DES EMPIRES CENTRAUX
Pendant que la lutte s'accentuait magistralement, victorieusement, sur le théâtre de France, elle donnait aussi les plus heureux résultats en Orient.
En Palestine, l'armée britannique du général Allenby occupait au début de septembre 1918, au Nord de Jérusalem et de Jéricho, un front d'une centaine de kilomètres entre le Jourdain et la mer Méditerranée, au Nord de Jaffa. Elle avait devant elle deux fortes armées turques, commandées par le général prussien Liman von Sanders.
Le 19 septembre, le général Allenby fit attaquer violemment du côté du Jourdain ; et en même temps fit porter en avant, le long de la mer, le gros de ses forces, précédé par une importante cavalerie, de manière à tourner l'ennemi, à arriver sur ses derrières et à l'envelopper.
Cette belle manœuvre, énergiquement exécutéer, eut un plein succès. Dès le 20 septembre, le gros de la cavalerie atteint Nazareth sur les derrières de l'adversaire, y prend toutes les troupes et services techniques des armées turques et met en fuite le général von Sanders. Alors, sous la poussée violente des Anglais, aidés par un détachement français et remarquablement soutenus sur leur flanc droit par les Arabes du Sultan du Hedjaz, les armées turques sont mises en pleine déroute et, complètement désorganisées, tombent successivement entre les mains de nos alliés, qui ramassent en quelques semaines 78 000 prisonniers et un matériel immense.
La Syrie fut envahie. Damas fut pris le 1" octobre. Le grand port de Beïrout fut occupé par une escadre anglo-française.... C'était un événement des plus importants, destiné à avoir dans tout rOrJent un très gros retentissement et à faire comprendre à la Turquie que le moment arrivait pour elle de prendre une résolution analogue à celle, qui venait d'être imposée à la Bulgarie par les armées alliées de Salonique.
Sur ce théâtre-là, la manœuvre fut également très belle. L'opération fut remarquablement préparée et magistralement exécutée par le général Franchetd'Espérey, commandant en chef les armées de Salonique, et faisant preuve une nouvelle fois de cette vigueur, de cet entrain, de cette audace toute française qu'il avait déjà montrés en 1914, à la tète de la 5" armée, pendant la bataille de la Marne, et qui avaient si largement contribué à notre victoire.
En septembre 1918, le front des armées de ^Salonique se développait, de l'Est à l'Ouest, au Nord de
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Salortiqiie, depuis le lac Doiran jusqu'au Nord de Mohastir, sur une étendue de 150 kilomètres environ. Devant nos troupes, Tarraée bulgare, renforcée par quelques divisions austro-allemandes, avait fortement consolidé ses deux ailes en retranchements et en soldats. Le centre de ses lignes s'appuyait sur une région montagneuse élevée, difficile et garnie d'ouvrages bien étudiés; moins riche en troupes, cette partie du front passait pour impropre aux grosses opérations et était regardée par l'étatmajor ennemi comme le secteur secondaire.
C'est par là que le général Franchet d'Espérey résolut de faire une large brèche et de s'enfoncer assez résolument, assez rapidement pour séparer l'armée bulgare en deux tronçons.
L'opération débuta le 15 septembre à l'Est de la Cerna, dans le dur massif de Dobropolje. Elle fut menée avec la plus grande énergie par l'armée serbe et par les troupes françaises, qui avancèrent dans la montagne de plusieurs kilomètres et firent 4 000 prisonniers, en enlevant 30 canons dès la première journée.
Les jours suivants, l'avance continue violemment, avec l'appui d'un contingent grec. Malgré l'arrivée de renforts, les Bulgares sont bousculés et se replient en désordre. Dès le 19 septembre, les Serbes ont escaladé la montagne et avancent au delà de la Cerna, pendant, que nos troupes progressent de leur côté et qu'à l'Est les armées britanniques et hellènes attaquent au Nord du lac Doiran.
Poursuivant l'ennemi sans relâche, les Serbes et les Français arrivent sur le Vardar moyen et menacent gravement la retraite de toute la droite
des Bulgares. La brèche est faite; Tarmée ennemie est coupée en deux.
A partir de ce moment, les Bulgares précipitent leur retraite, incendient leurs dépôts et laissent entre nos mains de nombreux prisonniers, de nombreux canons et un butin énorme.
Les vaillants Serbes se montrent infatigables pour délivrer leur pays. Ils se couvrent de gloire et sont remarquablement secondés par nos troupes, par notre cavalerie qui fait des merveilles, par les Italiens au Nord-Est de Monastir, par les Anglo- Hellènes qui poussent vers la Bulgarie par la Strumitza.
Prilep, Istip... sont successivement occupés. La droite bulgare, séparée du reste de son armée, est rejetée et poursuivie vers l'Albanie.
Le 27 septembre, Tarmée bulgare demande un armistice. Après quelques pourparlers, la Bulgarie accepte toutes les conditions fixées par le général Franchet d'Espérey, au nom des gouvernements alliés, et capitule. Les opérations cessent contre les Bulgares, dont toute Taile droite se constitue prisonnière de guerre; mais elles continuent contre les divisions allemandes et autrichiennes, qui se replient en toute hâte, poursuivies par les Alliés.
Le tsar Ferdinand abdique en faveur de son fils le prince Boris. La capitulation de la Bulgarie jette la consternation dans les Empires centraux. On sent qu'elle aura d'importantes conséquences sur l'issue de la guerre. Elle est due à la hardiesse, à la rapidité avec lesquelles cette belle opération a été menée. L'histoire inscrira le général Franchet d'Espérey parmi ceux de nos chefs qui ont le plus contribué à
l'offensive générale sur tous les fronts. 205
permettre au maréchal Jofîre de sauver la cause de Thumanité en 1914, et au maréchal Foch de la faire triompher en 1918.
La capitulation de la Bulgarie et la sanglante défaite des Turcs en Palestine et en Syrie ne lardèrent pas à aggraver l'impression déprimante causée sur les Empires centraux par les victoires successives, accablantes du maréchal Foch sur le front de France, le théâtre principal, décisif, de la guerre.
Dès le 6 octobre 1918, TAutriche demanda au gouvernement américain d'intervenir pour la conclusion d'un armistice et pour Touverture de négociations de paix, basées sur les messages et déclarations du Président Wilson. Cette proposition avait été précédée, trois semaines auparavant, par une première démarche isolée de l'Autriche, essayant d'obtenir une réunion en pays neutre, pour « un entrelien préparatoire » au sujet de la paix. Mais celle manœuvre avait été arrêtée net par une déclaration énergique de M. Clemenceau, affirmant au Sénat « qu'il n'y avait pas de transaction possible entre le crime et le droit ».
Maintenant l'Autriche n'était plus seule. L'Allemagne et la Turquie n'avaient pas tardé à la suivre et à demander à peu près dans les mêmes termes la conclusion d'un armistice et l'ouverture de négociations de paix. La Turquie était évidemment poussée par la crainte de se voir bientôt, par la capitulation de la Bulgarie, coupée de toutes communications avec les Empires centraux.
Quant à rAllemagne, quoique moins baissée moralement que FAutriche dont tous les organes réclamaient la paix, il devait lui apparaître bien clairement que, sous la pression énergique, persévérante des armées alliées, si remarquablement dirigées sur le front de France par le maréchal Foch, tout espoir de victoire et même de résistance prolongée lui était enlevé, et qu'elle était certaine d'être battue et envahie à bref délai. Aussi attendait-elle la réponse du Président Wilson avec une anxiété qui faisait pâlir même Tannonce de réformes libérales dans son régime intérieur, lancée au nom de Fempercur par le nouveau chancelier d'Empire, le prince Max de Bade. La situation du « Cœsar gloriosus » était devenue bien précaire vis-à-vis de Fopinion publique allemande, que la peur de l'invasion commençait à aiïbler.
En France, au contraire, la confiance était générale, non seulement à l'égard du haut commandement, mais aussi du gouvernement si énergiquement orienté par le président du conseil M. Clemenceau. Tous les partis admiraient la verdeur de ce vieux lutteur de soixante-dix-sept ans, qui se consacrait avec un dévouement inlassable à activer, à terminer victorieusement la guerre; qui avait tant contribué, avec le « Premier » de l'Angleterre, à organiser enfin le commandement suprême, unique, des armées alliées et à le confier au maréchal Foch, qui savait se montrer sur le front avec une crânerie allant au cœur de nos héroïques poilus, qui parlait peu, mais avec tant d'énergie, quand il le fallait, au nom de la France.
C'est le 9 octobre que fut publiée la réponse du
Président Wilsori à TAllemagne. — Il n'en fit pas immédiatement à TAutriche et à la Turquie. — Elle pouvait se résumer ainsi : « L'Allemagne accepte-telle, oui ou non, mes conditions de paix? — L'armistice sera impossible, tant que les Empires centraux seront sur le sol des Alliés. — Est-ce simplement au nom des autorités constituées qui ont conduit la guerre que parle le gouvernement impérial ? »
L'Allemagne s'est dépêchée de répondre qu'elle acceptait les conditions Wilson, que pour obtenir l'armistice elle était prête à évacuer et demandait la réunion d'une commission mixte, que le gouvernement actuel s'appuyait sur la majorité du Reichstag et parlait aussi au nom du peuple allemand.
Cette conversation s'est prolongée, de la part du Président Wilson dans la droiture, la fermeté, l'élévation des pensées ; dans la fourberie et l'ergotage de la part des Allemands. Finalement, le 21 octobre 1918, le Président Wilson a transmis la demande d'armistice aux gouvernements alliés, en insistant sur la nécessité d'exiger des conditions empêchant nettement l'Allemagne de renouveler les hostilités, et sur l'impossibilité de se fier au gouvernement allemand actuel.
IH