VI. — L'Alsace
L'Alsace nous est rendue après quarante-huit années douloureuses d'occupation allemande.
L'enthousiasme délirant avec lequel ses vieillards, ses hommes, ses jeunes gens encore vêtus de l'uniforme allemand, ses femmes, ses enfants, ses charmantes jeunes filles si joliment parées à l'alsacienne, ont acclamé la France, ses soldats, son gouvernement, la joie débordante, les cris partis du cœur de toute la population alsacienne, oiît fait pleurer d'une émotion profonde toute la France, même les vieux yeux dont les larmes semblaient taries à tout jamais.
Gardons-nous d'oublier les soufTraiîces et l'admirable attitude de l'Alsace après 1870. Pendant vingt ans, elle a protesté hautement, fièrement, à la face de ses dominateurs, de son attachement inébranlable à la France. Puis, se croyant oubhée, elle a lutté sans trêve, pour conserver tout au moins son autonomie, ses coutumes, ses mœurs, ses traditions, son patois qui lui servait si bien à railler ses tyrans. Elle a soigneusement évité de se mêler aux immigrés allemands, pour rester elle-même, comme elle l'avait déjà fait, à travers les siècles passés, sous la domination des Souabes ou de l'Empire Allemand.
Les interminables occupations allemandes, que l'Alsace a eu à subir, ont réussi à lui imposer — probablement à l'époque où la langue celtique a disparu dans presque toutes nos provinces -— un
idiome germanique. Et la brutalité, avec laquelle les Allemands ont opéré depuis 1870, pour faire disparaître la langue et les souvenirs de la France, nous montre bien comment ils ont dû agir à cet égard dans les siècles passés. Ils ont réussi.
Mais, le cœur des Alsaciens, leurs sentiments, leurs goûts, leurs sympathies n'ont pas changé. Ils sont restés ce qu'étaient leurs ancêtres, quand Jules César les a trouvés, il y a vingt siècles, sur la rive gauche du Rhin, dans la grande plaine de FUI, de Belfort à Strasbourg : des Celtes, des Gaulois d'avant-garde, chargés de lutter sur le Rhin contre les invasions des Germains.
Ce sont nos frères, malgré leur patois germanique. C'est éperdus de joie « qu'ils se jettent au cou delà France retrouvée ». Adoucissons-leur, par tous les moyens possibles, le passage du régime lourd, inflexible, mais régulier de l'Allemagne, aux institutions de la France. Louis XIV nous a donné à cet égard un grand exemple. Toutefois, on peut regretter qu'il n'ait pas poussé les Alsaciens à se débarrasser eux-mêmes de tout ce qui rappelait, dans leurs habitudes, dans leur langage, dans les noms de leurs localités et même des personnes, la domination allemande.
Aujourd'hui, rien ne sera plus facile. Car il y a un lien de plus entre la France et l'Alsace : c'est la haine conimune de l'Allemand. Depuis des siècles, l'Alsacien, qui ne le connaissait que trop, détestait, méprisait l'Allemand — le « Schwob » en patois alsacien. — Depuis la grande guerre, les Français le détestent et le méprisent tout autant; ils l'ont appelé « Boche ». Les deux mots se valent; ils ont
la même sig^niHcalion : « barbare, brutal, fourbe, menteur, ivrogne ».