CHAPITRE II
PREMIERE RUEE VERS AMIENS — LA BATAILLE DE l'empereur
Le premier jour du printemps 1918, le 21 mars, tout en faisant de violentes manifestations sur le front français, en Champagne, du côté de Verdun, en Lorraine... les Allemands déclenchèrent leur grande offensive, si longuement préparée, et se jetèrent sur nos alliés britanniques, de la Scarpe près jd'Arras à l'Oise près de la Fère, sur un front de 80 kilomètres.
C'était leur coup de surprise initial, formidable, destiné à mettre en train leur grande bataille. Il consistait essentiellement à écraser, à coups d'effectifs, à déborder le centre et la droite des armées anglaises, et à les séparer violemment de notre armée vers Amiens, pour les achever et tomber ensuite sur les forces françaises.
Trois armées très fortes, puissamment organisées en profondeur, furent prêtes à se ruer sur nos alliés.
de l'Est à rOuest, en convergeant vers Amiens : au Nord, l'armée von Below, marchant de la région de Cambrai vers Bapaume; au Centre, l'armée von Marwitz, de Cambrai-Saint- Quentin vers Péronne; au Sud, la puissante armée von Hutier, appuyée par les fortes réserves prussiennes du « Kronprinz », se portant de la région de Saint-Quentin-La Fère vers Noyon-Amiens. Les deux armées du Nord étaient aux ordre! du prince de Bavière; les armées du Sud aux ordres du prince Impérial, « Kronprinz ».
Le commandement en chef de ces armées était exercé, sous la haute direction de Hindenburg, par son second, le général Ludendorff, dont TAllemagne attendait des merveilles. L'empereur Guillaume était sur les lieux, et la presse allemande et les communiqués officiels ne tardèrent pas à annoncer que la grosse opération était exécutée sous la conduite de Tempereur-roi lui-même. La bataille prit dans les journaux le nom de Kaiserschlachl^ bataille de l'empereur.
Après s'être effacé pendant de longs mois derrière l'idole de son peuple, Hindenburg, l'empereur Guillaume, en vrai Cœsar gloriosus — prompt à se glorifier — se mettait à la tête de ses armées pour les encourager et sans doute aussi pour jouir enfin, sur le front de France, du triomphe si souvent et jusque-là si inutilement recherché.
Ses armées furent lancées contre nos alliés britanniques dans un appareil formidable. Plus de 80 divisions d'infanterie bien entraînées avaient été amenées à pied d'œuvre dans le plus grand secret par des marches de nuit, ainsi que de fortes réserves prêtes à les appuyer. Elles permettaient à
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nos ennemis de réaliser pour les troupes d'assaut un échelonnement en profondeur des plus redoutables et de pouvoir continuer, intensifier, renouveler l'attaque sans relâche jusqu'au succès. Les troupes avaient été soigneusement dressées, entraînées à marcher à l'assaut par vagues épaisses, successives, ne s'arrêtant qu'après épuisement, et étant alors escaladées, dépassées par les vagues suivantes, que d'autres escaladaient à leur tour dans une ruée continue, qui devait être irrésistible. Derrière les premières divisions, qui menaient ainsi l'assaut sans interruption, venaient d'autres divisions, prêtes à les renforcer, à les dépasser, à les remplacer pour poursuivre, sans relâche, l'infernale propulsion en avant.
Le moral des troupes avait été surexcité, surchauffé par tous les moyens. On leur^avait répété qu'il s'agissait d'en finir avec les Anglais et les Français, comme on l'avait fait si brillamment avec les Russes, les Roumains, les Italiens; que la c( bataille de l'empereur » allait couronner leurs glorieux efforts de toute la guerre ; qu'il s,'agissait de donner enfin à l'Allemagne la paix victorieuse tant désirée, de réaliser la suprématie de leur race — le « Deutschland uber ailes » — , et de montrer au monde entier ce que valent la discipline, la cohésion, la science militaires allemandes.
La préparation matérielle des armées répondait à celle du personnel. L'artillerie lourde était puissamment organisée. De très nombreuses mitrailleuses et batteries légères de canons d'accompagnement étaient prêtes à marcher avec les premières vagues d'infanterie; ainsi que d'innombrables mor-
tiers de tranchée — « minenwerfer » — et d'autres engins, destinés à inonder l'ennemi, au moment de Tassaut, de bombes asphyxiantes, de gaz délétères, de liquides enflammés, de brouillards artificiels propres à masquer Tarrivée de la marée des combattants.
La mise en train du plan de la redoutable attaque avait été soigneusement étudiée, préparée, pour Fensemble comme pour les détails. Chacun, depuis les plus grands chefs jusqu'au dernier des commandants de compagnie, savait comment et jusqu'où il devait marcher. Rien ne pouvait, ne devait l'arrêter dans Taccomplissement de sa mission, nettement et entièrement tracée.
L'exécution répondit, pendant quelques jours, aux soins minutieux donnés à la préparation. Elle fut aidée au début par la surprise que causèrent dans les rangs de nos alliés la brusquerie, la violence de la poussée des armées ennemies, et le fourmillement extraordinaire des masses d'hommes sortant de tous les plis du terrain pour marcher à l'assaut; et aussi par le temps, le brouillard, le vent du Nord-Est, qui ne cessèrent de favoriser l'attaque, de faciliter l'émission des gaz et la pénétration dans les lignes de nos alliés. Le premier choc fut donné par une cinquantaine de divisions allemandes qui se ruèrent sur les 3" et 5"^ armées anglaises. Ce fut un déluge d'hommes, de projectiles, de gaz délétères. Dès les premières heures, les progrès des Allemands furent considérable?, surtout du côté de leur aile gauche, l'armée von Hutier, composée des meilleures troupes prussiennes du « Kronprinz » et comprenant pkis de 40 divisions.
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De ce côté, la 5<^ armée anglaise — 14 divisions — appuyait sa droite au front français, vers Barisis au Sud de La Fère, et sa gauche à la 3^ armée anglaise vers Gouzeaucourt. Elle ne tarda pas à céder sous les puissantes vagues d'assaut, que le brouillard rendait impressionnantes. Enfoncées, débordées, les divisions britanniques se retirèrent sur des positions organisées d'avance. Mais elles ne purent y tenir et, poursuivies par la terrible marée, elles continuèrent leur retraite vers le canal Grozat et la Somme, sous la protection d'îlots de résistance, dont les garnisons se sacrifièrent pour ralentir la marche de Tennemi.
Cette armée parvint néanmoins, dans ces circonstances épouvantables, à conserver tant bien que mal sa cohésion et surtout à rester liée sur sa gauche à la 3"" armée britannique. Mais sa retraite avait ouvert, dans la vallée de FOise, une large trouée qui donna les plus vives inquiétudes pour la direction de Paris.
Aussitôt, sous l'impulsion du général en chef Pétain, des troupes françaises sont jetées en avant pour boucher l'énorme trouée entre la gauche française et la droite britannique, qui s'éloigne de plus en plus. Ce sont d'abord de nombreuses escadrilles d'avions qui vont bombarder les Allemands sur la Somme; puis des troupes de cavalerie, accourant pour se lancer à pied dans la mêlée et se faisant citer à l'ordre « pour avoir donné un magnifique exemple de ténacité, d'endurance, d'esprit de sacrifice ».
Puis,sousles ordres du général Pelle, et bientôt du général Humbert commandant la 3'= armée, des
troupes de notre vaillante infanterie, se jetant audevant des Allemands et combattant héroïquement pendant de longues journées, souvent sans leur artillerie qui accourait sur les routes, et n'ayant d'autres munitions que celles qu'elles portaient sur elles, ou quelques paquets de cartouches que leur lançaient nos aviateurs. Ces premières troupes firent des prodiges de valeur, pour barrer aux Allemands la route de Paris.
Enfin, accoururent, sous les ordres du généra^ Debeney, commandant la 1" armée, d'autres troupes tirées de nos réserves et amenées de Lorraine en chemin de fer, puis en camions automobiles, qui entrèrent dans la terrible fournaise, sans prendre de repos, à l'Ouest de l'armée Humbert, du côté de la Somme.
Le général FayoUe reçut le commandement de toute cette partie du champ de bataille et réussit magistralement à barrer à l'ennemi les routes de Paris par l'armée Humbert, les routes d'Amiens par l'armée Debeney, et à assurer-la liaison des deux armées vers Montdidier. Il obtint de ses armées des prodiges de dévouement, d'intrépidité, de ténacité; rétablit solidement la liaison avec les Anglais et arrêta net les masses nombreuses du « Kronprinz ». Ce rétablissement d'une situation des plus périlleuses par un simple cordon de nos troupes, souvent bien mince — mais combien héroïque! — sera une des merveilles de l'histoire.
Les armées du « Kronprinz » auraient-elles pu faire davantage de ce côté, bousculer le mince
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cordon de nos troupes et nous menacer du côté de Paris? Les rapports officiels allemands le feront connaître plus tard.
De notre côté, nos réserves auraient-elles pu intervenir plus vite? Sans doute elles étaient nombreuses. Mais, comme paraissaient l'indiquer les circonstances, comme Texigeait la situation des Allemands à rintérieur de la g-rande courbe de nos lignes qui leur permettait de lancer leurs renforts aussi bien sur la Champagne ou le Chemin des Dames que sur la Picardie ou le Cambrésis... elles avaient été massées sur plusieurs points derrière l'ensemble du front, afin d'être prêtes à tout événement et de pouvoir être portées là où se dessinerait la vraie attaque de l'ennemi. Par le fait, l'armée Debeney était éloignée du point de suture anglo-français, où sous la violence des assauts allemands la 5° armée anglaise fut forcée de céder, plus rapidement qu'on ne devait le supposer. Mais l'armée Humbert était tout près de ce point, et du reste, l'histoire est là pour démontrer que le parti qui attend l'attaque, qui est forcément dans l'indécision au sujet des intentions de l'ennemi et est obligé de se garer dans toutes les directions, a toujours de grandes difficultés à vaincre au moment où se déclenche brusquement l'offensive de l'adversaire.
Ce qu'il y a de certain, c'est que la question des transports avait été remarquablement étudiée par nos états-majors, et que nos chemins de fer et nos services d'automobiles ont fait des merveilles. Quanta nos chefs et à nos troupes, leur héroïsme, a été au-dessus de tout éloge. L'énergie de leur intervention pour rétablir la liaison avec nos vail-
lants alliés les Anglais] et arrêter la formidable poussée allemande ne saurait être trop admirée.
Néanmoins, les Allemands continuèrent à gagner du terrain vers l'Ouest. De très .^violents combats eurent lieu autour de Montdidier, qui après, des luttes sanglantes et disproportionnées resta aux mains de nos ennemis, le 27 mars.
Les 29 et 30 mars, violente bataille contre nos troupes, sur un front de 40 kilomètres, de Lassigny à Moreuil, ainsi qu'au Nord de la Somme contre les Anglais. Les Allemands veulent à tout prix pousser jusqu'à Amiens et atteindre coûte que coûte leur but de séparer les armées alliées. Ils se heurtent à une résistance acharnée et perdent des masses de leurs combattants. Toutefois Hangard-en-Santerre nous est enlevé. Mais on sent que nos ennemis sont à bout de souffle et que le front allié se stabilise, se consolide énergiquement de ce côté.
Pendant que ces gros événements se déroulaient ainsi entre l'Oise et la Somme, plus au Nord, la S*" armée britannique — général B^'ng — avait eu à supporter de formidables attaques," depuis Gouzeaucourt jusqu'à la région d'Arras, et leur availj opposé une résistance héroïque.
Là, nos vaillants, intrépides alliés avaient lutté avec une énergie superbe, malgré leur infériorité numérique, contre la ruée allemande du Nord, dont ils avaient brisé les vagues d'assaut sous le feu de • leurs fusils, de leurs mitrailleuses, de leurs canons; se repliant, pour suivre avec leur droite la retraite . de la 5« armée, de position en position, ^ar ordre, • avec un sang-froid et une tenue virile qui attestaient que la cohésion, la force d'âme anglaises
n*étaient en rien ébranlées. Les pertes qu'ils avaient fait éprouver à Tennemi étaient énormes et ils Pavaient contraint à employer dix journées sanglantes pour réaliser à coups d'hommes l'avance qui, dans son programme, devait être faite en trois jours. Cette belle résistance, qui constituera un des joyaux des annales de guerre de la Grandei Bretagne, si riche en preuves de valeur et d'intrépidité, a permis à toutes les armes britanniques, infanterie, artillerie, « tanks », cavalerie, de faire des prodiges de vaillance. L'aviation anglaise a mérité une mention spéciale pour les énormes services qu'elle a rendus, par ses renseignements, ses bombardements, par ses mitrailleuses intervenant énergiquement dans la bataille, par ses victoires éclatantes sur les aviateurs allemands. Constamment ses pertes ont été de beaucoup inférieures à celles des pilotes ennemis. Dans une seule journée, elle a abattu 69 avions allemands, en n'en perdant elle-même que 10. C'est sous ses coups qu'est tom^ « Tas des as » ennemi, le baron de Richtoffen.
Le 30 mars, après douze jours de luttes acharnées, les Allemands furent forcés de marquer un temps d'arrêt. Leur première ruée, si puissamment organisée, était terminée.
Ils avaient bien réussi à creuser dans nos lignes, du côté d'Amiens, dont ils n'étaient plus distants que d'une quinzaine de kilomètres, une énorme poche ayant une profondeur de 60 kilomètres. Mais la bataille générale qui devait succéder à leur ruée
n'avait pas eu lieu ; la cohésion des armées anglaises et françaises n'avait pas été entamée. Notre front solidement rétabli s'étendait du Nord au Sud, depuis l'Est d'Arras par les. anciennes lignes d'Hébuterne, l'Ouest d'Albert, Hamel, Hangard-en-Santerre, l'Ouest de Moreuil, le Sud-Ouest de Montdidier, pour se déployer ensuite vers. TOuest par Rollot, Piémont, la rive droite de l'Oise, et se souder par notre position' de Coucy à notre front de l'Ailette.
L'effort allemand avait été redoutable, formidable; mais il était à recommencer, dans des conditions qui allaient devenir de plus en plus difficiles, car le front d'attaque s'était fortement élargi et les pertes de nos ennemis avaient été énormes.
A ce dernier point de vue, tous les renseignements alliés étaient concordants : les officiers et les soldats avaient vu s'accumuler des monceaux de cadavres allemands. Les mitrailleurs, les artilleurs, ceux du 75 surtout, avaient fait des carnages atroces dans les rangs épais des masses ennemies. Les aviateurs avaient vu les plaines de Picardie toutes grises d'uniformes allemands — « feldgrau » — on pouvait, sans exagération, estimer à 400 000 hommes les pertes de nos ennemis.
L'héroïque intrépidité des soldats alliés, bien secondée par les talents et l'énergie de leurs chefs, avait eu raison du « grand état-major », malgré la réussite de sa surprise initiale. Elle avait fait manquer la première et formidable ruée de nos ennemis, dont la supériorité numérique allait diminuer.
Et néanmoins, à la suite de la terrible poussée de la 5* armée anglaise et des difficultés énormes qu'avaient eues nos troupes pour endigucF la ruée
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allemande, il y eut une très forte émotion en Angleterre, tout aussi bien qu'en France. On y sentit, plus vivement encore que pendant la « veillée des armes », les très gros dangers de la situation et la nécessité absolue d'organiser plus solidement le haut commandement des armées alliées sur le front de France.
Les deux premiers ministres, Lloyd George et Clemenceau, revinrent à la charge et parvinrent à faire accepter par l'Angleterre, qui jusque-là répugnait à ridée de confier la vie de ses hommes à un chef étranger, ainsi que par les autres puissances alliées, la mesure d'organiser un commandement unique sur tout le front de France et de confier ce poste éminent au général Foch.
La chose fut faite dès la fin de mars. La nomination du général Foch au commandement en chef de toutes les armées du front de France fut publiée officiellement dans le courant d'avril 1918.
Ce fut un gros événement, qui eut une influence capitale sur l'issue de la guerre. Le « grand étatmajor » allait trouver désormais à qui parler.