CHAPITRE II ÉVÉNEMENTS DE MARS ET D'AVRIL
ES FRANCE, CHANGEMENTS DANS LE GOUVERNEMENT ET LE HAUT' COMMANDEMENT. — EN RUSSIE, RÉVOLUTION. — EN AMÉRIQUE, DÉCLARATION DE GUERRE.
En France, à la suite d'une séance secrète de la Chambre des députés, le général Lyautey, ministre de la Guerre, voulut lire un discours à la tribune. Dès sa première phrase, qui parut être une critique des comités secrets ^ il fut violemment interrompu et empêché de continuer. Il donna sa démission, et sa chute entraîna celle du cabinet Briand, contre lequel se dressait depuis quelque temps « une opposition systématique » persistante. On ne peut que regretter d'avoir à enregistrer de pareils bouleversements survenus en pleine guerre et n'ayant
1. Les événements ultérieurs, les scandales, les trahisons, qui ont tant impressionné le pays, n'ont que trop montré combien le général Lyautey avait vu clair, en voulant mettre le parle- U en garde contre les dangers des comités secrets.
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d'autres causes que les ambitions des partis ou des personnes et les mœurs agitées de notre parlement.
Un ministère Ribot fut constitué le 20 mars. Le nouveau président du Conseil venait de gérer pendant de longs mois, avec une grande hauteur de vues, les finances de l'État. Vingt-cinq ans auparavant, c'était lui qui, comme ministre des AlTaires Étrangères ou comme président du Conseil, avait le plus contribué à faire aboutir notre alliance avec la Russie, à nous tirer de l'isolement. Son avènement à la présidence du Conseil fut bien accueilli. Le nouveau cabinet comprenait 14 ministres et de nombreux sous-secrétaires d'Etat. L'amiral Lacaze restait ministre de la Marine. M. Painlevé était ministre de la Guerre.
Au moment même où se produisaient, en France, cesbouleversements gouvernementaux, la révolution se déchaînait en Russie. Elle couvait depuis longtemps et éclata sur un bruit persistant, — qui est loin d'être prouvé et qui doit être une manœuvre allemande — que, poussé par l'Impératrice et les influences allemandes si puissantes en Russie, le tsar aurait eu l'intention de conclure une paix séparée avec nos ennemis.
Mise en train par les Soviets, les comités des ouvriers et des soldats, la révolution débuta par def actions à main aruiée, engagées contre la police par des ouvriers auxquels se joignirent de non»breux soldats. L'Assemblée Nationale élue, « la Douma », voulut prendre la direction du mouvemettl libérateur et chercher à assurer la continuité de Iç vie nationale. Elle organisa à Pétrograd un gouver nement national ot tenta de se faire aider, pouj
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assurer Tordre et la transmission des^ décisions
CNOUvernementales, par les « Zemstvos », assefnblées
Jfcionales des propriétaires de la terre, des paysans,
^^^à constituées dans toutes les parties de l'imniense
empire.
Malheureusement, à côté de la « Douma » siégeait en permanence, à Pétrograd, le « Soviet », le comité central des ouvriers et des soldats, qui avait mis la révolution en train et qui entendait continuer à la diriger. Cette dualité constituait un danger d'autant plus grand, que les revendications du « Soviet » avaient un caractère d'extrême violence, qu'on pouvait craindre des compromissions avec les socialistes allemands et que sa très grande influence sur les soldats devait nécessairement amener des troubles dans la discipline des troupes russes.
Le « Soviet » s'est empressé en effet de discuter, dergoter sur les buts de guerre, pendant que le gouvernement national affirmait sa volonté de pousser la guerre à outrance et s'occupait de réorganiser le commandement des armées.
Le tsar Nicolas, le grand souverain qui était venu le premier tendre la main à la France, après ses désastres de 1870, fut arrêté et gardé étroitement, avec l'Impératrice, d'abord à Tsarkoïe-Selo et plus tard en Sibérie. Et malgré tout, les gouvernements alliés crurent devoir reconnaître le nouveau gouvernement russe et émettre l'espoir qu'il pousserait la guerre plusénergiquement que jamais, pendant que les Empires centraux se réjouissaient de ces événements, auxquels l'Allemagne avait certainement • ontribué....
Heureusement, il s'en passait d'autres en Amé-
rique, des plus importants, des plus réconfortants pour la cause des Alliés.
Le président Wilson répondit à la menace impudente de la guerre sous-marine allemande en convoquant le Congrès de Washington. Et, au milieu d'une émotion profonde, générale, il y lut un message plein d'élévation, proposant à l'Amérique de déclarer la guerre à l'Allemagne, « violatrice de toutes les lois de l'humanité »; de se lever « pour le droit, pour la justice, pour la liberté, et de verser son sang pour les principes mêmes d'où sont nés les États-Unis d'Amérique ».
L'état de guerre fut rapidement voté, avec acclamation du Congrès et du peuple américain. Et cet acte si noble, si grand — un des plus impressionnants de l'histoire — ne tarda pas à trouver des imitateurs dans l'Amérique du Sud et à soulever une émotion profonde dans le monde entier.
l'offensive ANGLO-FRANÇAISE d'aVRIL 1917
L'indication donnée par les Allemands sur leur recul voulu, devant les Anglais, était exacte. Ils avaient profité de l'accalmie des premières semaines de Tannée pour se dérober à une nouvelle bataille de la Somme et pour évacuer progressivement le terrain compris entre l'ancien front et une nouvelle ligne — la ligne Hindenburg — qu'ils avaient tracée et fortifiée avec le plus grand soin, depuis Arras,
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par Saint-Quentin et La Fère, jusqu'à TAisneà TEst de Soissons.
C'était un recul, un gros recul, que la presse allemande s'est empressée de présenter au public comme une manœuvre de génie, comme « une retraite élastique » qui allait permettre aux légions allemandes de rebondir de plus belle et de faire les plus grandes choses, sous l'impulsion de l'idole, du « sauveur » Hindenburg.
Le territoire abandonné par nos ennemis avait été ravagé systématiquement, avec une barbarie, une férocité qui ont achevé de mettre l'Allemagne au ban des nations civilisées. Ils avaient tout saccagé, détruisant non Seulement les routes, les ponts, mais brûlant, faisant sauter, sans aucun but militaire, les maisons, les églises, les monuments, pillant ou fracassant les mobiliers, coupant tous les arbres, fruitiers ou non, au ras de terre, emmenant de force des jeunes femmes, des jeunes filles, se conduisant avec une cruauté, une bestialité, dignes de leurs ancêtres, les Vandales et les soldats d'Attila.
Nos alliés les Anglais ont continué à les poursuivre, à les pousser de très près, l'épée dans les reins. De notre côté, nos trois armées de gauche, commandées par le général Franchet d'Esperey, ont été aussi portées énergiquement en avant, dès que le recul allemand se fut manifesté sur leur front. Elles ont occupé Roye, Lassigny, puis Noyon et tout le territoire compris entre l'Oise et Soissons ; pendant que les armées britanniques délivraient Bapaume, Péronne, Chaulnes, Nesle et plus de 60 villages.
Dans les derniers jours de mars, les progrès de
nos aHiés se sont accentués vers Cambrai, Saint- Quentin; les nôtres également vers Saint-Quentin, et surtout vers La Fère, ainsi qu'au Nord-Est de Soissons. Au delà de TAilette, nous avons enlevé valeureusement la basse forêt de Coucy et occupé les ruines du vieux donjon de Coucy, si réputé, que les Allemands avaient fait sauter avec une barbarie stupide. Bientôt les combats devinrent plus acharnés. On sentait que nous touchions à la nouvelle ligne de défense allemande, à la fameuse ligne Hindenburg.
En outre, nos adversaires cherchaient " à nous intimider. Ils bombardaient Reims avec acharnement. Ils lançaient sur nos lignes, au Nord de la malheureuse cité, à Sapigneul, près de Berry-au- Bac, une assez forte attaque, dont ils faisaient grand tapage. Et en même temps, ils agissaient sur le front russe et réussissaient à enlever à nos alliés la tête de pont de Toboly, sur le Stokhod.... Il était temps de réagir par une action vigoureuse, puis- • santé, coordonnée, sur tous les théâtres d'opérations et surtout sur le front principal, décisif de la guerre, le front de France, pour y continuer énergiquement la campagne d'usure et répondre par des succès aux essais d'intimidation des Allemands.
Cette offensive avait été concertée, réglée par les hauts commandements alliés, dans une conférence tenue en novembre 1916. Elle débuta brillamment, le lundi de Pâques, 9 avril, par une victoire écla- \ tante des armées britanniques, dans la région d'Arras. Après un bombardement des plus violents, qui démontra la supériorité écrasante de l'arlillerie anglaise, après de nombreuses et utiles batailles v aériennes, les vaillantes troupes britanniques se ,
lancèrent à Tattaque, à l'Est d'Arras, sur un front de 20 kilomètres, depuis Hénin jusqu'à Givenchy, et enlevèrent les lignes ennemies sur une profondeur de 3 à 6 kilomètres.
Les Canadiens se distinguèrent en enlevant la crête de Vimy, le point d'appui Nord de la nouvelle ligne allemande, et en y repoussant avec intrépidité de nombreuses et acharnées contre-attaques.
Les jours suivants, Tavance anglaise continua, au milieu de contre-attaques allemandes énergiquement repoussées. Elle gagna également du côté de Saint-Quentin. Le butin fait par nos alliés, du 9 au 13 avril, était considérable et faisait ressortir la grandeur de leurs succès. Il s'élevait à 13000 prisonniers, 166 canons, 84 mortiers de tranchées, 250 mitrailleuses, plus un matériel important. Le 14, nos alliés enlevaient Liévin et continuaient leurs progrès vers Lens les jours suivants. Le 15, sur la route de Bapaume à Cambrai, ils étaient violemment contre-attaques par les Allemands, auxquels ils infligeaient de très grosses pertes; plus de 1 500 cadavres restèrent sur le terrain; 500 prisonniers.
Le lundi 16 avril, conformément au plan arrêté en commun par les Alliés et sous l'impulsion énergique du général Nivelle, commandant en chef, les armées françaises mènent à leur tour l'attaque sur un fronts de 40 kilomètres, entre Soissons et Reims. Après une formidable préparation par l'artillerie, toute la première ligne ennemie est enlevée de Soissons aux abords deCraonne, ainsi que la deuxième ligne vers Juvincourt à l'Est de Craonne ; de bons progrès sont réalisés entre Berry-au-Bac et Reims. 10 000 prisonniers.
La bataille fut des plus rudes, des plus sanglantes. Les Allemands, commandés par leur « Kronprinz », avaient eu vent de nos projets et avaient eu le temps de masser beaucoup de troupes sur cette partie du front. Ils contre-attaquèrent, mais inutilement, et perdirent de nombreux soldats de leurs meilleurs régiments.
Le 17, notre offensive gagna l'Est de Reims, sur un front de 15 kilomètres. La première ligne allemande et le village d'Auberive furent enlevés. 2 500 prisonniers.
Le 18 avril, l'avance continue sur tout le front de Soissons à Auberive. Nous enlevons la fameuse tête de pont de Vailly, sur l'Aisne, et plusieurs villages, malgré le mauvais temps, la pluie, le vent froid qui ne cessent de régner depuis le début de la bataille. Nos trophées grossissent : ils atteignent 17 000 prisonniers et 75 canons après les trois premières journées de la lutte, et, à la fin d'avril, ils dépasseront 21000 prisonniers, 175 canons, et comprendront en outre de nombreux canons de tranchées et mitrailleuses.
Au milieu de contre-attaques des plus violentes, dans lesquelles les Allemands lancent de nombreuses divisions de réserve, tirées de l'arrière, et perdent beaucoup de monde, l'offensive se poursuit surtout du côté des Anglais, jusqu'à la fin du mois d'avril. Le 23 et le 24, énergiques attaques de^os alfiés sur les deux rives de la Scarpe et sur la route de Bapaume à Cambrai. Sérieux progrès; plus de 2 000 prisonniers. L'aviation anglaise livre de vraies batailles aériennes, où elle prend nettement le dessus.
Le 28 et le 29 avril, nouvelles attaques des plus
olentes des Anglais, au Nord et Sud de la Scarpe.
rise d'Arleux-en-Gohelle et des abords d'Oppy.
Le 30, attaque de notre armée de Champagne dans le massif de Moronvilliers, à l'Est et à l'Ouest du Mont-Cornillet. Progrès marqués, 5 canons, 520 prisonniers.