ans ne larda pas à faire faillite. Elle étala publiquement son insuffisance, lorsque par la
10 LA GUERRE DE LIBER ATIOiN 1914-1918. ^
persistance de son attitude agressive au Maroc, par sa | campagne haineuse d'injures contre notre légion étran-*j gère, et surtout par la brusque et énorme augmenta-'l tion de ses effectifs, l'Allemagne se chargea elle-même L de montrer à notre nation combien la situation deve- f nait grave, combien il était temps d'en envisager viri- f lement toutes les conséquences, tous les devoirs. ^
11 apparut alors clairement à tous, que l'Allemagne faisait ses derniers préparatifs pour brusquer son offensive, se jeter sur nos troupes de couverture, et:] bousculer nos armées, à l'aide de masses prêtes à marcher, avant même la déclaration de la guerre.
Il apparut aussi, qu'avec notre loi de deux ans, nous étions incapables de parer à cette formidable menace; que nous ne pouvions pas mettre un homme de plus dans le rang; que nos troupes de couverture, insuffî-, santés en tout temps, se trouvaient chaque année, au moment du renvoi de la classe, dans la situation la plus précaire, et qu'à ce même moment, dans toute la France, les compagnies d'infanterie, les batteries d'artillerie n'étaient plus que des squelettes, pendant que nos escadrons de cavalerie, incapables de former des cavaliers expérimentés, menaçaient ruine.
Il importait de remédier immédiatement, à tout prix, à cette situation. C'était une question de vie ou dé mort pour notre pays. La nation le comprit. Elle manifesta aussitôt sa volonté de voir augmenter, sans tarder, la durée du service militaire. Son attitude fut admirable de patriotisme, de fermeté. De tous côtés, on vit réclamer la loi de trois ans non seulement par les hommes mûrs, par les mères de famille, mais encore par les conscrits, les étudiants, les élèves de nos collèges, par ceux qui allaient être à la peine. Le souffle des grandes époques de notre histoire des guerres de Jeanne d'Arc, de Louis XIV, de la Révolution, se levait à nouveau sur notre peuple.
Malgré l'opposition acharnée de plusieurs groupes du parlement, la loi passa dès 1913, bien défendue par
des ministres énergiques, qui ont su vibrer avec la jftation. Ce fut une des grandes causes de notre salut.
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