PREOCCUPATIONS DANS LES DEUX CAMPS
I^H^ L'attaque anglo-française du printemps 1917 n'avait pas tardé à être l'objet de vives préoccupations en Allemagne, d'autant plus qu'on s'y attendait à une vigoureuse offensive allemande, à la suite du « recul élastique » de Hindenburg. En outre, le pays était troublé par des grèves, des manifestations populaires tumultueuses, par le mécontentement général que provoquaient la longueur de la guerre et les misères de toutes sortes.
La gravité de ces préoccupations était accusée, même par les communiqués militaires du « grand état-major », qui étaient rédigés en termes inusités et où l'on parlait « des difficultés de la situation sur le front, de la lutte de vie ou de mort, pour être ou ne pas être, de la nécessité de patienter à l'intérieur, de travailler pour l'armée, qui sans cette aide ne pourrait pas empêcher l'Allemagne d'être envahie à son tour et de subir le traitement infligé aux provinces françaises récemment évacuées.... » Et, bien entendu, Tagence Wolf, la grande semeuse d'exagérations et de mensonges, insistait dans le même sens.
La branche de salut, à laquelle se raccrochait le peuple allemand, qui lui permettait d'espérer encore, était la guerre sous-marine, qui en effet occupait beaucoup les esprits en Angleterre. Mais ce péril, tout en étant reconnu très sérieux par nos alliés, était envisagé avec un grand sang-froid. Et Ton estimait, dans les hautes sphères britanniques, que les pertes occasionnées par cette guerre, tout en paraissant s'accentuer de mois en mois, seraient largement compensées par Fintervention de l'Amérique et de ses puissants moyens d'action et de transports.
En France, l'offensive du général Nivelle sur l'Aisne et la Champagne, malgré le grand nombre des prisonniers et des canons capturés à l'ennemi, malgré l'importance des gains de terrain réalisés, n'en avait pas moins ému la partie de l'opinion publique toujours prête à accueillir les bruits fâcheux.
On chuchotait que le général Nivelle avait annoncé imprudemment de trop grands succès; qu'il était sorti de la voie sage des batailles bien prévues, bien étudiées dans toutes leurs périodes, dont il avait lui-même donné les plus glorieux exemples par ses victoires de Douaumont, de Hardaumont; qu'il s'était lancé dans une opération sensationnelle de trop grande envergure; que son plan très hardi, très audacieux, avait été incomplètement étudié, et que tout en réussissant à moitié il avait occasionné d'énormes pertes, surtout du côté du Chemin des Dames et de Craonne.
Et Ton citait des chiffres de pertes tellement exagérés, qu'il apparaissait clairement que la plu*
ÉVÉNEMENTS DE MARS ET d'aVRIL 1917. 79
j.art de ces renseignements étaient fournis par Tes-
onnage allemand, qu'il y avait là une manœuvre
nos ennemis, cherchant à troubler l'opinion de
tre pays, à y semer l'alarme.... Néanmoins, il se
trouva aussitôt des députés, pour lancer des
* mandes d'interpellation et de comité secret. Le gouvernement s'inquiéta, prit les devants, en ^comblant la lacune de ses relations avec le haut commandement et en s'adjoignant le conseiller militaire qui manquait à son organisation, pour suivre, surveiller, en toute connaissance de cause, les opérations de nos armées. Par décret du :'J avril 1917, le général Pétain fut nommé chef d'état-major général de l'armée, au ministère de la Guerre, « pour aider le gouvernement à assurer la direction générale des" opérations militaires et de leur coordination ». Le choix du général Pétain fut approuvé par tout le pays....
Vers la même époque, le gouvernement fit partir pour les États-Unis une mission, chargée de remercier solennellement l'Amérique de son intervention et aussi de donner à nos nouveaux alliés toutes les indications de métier nécessaires pour assurer leur puissante collaboration. La mission avait à sa tête M. Viviani, l'ancien et éloquent président du Conseil, • et le maréchal Joffre qui furent acclamés, avec un enthousiasme inouï, dans toutes les grandes villes, Washington, Chicago, Philadelphie, New York... de TEst des États-Unis. Ces belles et chaleureuses manifestations montrèrent de quel cœur l'Amérique entrait dans le parti du droit et de la liberté des peuples.
CONTINUATION DE l'OFFENSIVE ANGLO-FRANÇAISE
Au début du mois de mai 1917, les armées anglaises et françaises continuèrent énergiquement, en liaison étroite et sous l'impulsion de leurs chefs Douglas Haig et Nivelle, leur offensive convenue. Du 3 au 5 mai, les troupes britanniques livrèrent, à TEst d'Arras, une bataille des plus violentes, sur un front d'une vingtaine de kilomètres, entre Quéant et Vimy. Elles firent de sérieux progrès et crevèrent la fameuse ligne Hindenburg vers BuUecourt. Aussitôt, furieuses contre-attaques des Allemands, qui furent repoussés partout, sauf du côté de Ghérizy où ijs reprirent un peu de terrain.
Les jours suivants, nos ennemis renouvelèrent
leurs contre-attaques, surtout les 7 et 8 mai. Mais,
sous la réserve de la reprise de Fresnoy, ils ne
réussirent qu'à perdre beaucoup de monde.
MK Pendant ce temps, le 4 mai, les troupes fran-
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çaises enlèvent brillamment Craonne, s'emparent de quatre kilomètres de tranchées au Nord-Ouest de Reims, et, à l'Est de cette ville, livrent combat autour du Mont-Gornillet. Plus de 1000 prisonniers.
Le 5 mai, elles prennent la ligne Hindenburg au Nord-Est de Soissons, sur 6 kilomètres; et en même temps enlèvent toute la partie Est du plateau du Chemin des Dames, qui nous donne des vues importantes sur la vallée de l'Ailette et les abords de Laon. Il ne reste plus aux Allemands sur le plateau, à la lisière Nord, qu'une bande d'une vingtaine de kilomètres, entre le moulin de Laffaux et Braye-en- Laonnois — 5000 prisonniers dont 150 officiers.
Les jours suivants, contre-attaques très vives des Allemands, qui éprouvent de lourdes pertes et sont forcés d'amener renforts sur renforts. Le 9 mai, nos vaillantes troupes progressent encore sur Chevreux et sur quelques autres points, en faisant 300 prisonniers.
Mais alors s'arrêta l'offensive , si hardiment menée jusque-là par le général Nivelle. Elle fut suspendue par ordre du ministre de la Guerre, M. Painlevé. Pour quelles raisons? Probablement sous l'impression des bruits alarmistes qui circulaient dans le public, des interpellations annoncées au parlement, peut-être aussi des renseignements erronés fournis par le sous-secrétariat de la Santé.
Et cependant, on peut estimer, dès à présent, qu'une offensive énergique des Alliés était bien de saison au printemps 1917, qu'elle aurait bien compromis les effectifs de l'Allemagne déjà si éprouvés par la campagne de 1916, que la révolution russe était à son début, et qu'un gros succès sur le front
de France aurait pu la maintenir dans les engagements contractés avec les Alliés; enfin que l'offensive Nivelle faisait partie d'un plan concerté entre les commandants en chef, et qu'en l'arrêtant on compromettait « Tunité d'action », la concordance des efforts, si nécessaire pour terminer la guerre 1 victorieusement .
j^Bfoffensive du général Nivelle, quoi qu'il en soit, ^ll^uoiqu'elle ait été arrêtée prématurément, a eu des conséqueûces utiles, heureuses. Elle a fortement accentué l'usure des Allemands et leur a coûté de très grosses pertes dont 30000 prisonniers et de nombreux canons. De plus, elle a menacé gravement par ses conquêtes les défenses accumulées par nos ennemis dans la région, fortifiée avec tant de soin, du Laonnais. Cette menace les a forcés à nous contre-attaquer, à se lancer dans des opérations rageuses qui ont encore augmenté considérablement leurs pertes, leur usure.
Il est probable que, dans la reculée du temps, l'histoire impartiale considérera le passage du général Nivelle à la tête de nos armées comme des plus avantageux pour Tissue de la guerre, et qu'elle regrettera la décision de notre gouvernement, arrêtant son offensive en plein succès, sans avoir consulté nos alliés.
Les Anglais, heureusement, continuèrent leurs attaques avec autant d'énergie que de prudence. Le 12 mai 1917, ils s'emparent d'une partie de Bullecourt, enlèvent plus au Nord deux kilomètres de la ligne Hindenburg et progressent aussi vers Roeux. Puis, après avoir repoussé de nombreuses
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de Bullecourt le 17, et le 20 de quinze cents mètres de lignes ennemies.
Tout en repoussant de violentes contre-attaques, en faisant eux-mêmes de nombreuses incursions dans les tranchées adverses, les armées de nos alliés se recueillent ensuite pendant quelques jours pour préparer de nouvelles opérations. Les résultats qu'ils ont obtenus jusque-là sont des plus utiles, des plus glorieux : 20 000 prisonniers, plusieurs centaines de canons, plusieurs kilomètres de lignes principales arrachées à l'ennemi malgré une défense acharnée.
Et ce n'est qu'un début. Ce que veulent les Anglais, c'est enlever aux Allemands de haute lutte l'importante ligne de crêtes, qui à l'Est d'Ypres dominent toute la plaine belge et qui s'étendent depuis Messines par Hollebecke, Tower-Hamlet, le Polygone, Broodseinde jusqu'à Paschendaele. Cette conquête va faire l'objet d'une série d'attaques des mieux préparées, des mieux conduites.
Le 7 juin, après une préparation des plus remarquables et un bombardement violent et prolongé, après avoir fait exploser simultanément de puissantes et nombreuses mines, nos alliés se sont portés vaillamment à l'attaque de grand matin, au Sud d'Ypres, sur un front de quinze kilomètres, contre la partie Sud des crêtes d'Ypres, de Messines à Wytschaete. Les lignes ennemies et les deux viU lages ont été emportés.
Le jour môme et les jours suivants, violentes contre-attaques des Allemands. Les Anglais n'en continuent pas moins leurs progrès en avant de Messines et plus au Sud, entre Lens et La Bassée,
tlVÉNEMENTS DE MAI ET JUIN 1917. 85
sur les deux rives de la Souchez. Ils font 7000 prisonniers. C'est un des succès les plus complets de
«guerre de tranchées, d'autant plus glorieux que
- Allemands avaient été prévenus, qu'ils avaient pris toutes les précautions possibles et que, malgré leurs soins et leur acharnement à se défendre, ils ont été nettement, complètement battus par nos alliés.
Le 14 juin et les jours suivants, nouveaux proi^rès de nos alliés à TEst de Messines, comme à lEst d'Arras et de Monchy-le-Preux; forte avance,
r il kilomètres, entre la Lys et leWarnave; pro- es vers Bullecourt.
A la fin de juin avance des plus sérieuses au Sud de Lens. Le bourg d'Avion est enlevé, et les progrès vers Oppy sont importants. L'ensemble des trophées britanniques du mois de juin comprend 8880 prisonniers, dont 165 officiers, 67 canons, 102 mortiers Je tranchées, 345 mitrailleuses.