‹ La guerre de libération, 1914-1918Chapitre 32 sur 50 · AU DÉBUT DE · texte numérisé non relu

AU DÉBUT DE

L'année 1917, Tannée de « l'usure allemande », n'avait pas tenu ses promesses. Elle aurait pu finir la guerre avec le concours énergique des Russes, car les armées anglaises et françaises — malgré l'arrêt intempestif de l'offensive Nivelle — et l'armée italienne, jusqu'à l'automne, en avaient bien profité et avaient infligé de très grosses pertes à nos ennemis.

La révolution russe avait annulé le résultat de ces grands efforts. Elle couvait depuis longtemps. L'Allemagne en avait surveillé attentivement les préparatifs et y avait contribué par son or, par ses nombreux agents si influents dans le pays. Elle a été

ZURLINDEN. ' — II. °

leste à en profiter et a deviné rapidement que tout était fini pour la guerre de ces côtés ; que le désarroi serait général, irréparable; que Taiiarchie allait régner souverainement chez ses anciens ennemis de l'Est.

Elle s'était dépêchée de retirer de ce front tout ce qui lui convenait et s'en était servi aussitôt pour infliger un désastre à l'Italie. Maintenant, elle utilisait ses ressources du front russe pour reconstituer ses armées du front de France et pour leur donner la supériorité numérique sur les forces des Alliés.

Cette supériorité numérique ne tarda pas à être très réelle, très dangereuse. Mais on pouvait estimer qu'elle ne durerait que quelques mois et quelle pourrait bientôt être annulée par l'afflux des soldats américains, qui de semaine en semaine, augmentait les effectifs des armées alliées. Elle n'en constituait pas moins un très gros avantage pour nos ennemis, à la condition qu'ils sussent en profiter à temps.

A coté de cet avanlage des plus sérieux, il y avait dans leurs armées des indices d'afl'aiblissement, de déchéance. Elles ne renfermaient plus les vaillants, ardents éléments, bien encadrés, du début de la guerre. Il y avait dans leurs rangs beaucoup d'hommes de rebut et beaucoup de très jeunes soldats — la classe 1919 était déjà incorporée et la classe 1920 allait l'être. — Les renforts tirés du front russe ne devaient pas valoir mieux; car depuis, longtemps, l'Allemagne et l'Autriche n'avaient envoyé sur ce front que des troupes fatiguées, éprouvées de l'Ouest. Cette situation devait pousser le commandement allemand à utiliser, plus •que jamais, pour ses attaques, les formations tradition-

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1 Jolies en masses compactes, contre lesquelles nos I^Hions, nos 75 surtout, nos mitrailleuses, nos fusils auraient beau jeu.

Au point de vue du matériel, tout en ayant obtenu des progrès en avions, en gaz délétères, en liquides enflammés, nos ennemis étaient aussi un peu en déchéance pour leur artillerie qui était fatiguée, ainsi que pour leurs chemins de fer dont les rails et les locomotives accusaient une grande usure et ne permettraient plus aussi facilement les prodiges de concentration, si souvent réalisés jusque-là par le « grand état-major ».

Par contre, ils trouvaient une force considérable dans l'organisation de leur haut commandement, dans leur « grand état-major », dirigé par le duumvirat Hindenburg, Ludendorff, — Hindenburg, représentant la poigne, Ludendorff le cerveau, « le cerveau allemand, dont toute l'Allemagne attendait des merveilles. »

L'autorité, la haute compétence du « grand étatmajor » étaient indiscutées en Allemagne comme dans les autres Empires centraux. Il y disposait de toutes les forces vives, quelles qu'elles fussent; il était à môme de prévoir, de provoquer les événements pouvant, dans tous les domaines militaires ou autres, être utiles à ses opérations et de les exploiter sans perdre une heure, sans craindre la moindre récrimination. Il pouvait exiger de ses armées des sacrifices qui auraient fait frémir tout autre nation que l'Allemagne.

En somme, la situation ne laissait pas que d'être très grave pour les nations aUiées. Elles pouvaient s'attendre à être obligées de faire de très grands

eiforts. Et elles étaient, en bonnes dispositions pour les réaliser.

L'Angleterre, remarquablement dirigée par son « Premier » Lloyd George, était merveilleuse de virilité, de force d'âme. Depuis le jour où, en 1914, elle s'était lancée dans la mêlée pour faire respecter le droit violé en Belgique, la vigueur, la grandeur, la beauté de son attitude et de ses efforts n'avaient fait que s'accentuer et atteindre, des hauteurs prodigieuses.

Sur terre, ses forces étaient passées de 300 000 hommes à sept millions de soldats, presque tous volontaires, et fournis par ses îles d'Europe comme par les parties les plus éloignées de son Empire. Ses troupes étaient d'une intrépidité, d'une discipline, d'une, tenue absolument remarquables. Son artillerie, son aviation, ses « tanks »... rendaient des services incomparables.

Sur mer, tout en luttant sans trêve contre les pirates sous-marins, sa flotte de guerre avait donné aux Alliés la liberté des mers; et sa flotte marchande assurait leur ravitaillement et aidait pour plus de moitié au transport des troupes américaines.

L'Angleterre a contribué dans une mesure énorme, inoubliable, aux efforts tentés par les Alliés pour faire triompher la cause de l'humanité. Jamais le monde civilisé n'aura assez de reconnaissance pour ce grand peuple et ceux qui l'ont dirigé pendant la guerre, comme pour son grand roi Edouard VII, qui a sauvé la terre de l'étreinte des Allemands, en jetant les bases de l'Entente de l'Angleterre et de la France.

L'intervention des États-Unis d'Amérique, s;

énergiquement, si noblement mise en train par le Président Wilson, est destinée à rester comme un des grands étonnements, une des merveilles de l'histoire. Eux aussi sont entrés dans la terrible lutte par devoir, pour le droit, pour la justice. Et tout de suite, on a senti qu'ils étaient mus par la généreuse ambition de faire grand, d'égaler, de surpasser en sacrifices les nations du continent européen qui avaient déjà tant fait pour la cause de Tliumanité, de la liberté.

Leurs préparatifs ont été poussés avec un zèle, un dévouement, une intelligence des plus remarquables. A la fin de 1917, Tarmée des États-Unis comprenait 1500 000 hommes, dont le tiers était à pied d'œuvre en France. Leur aviation s'organisait sur un très vaste programme, ainsi que leur artillerie.... Le projet de budget pour 1919 montrait la grandeur de leurs intentions. Il s'élevait à 63 mil-' liards.

L'Italie, remise de ses émotions de l'Isonzo, faisait maintenant des efforts considérables pour augmenter ses effectifs et luttait avec énergie et vaillance sur sa nouvelle ligne du Piave.

Après avoir combattu jusqu'au bout, la Roumanie avait été forcée de prendre part à l'armistice général du front oriental; et comme la Russie elle avait disparu de la lutte. Par contre, la Sibérie était surveillée par le Japon, la Chine et les États-Unis, surtout au point de vue du chemin de fer du Transsibérien.

En Mésopotamie et en Palestine, les armées britanniques menaçaient gravement la Turquie. A Salonique, l'armée alliée avait été, pendant long-

temps, gênée par Tattitude hostile du roi de Grèce. Maintenant, elle avait derrière elle la Grèce amie de M. Venizelos qui se préparait à lui fournir des renforts, et elle se reconstituait rapidement sous le commandement de son nouveau chef, le général Guillaumat, qui s'était récemment distingué à la tête de Tarmée de Verdun.

Quant à la France, qui avait eu à supporter au début tout le poids de la guerre et qui avait sauvé la grande cause dans tant de batailles mémorables, elle avait vu sans doute ses ressources en hommes fortement diminuées par ses héroïques et sanglants efforts. Mais ses armées étaient encore largement en état de donner les plus valeureux exemples. Jamais leur moral n'avait été plus solide, plus ardent qu'en ce début de 1917. Et cela était dû aux excellentes mesures prises, avec tant de fermeté et de connaissance du cœur humain, par le général , Pétain, depuis qu'il était commandant en chef.

A l'intérieur, la France avait été émue pendant quelque temps par les compromissions, presque invraisemblables, de quelques hommes politiques, avec des espions, et par le relâchement de certains services chargés de veiller à la sécurité extérieure de l'État.

Elle s'était aussi vivement préoccupée de l'influence des agitations parlementaires sur les . choses de l'armée, ^de l'instabiHté non seulement : des ministres mais des commandants en chef, du; nombre des sous-secrétaires d'État qui passaient en

courant dans des départements, bien importants

cependant pour la marche régulière de la guerre. Et elle comparait mélancoliquement notre organi-

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lion si fluctuante, sujette à tant de remous, non point à la toute-puissance du haut commandement allemand, mais à la manière calme, pleine de sagesse et de fermeté du gouvernement et du parlement anglais.

Du reste, elle venait d'être rassurée à ces points de vue, comme à celui de Ténergie nécessaire pour pousser la guerre, coûte que coûte, jusqu'à la victoire, par l'arrivée au pouvoir du vieux et intrépide lutteur M. Clemenceau, qui avait déjà rendu au pays de si grands services comme président de la Commission de Tarmée du Sénat.

En somme, la situation des Alliés apparaissait comme très bonne au point de vue du moral des peuples et des armées, au début de 1918. Elle Tétait également au point de vue du matériel de guerre; et tout compte fait, elle semblait largement suffisante pour tenir tête aux Empires centraux, malgré la défection bolchevike, et même pour les abattre, sous la réserve essentielle d'accroître au plus vite les efl'ectifs et de perfectionner, d'unifier le haut commandement des armées.

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