‹ La guerre de Russie [microforme]Chapitre 30 sur 39 · AGONIE · texte numérisé non relu

AGONIE

E temps en temps je regardais enarrière afin de voir D | si je ne rencontrerais pas, parmi mes E.

on ; 22.) compagnons d’infortune, quelques figures de connaissance. Tous marchaient 1 tête baissée, les mains sous les aisselles, grelottants, hâves, découragés. ‘: Parfois un pauvre prisonnier à bout de forces se laissait tomber et refusait de $e relever, malgré les coups etles menaces de nos féroces conducteurs. Un coup de lance le délivrait de l’existence. Combien en ai-je vu mourir ainsi! Il fallait si peu de chose pour tuer tous ces malheureux qui n’avaient plus de sang dans les veines et dont la

plupart, à jeun depuis plus de vingt-quatre heures au moment où ils furent arrêtés, n’avaient pas reçu depuis assez de nourriture pour FEpAree leurs

forces épuisées. ik Singulier contraste, cruelle ironie du sort, nos conducteurs, ou pour te

mieux direnos bourreaux, ne manquaient de rien. Homines et chevaux 2

étaient frais et robustes; ces derniers hennissaient de contentement et

secouaient gaîment leurs longues crinières, pendant que leurs maîtres ru

sifflaient des airs joyeux et, pour insulter à notre misère, nous montraient ju du doigt en riant aux éclats. N ce

Je me retournais peut-être pour la centième fois, et j'allais me décider NE

à tenter tout seul l’évasion, lorsque, ô bonheur! je vis le caporal qui se fauñfilait à travers les rangs pour me rejoindre. Ce fut une grande joie pour tr . nous, car peine partagée est plus légère à porter. A

— Tu regardes trop souvent du côté de la forêt, me dit mon ami à voix p' basse ; on finira par deviner tes intentions. {

is tout cas, tu les a devinées, toi, répondis-je en lui serrant la main. Je n’ai nulle envie de me rendre en Sibérie; à la première occasion je me jette dans la forêt... Te crois-tu assez fort pour me suivre ?

— Jesuis capable de tout! Maintenant que ces voleurs mous débarraslé de mes bagages, je saurai courir comme un lièvre.

—Alors, c’est bien décidé; là-bas, près de ces hugo où la souis change de direction nous décampons au plus vite. :. Nous arrivons à l’endroit convenu ; aucun de nos conduotents ne nous k von Je. pou le caporal du coude :

— Y es-tu?

— Oui.

— En avant!

Et nous voilà partis, courant de toute la vitesse de nos jambes, nous encourageant mutuellement, haletants, fortifiés seulement par l’idée que la liberté sera le prix de nos efforts.

Mais nous avions plus de bonne volonté que de forces. Au bout de vi'igt minutes le caporal se laissa tomber, me suppliant de ne pas l’abandonner.

Les cosaques ne s’étaient sans doute pas aperçus de notre fuite. ou bien ils ne voulaient plus se donner la peine de courir après nous. in tuut cas, nous n’étions pas poursuivis, et c'était tout ce que nous demandions pour le moment. Mais bientôt une autre inquiétude vint refroidir notre enthousiasme : comment nous orienter dans cette épaisse forêt, et comment surtout no':18 procurer des vivres et un asile pour la nuit?

— Que faire ? demanda le caporal.

— Sortons de la forêt, répondis-je, et retournons sur nos pas; est le moyen le plus sûr de ne pas nous perdre.

Au bout d’une demie heure, nous avions en effet settouvé les traces de la lamentable caravane.

En dépouillant deux ou trois cadavres, nous pûmes nous vêtir à peu près. J'étais devenu un maître tailleur capable etun fabricant de chaussures très-habile. Ce que je confectionnais ainsi, à la hâte, n’était certainément pas de la dernière élégance, mais nous étions défendus tant bien que mal contre les âpres morsures du vent, et nous ne pouvions rien demander de plus dans les circonstances actuelles.

Le pauvre caporal grelottait; il avait la fièvre. Bientôt il lui fut impossible de marcher sans s'appuyer sur moi; faible comme j'étais, je fis de mon mieux pour soutenir le malheureux garçon qui à chaque instant me priait de l’abandonner et de songer à ma propreconservation.

Inutile de dire que je repoussais ce conseil avec la plus grande énergie,

Nous nous trainâmes ainsi jusqu’au soir. Alors, n’en pouvant plus, nous nous mîmes à la recherche d’un gîte. Ce n’était pas chose facile. Le vent soufflait avec tant de violence que nous avions beaucoup de peine à nous tenir debout, et il nous lançait à la figure des tourbillons de neige qui nous aveuglaient et nous coupaient la respiration.

Nous allions tomber d’épuisement, lorsque je vis au loin une maison en ruines. Cette vue ranima notre courage. Si nous pouvions nous traîner

jusque là, nous serions à l’abri du vent et de la neige, nous pourrions sècher

nos vêtements, nous chauffer peut-être, nous reposer. Il s’agissait de faire un dernier effort pour nous traîner jusque là.

Quelle marche pénible! mon ami ne cessait de gémir et se laissait tratner comme un homme ivre qui ne sait plus faire usage de ses jambes, Au moment où nous allions atteindre notre abri, j’y vis pénétrer quelques prisonniers. Ils étaient aussi épuisés, aussi misérablement fvêtus que nous.

Nous entrèmes… Un grand feu flambait au milieu de la masure, dont la porte, l’escalier et tout ce qui pouvait brûler avaient été brisés et jetés dans le foyer. La

* place était tellement remplie de soldats, qu’il nous fut d’abord impossible d'y pénétrer. Mais nous remarquâmes bientôt que, dans les rangs nerrés

autour du brasier, il y avait des morts et des mourants. J’enlevai deux ou trois cadavres et je procural ainsi une bonne oué

HR UR RSR RSR RS Da Re TE ET EN AS ER A LS ES

Sr Del

VIE DE NAPOLÉON ler

près du fe à mon pauvre camarade qui avait plus que moi besoin de réchauff, : :2:8 membres engourdis.

Ah! qu'on est bien près d’un bon feu, quand on a été sur le point de mourir de froid!

Le caporal me serra la main.

— Je te dois la vie, me dit-il ; sans toi, je serais mort depuis longtemps.

Il était heureux, le pauvre garçon, il pouvait se chauffer, sècher ses haillons, panser ses plaies !.…

Moi, je songeais à l’avenir. Le feu est une bonne chose, mais il ne nourrit pas, et nous mourions de faim. Rester dans la cabane jusqu’au matin, c'était perdre un temps précieux. Il nous fallait absolument partir, atteindre une habitation quelconque et trouver un peu de nourriture, Mais comment décider mon compagnon d’infortune à se remettre en route? Il était si faible, si épuisé et surtout si découragé! Je résolus de lui accorder encore une heure pour qu’il pût prendre un peu de repos; je profiterais de ce répit, pour sècher mes guenilles et pour compléter, si possible, notre pauvre toilette.

Les autres fugitifs me regardaient faire sans avoir le courage d’imiter mon exemple.

— Pourquoi se donner tant de peine, me dit un vieux soldat ; mourir ici ou un peu plus loin, v’est-ce pas toujours la même chose ?

— Qui te dit que nous ne pourrions pas rejoindre l’armée ?

— L'armée est loin, mon pauvre ami, et, comme tu n’as pas envoyé d’aide de camp pour la prévenir, elle ne t’attendra pas.

— Quand même cela serait, j’entreprendrai le voyage tout seul s’il le faut, et je marcherai tant que j’en aurai la force, tant qu’il me restera une goutte de sang dans les veines. Au lieu de t’abandonner au désespoir, tu devrais me suivre.

— Te suivre, s’écria le vieux guerrier, te suivre, regarde !

Et il me montra ses pieds. :

Horreur! la gangrène les avait déchiquetés et l’horrible maladie allait achever celui que le fer et le plomb avaient respecté sur les champs de bataille.

J’éveillai *. caporal. Il se frotte les yeux, poussa un long soupir ét me demanda ce que je voulais.

— Partir, lui dis-je.

— Je reste ici, répondit-il comme dans un rêve ; nous partirons demain.

— Non, demain il sera trop tard. Viens de suite. Lève-toi. Je t'ai

fait une bonne paire de chaussures bien chaudes avec la peau d’un havre-

sac ; de plus, voici une capote pas trop usée. nl Dema LE 12

. = Tu veux donc mourir ici?

— Une heure encore...

— Mais, malheureux, dans une heure, dans deux heures, demain, tu ne seras pas plus avancé que maintenant. Au contraire, la faim t’aura tellement épuisé que tu ne sauras plus marcher. Viens, je t’en prie,

— Non.

— Ehbien! adieu. Si jamais je revois le pays, j’irai dire à tes parents ‘ quetu es mort en Russie, quoiqu'il te fut facile de te sauver... je ma que le courage t’a manqué.

AGONIE Je fis un pas vers la porte. Mais pour rien au monde, je ne fus parti

le sans mon ami. Je voulais seulement lui faire peur. M ruse réussit. 11 me rappela.

le — Voyons, me dit-il, aie pitié de moi; accorde-moi encore quelques D. instants. Il fait si bon jet, près du feu ; la chaleur fermera mes plaies, et je +4 : serai plus fort quand mon sang ne coulera plus. 0 4730 LL. Je ne répondis pas, mais je me mis à envelopper ses pieds, Le malheu- à 8 4 | reux blessé ne cessait de me remercier. Je lui fs endosser une capote pas E. trop usée enlevée à un mort et il consentit enfin à me suivre, non sans jeter e 4 .. un dernier regard de regret sur les flammes gaies et claires du foyer. u | 4 Dehors, l'obscurité était complète. Le vent soufflait avec moins de r, PT - violence, mais la neige tombait toujours. (] » D — Rentrons, me dit le caporal, il fait si noir que nous tomberons dans fl N: queique précipice.

r Sn. — Marchons, répondis-je ; sur notre route nous trouverons d’autres e 1e. bivouacs dont les feux nous guideront.

) } Nous avancions lentement, nous heurtant parfois à des cadavres ou à Ù OL des affüts brisés qui barraient la route. r È Au bout de deux heures, nous nous trouvâmes au milieu d’un village. FN Pour la première fois depuis longtemps nous étions dans le voisinage de è WW maisons habitées. Nous allions demander l’aumône aux Russes, c’est-àdire à nos ennemis les plus acharnés, Le caporal me proposa d’attendre \ le jour; frapper le soir, à la première orte venue, sans avoir exploré les ñ 1. environs, c'était courir volontairement de trop grands dangers. Mieux Lo valait, disait-ii, attendre au lendemain.

É ï Alors nous pourrions peut-être nous adresser à une femme ou à un s 4 enfant qui nous traiteraient avec moins de rigueur que ces paysans à l'air k féroce dont la haine pour les soldats français s’était, d’après ce qu’on nous avait raconté, signalée par les plus grands excès. : J’accédai au désir de mon compagnon d’infortune, et nous nous mîmes dy ‘. À la recherche d’une étable où d’une grange où il nous serait possible de “a | | passer le reste de la nuit, ; 4 Après avoir cherché pendant quelque temps, nous arrivâmes à une

espèce de remise remplie de paille et de foin. En y pénétrant,je heurtai du pied quelques betteraves abandonnées là depuis la veille peut-être, car elles étaient à peine gelées. (Ces racines étaient pour nous un trésor inestimable ; nous nous mîmes à en manger avec une avidité incroyable.

Puis, ayant creusé un trou dans un tas de fourrages secs, nous nous serrâmes l’un contre l’autre et bientôt, après avoir prié le Ciel de nous protéger, nous goûtâmes les bienfaits du sommeil.

Quand je me réveillai, le jour était venu. Mon ami dormait toujours, et je vis qu’il lui serait impossible de se rer.ettre en route. Ne voulant pas l’abandonner, je me levai tout doucement, et, me cachant avec soin, j'inspectai les environs.

Il y avait là une quinzaine de petites fermes, entourées chacune d’un lopin de terre.

Toutes ces maisons, sauf celle dont la remise nous avait servi de chambre à coucher et de salle à manger, étaient bâties en troncs d’arbres à peine équarris; elles avaient l’aspect le plus misérable et leurs habitants … ne devaient pas être en état de nous offrir une aumône bien abondante. Mais il nous fallait si peu de chose. Une petite place au coin du feu, un

" 4 » 1 1 A { Fe NA RE Ant LA d tie { \ sait ch Li 4 à

À de Un dr.

Page 1