‹ La guerre de sécession, 1861-1865Chapitre 14 sur 23 · PITTSBURG-LANDING · texte numérisé non relu

PITTSBURG-LANDING

heures de lutte, sentant d'ailleurs roccasion manquée, ils reprirent tristement le chemin de Corinth. Bragg couvrit la retraite, qui ne fut pas inquiétée. L*armée Sudiste emmenait avec elle iO canons, 30 drapeaux, 4,000 prisonniers; elle laissait aux mains de Tennemi un millier d'hommes, des drapeaux et quelques pièces d'artillerie.

Beauregard évalue les forces de Grant le premier jour, à cinq divisions de 9,000 hommes, les renforts reçus, le soir du 6 avril, à 25,000 de l'armée de Buell et à 8,000 de la division Wallace, enfin à 53,000 hommes la totalité de cette dernière armée le second jour de la bataille. De son côté, le général Grant estime à 60,000 hommes l'armée de Sydney Johnston. Ces chiffres sont évidemment exagérés ; les fédéraux, légèrement inférieurs au début, étaient sensiblement plus nombreux le soir et, le lendemain, disposaient d'effectifs beaucoup plus considérables.

De cette journée confuse, où les divisions fédérales, surprises, se battirent sans qu'une direction supérieure vint remédier au décousu de leurs efforts, on a voulu faire la première assise de la fortune militaire du général Grant. Lui-même s'y est prêté, en essayant d'atténuer les fautes commises par ses sous-ordres et leur manque de vigilance, tactique adroite de la part d'un chef qui n'était pas lui-même sans reproche. Mais ses explications ne peuvent infirmer un certain nombre de faits permettant d'apprécier impartialement les circonstances. Prentiss est pris avant d'avoir mis en ligne une brigade. Sherman, Mac-Glernand, perdent assez de terrain pour que la brigade Sluart, de la division Sherman, se trouve complètement isolée et rallie à grand'peine le gros des forces fédérales en suivant la berge; on se bat depuis plusieurs heures, les cadavres

s'entassent autour de l'église de Shiloh et le commandant en chef n'a pas encore paru sur le champ de bataille. Reculant i>eu à peu, les fédéraux abandonnent positions, tentes, artillerie, drapeaux et se trouvent acculés à la rivière. Le désordre est si grand que Buell, arrivé sur l'autre bord, refuse d'engager ses troupes dans un désastre qu'il juge irréparable. Sherman, dévoué comme toujours, passe Teau et revient, à neuf heures, avec le consentement du commandant de Tarmée du Cumberland. Sydney Johnston a donc amené son adversaire au point où il désirait le conduire ; peut-être, par son ascendant personnel, eût il obtenu de ses troupes un effort décisif; il meurt au milieu du combat; son successeur, moins habile, ne réussit pas à forcer Tennemi; les talents du commandant fédéral n'y sont pour rien ; il reçoit des renforts qui doublent son armée ; Pittsburg-Landing, c'est Waterloo ; on peut admirer la ténacité de « l'Iron-Duke »; nul ne prendra pour un trait de génie l'inspiration de livrer bataille adossé à la forêt de Soignes.

Halleck n'a peut-être pas toute la valeur militaire que lui ont attribuée d'enthousiastes admirateurs ; mais il possédait une des plus grandes qualités des généraux d'armée ; la fortune lui était favorable et le hasard corrigeait parfois les défectuosités de plans sa? vamment combinés mais d'une exécution difficile.

Pittsburg-Landing fut suivi d'un succès moins retentissant quoique peut-être plus fructueux, la prise de l'îlot n» 10 que les confédérés considéraient comme une de leurs meilleures positions sur le Mississipi. L'obstacle devait empêcher la floitiile fédérale de flanquer et d'approvisionner les armées de l'Union en marche vers le Sud.

A 25 milles de Golumbus, dont les gros canons

l'îlot n« 10. 79

armèrent les nouveaux ouvrages, Beauregard avait organisé un système de défenses couvrant le fleuve de feux croisés. Quelques milliers d'hommes, sous Makall, gardaient Tîlot et les batteries de la rive gauche, ayant pour communiquer deux canonnières, quatre steamers et quelques barques.

Voulant investir nie n» 10, Halleck avait, vers la fin de février, dirigé Pope de Cairo sur New-Madrid, où il devait se rendre par terre avec une quarantaine de mille hommes ; il y arriva le 3 mars ; cinq régiments confédérés et quelques compagnies d'artillerie tenaient, la place, couverte par des travaux en terre, armés de vingt et un canons de gros calibre ; six canonnières pouvaient prendre part à l'action en tirant dans la plaine par-dessus les berges du fleuve. Pope occupa Point-Pleasant, douze mille plus bas, fit venir des pièces de siège de Cairo, bombarda la position et la rendit intenable. Les assiégés quittèrent New-Madrid, au milieu d'un violent orage, dans la nuit du 13 au 14 mars, et gagnèrent le Kentucky, sur l'autre rive du fleuve. Leur retraite isolait Tilot du côté de Memphis ; car New-Madrid, bien que situé au Nord-Est de 1 lie, est plus rapproché qu'elle de l'embouchure en suivant le cours du fleuve, qui décrit, sur ces points, deux boucles complètes.

Le lendemain, une grande expédition quitta Cairo pour descendre le Mississipi : huit canonnières, dont sept blindées, dix bombardes, armées de mortiers, vinrent s'établir au-dessus de l'îlot, à portée de la première batterie (15 mars 1862). Le feu commença, le 16, et continua, avec plus ou moins de vigueur, jusqu'au 7 avril.

De son côté, Pope ne restait pas inactif; il réussit à jeter une partie de son armée sur la rive Kentuckienne

(4 avril). Un canal, creusé par Tarmée fédérale sur une longueur de douze milles, dont moitié à travers bois, permit aux transports d'arriver à ses cantonnements ; la flottille descendit le fleuve, sous le feu des batteries, et vint protéger le passage de la rivière que les navires confédérés n'osèrent empêcher. Se voyant coupés, les séparatistes évacuèrent leurs ouvrages, essayèrent de tenir en rase campagne, furent acculés à des marais et forcés de mettre bas les armes, au nombre de trois à quatre mille. Leur chef, Makall, semble n'avoir pas épuisé tous les moyens de résistance.

Ce facile succès attira l'attention sur le vainqueur. Halleck lui ordonna de rejoindre Tarmée en marche vers Corinth ; Pope remonta le Mississipi, le Tennessee, sur 30 transports et, le 21 avril, débarqua 25,000 hommes à Pittsburg-Landing; quelques jours après, il rejoignit Tarmée fédérale.

Les manœuvres sous Corinth, pendant tout le mois de mai 1862, ne méritent pas d*ètre racontées en détail. Halleck avait plus de 100,000 hommes, dont il ne sut rien faire; les confédérés, moins nombreux, gardaient l'avantage d'une position naturellement très forte et perfectionnée de longue main. Beauregard parait avoir eu d'abord l'intention de se jeter sur l'ennemi pour recommencer Pittsburg-Landing; par un ordre du jour du 2 mai, il promet aux soldats de Elk-Horn (Pea- Ridge), et de Shiloh (Pittsburg-Landing) de leur donner l'occasion d'écraser les envahisseurs. Les fédéraux s'avancèrent prudemment, et le général Sudiste ne trouvant pas « l'embellie », se cantonna dans ses lignes : des deux côtés, on remua beaucoup de terre ; on détruisit quelques milles de chemins de fer sur les voies rayonnant autour de Corinth, et on essaya plu- 'eurs attaques partielles ; mais Beauregard ne perdit

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CORINTH. 8i

pas un pouce de terrain et conserva ses communications avec le Sud. Répondant, coup pour coup, au feu de son adversaire, il le trompa complètement, au point de ne laisser dans ses lignes, après leur abandon, absolument rien en état d'être utilisé. Les malades furent évacués le 26; le mouvement continua les jours suivants ; le 28, Halleck signale, dans ses dépêches au Ministre de la guerre, sous le nom de chaudes reconnaissances, des escarmouches où Ton a eu, de part et d'autre, environ 25 tués ; le 29, il canonne tout le jour, ne s'apercevant pas qu'il a devant lui un mince rideau de troupes; le lendemain, quelques officiers, surpris du silence des batteries, n'y trouvent plus personne. Deux mois après ce brillant fait d'armes, Halleck, fut appelé au commandement en chef des armées de rUhion (23 juillet 1862).

L'évacuation de Gorinth paraît avoir eu pour cause déterminante la situation générale des armées confédérées. Richmond était menacé par Mac-Glellan, débarqué dans la péninsule de Virginie ; sa chute ruinait la rébellion ; Jefferson Davis la crut imminente et envoya sa famille en Géorgie ; la Gonfédération manquait d'hommes ; on courut donc au plus pressé. Dans l'Ouest, sur un théâtre lointain, les événements, plus graves en raison de leurs conséquences futures, n'avaient pas le caractère aigu des batailles livrées en Virginie ; d'ailleurs, la saison chaude approchait rapidement ; le Tennessee, le plus profond des cours d'eau de la région, devenait d'une navigation difficile et les autres étaient impraticables aux canonnières ; sur les bords du Mississipi, insalubres en été, une vaste réunion d'hommes devait contracter forcément le germe de maladies épidémiques. Evidemment aucune entreprise importante n'était à redouter de ce

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côté, même au cas où Ton réduirait, sur ce point, les effectifs confédérés. Ces considérations furent agitées à Richmond dans les conseils du gouvernement Telles eurent une influence prépondérante sur la décision prise au sujet de Corinth et, quand on douta de pouvoir y braver toutes les attaques, on tira de son évacuation un parti avantageux, en renforçant Tannée de Virginie avec des contingents venus de l'Ouest.

Bien que l'opération eût été conduite avec une grande habileté, Jefferson Davis disgracia Beauregard pour donner sa succession à Braxton-Bragg; il parut en vouloir au vainqueur de BuU-Run de n'avoir point cherché une action décisive que, peut-être, il lui interdit officiellement.

GAHPA6NB DES SEPT JOURS

L'échauffourée de BalFs Bluff avait démontré, jusqu'à révidence, la nécessité d'instruire les troupes avant de les conduire au feu. Pendant que le général en chef organise Tarmée, embrigade les régiments, endivisionne les brigades, installe un semblant de services accessoires, on méconnaît ses aptitudes et son bon vouloir ; il n'est même pas libre de choisir son moment; le 22 février 1862, toutes les armées de l'Union doivent entrer en campagne (ordre du 27 janvier). Le Président veut célébrer de la sorte un anniversaire glorieux ; mais il ne se préoccupe nullement de la possibilité de l'exécution ; surtout, il ne s'inquiète pas de savoir s'il ne contrarie pas les projets de son général en chef. Or, il a été prouvé depuis que Mac-Glellan comptait, après avoir mis Washington à Tabri d'un coup de main, diriger Tarmée de l'Ouest sur Ghattanooga et transporter par eau ses troupes sous Richmond.

Du premier coup d'œil il avait saisi le point vulné* rable de la rébellion ; ses idées furent reprises, la première dix-huit mois, la seconde deux ans et demi plus tard. Que firent Rosecrans et Grant, sinon exécuter le programme de 1862, dans ses lignes essentielles? Et Ton reproche à Mac<!!iellan son incapacité ! On a bien

suspecté sa bravoure ! On se plaignit de ne pas connaître ses plans; que penser d'un général qui se confie au public? A qui Grant communiquail-il ses projets? — Il est vrai qu'alors, grâce à de rudes leçons, l'éducation du pays était faite.

L'ordre du 27 janvier 1862 était intempestif; en Virginie, son seul résultat fut d* éveiller les défiances de Johnston campé à Mannassas ; il eut un corollaire : la décision présidentielle du 8 mars, partageant l'armée en cinq corps dont le commandement était donné à l'ancienneté ; le général en chef s'arrangerait comme il pourrait avec ces collaborateurs imposés ; trois jours après, c'était pis encore : Mac-Glellan perdait la direction générale des troupes de TUnion. Un avocat, ministre de la guerre depuis quelques semaines, tiendrait provisoirement l'emploi. Dans l'intervalle, on avait obligé le général à exposer ses vues en conseil de guerre ; le lendemain, les confédérés décampaient de Mannassas pour couvrir Richmond.

En dépit de tout, Mac-Glellan se met courageusement à l'œuvre ; on lui a promis d'amener d'un coup 50,000 hommes; le premier convoi ne dépasse pas 20,000 ; impossible de profiter de la voie la plus directe pour remonter sur Richmond; à l'arrivée, le « Merrimac » barrait le passage à travers le James River, et la flotte fédérale n'était pas en état de le débusquer de Norfolk. Le chef de l'expédition, du moins, aura-t-il toute liberté d'action? — Non, il prend terre au bout de la presqu'île de Virginie et s'y heurte au général Wool qui exerce un commandement séparé. Aura-t-il toutes les troupes sur lesquelles il compte ? Mac-Dowell est retenu sur le Rappahannock, pour couvrir Washington, et sera si ridiculement ballotté entre les armées belligérantes qu'on l'appellera plaisamment

la cinquième roue du carrosse. Pour recouvrer la division Franklin qu'il a formée, dont le chef possède toute sa confiance, Mac-Clellan devra réclamer énergiquement et on la lui rendra quinze jours après rentrée en campagne. Contre-temps minime, dira-t-on ; il ne s'agissait que de 10,000 hommes et de deux semaines ; mais ces 10^000 hommes étaient de choix et le général en chef leur destinait une mission spéciale; le retard fit vraisemblablement perdre un mois au siège de Yorktown.

Ces débuts ne sont pas heureux ; certains inconvénients proviennent du manque d'organisation^ beaucoup de la mauvaise impulsion donnée à tous les services par les bureaux de Washington. Là commandait en maître M. StantonS devenu par la suite fort habile, mais, dans les commencements, trahi par son inexpérience. On mit tout sur le compte du général de l'armée du Potomae.

1 Edwin, M, Stantorij né à Steubenyille (Ghio) en 1845, était fils d'un médecin. Il étudia le droit et, en 1847, vint à Pittsburg, où il fit la connaissance de Lincoln. Il passait pour un homme d^affaires éminent, restant à peu près étranger à la politique. En 1857-1858, le président Buchanan le choisit pour aplanir les difficultés douanières de l'Union avec le Mexique ; il accomplit cette mission avec une habileté qui lui fit grand honneur. Lincoln le nomma attorney. général (1860), puis ministre de la guerre lors de la retraite de M. Cameron (janvier 1862). Stanton était un administrateur de premier ordre et un aboli tionniste déterminé ; il s'entendit fort mal avec Andrew Johnston, fut suspendu de ses fonctions par le Président et réintégré par le Congrès ; il donna sa démission lors de Taequittement du Président (1868).

Grand, foi*t, Tair énergique, la tête puissante, M. Stanton s'est toujours moittré un travailleur opiniâtre servi par une intelligence remarquable.

Le combat naval de Hampton-Roads avait fermé aux fédéraux raccès du James; du moment où l*on ne pouvait suivre la rivière jusqu'à Richmond, il fallait s'emparer d'abord de Yorktown, puis remonter le York-River et son affluent, le Pamunkey, tant qu'on aurait de l'eau, c'est-à-dire jusqu'à White-House, ensuite se diriger sur Richmond, couvert par le Chickahominy arrosant un pays boisé, difficile et mal connu.

Le 4 avril 1862, six divisions, la réserve, le convoi étaient débarqués ; on marcha en avant sur deux colonnes, les uns suivant les bords du James, les autres allant sur Yorktown : huit lieues à parcourir sans un renseignement, sans une carte ; on se servit des levés que Washington avait dressés le siècle dernier.

Les confédérés se retirent sans combat; on s'aperçoit qu'ils ont à peu près barré la presqu'île par des retranchements allant de Yorktown au Warwick- Creek, un ruisseau coulant à travers des marécages ; des canonnières essaient en vain de tourner la position ; dès le second jour de la campagne surgissent des obstacles en apparence infranchissables; impossible d'investir Yorktown ; une tentative sur les lignes coqfédérées ne réussit qu'à faire tuer du monde (16 avril). Derrière les ouvrages se trouvaient des hommes déterminés, commandés par un officier de la plus rare vigueur. Magruder, le vainqueur de Big-Bethel, à la tête de quelques milliers d'hommes, résolut de retarder l'envahisseur, comptant sur la fortune qui, cette fois encore, aima les audacieux. De Richmond était venu l'ordre de se replier sur la capitale, où régnait le plus grand désarroi ; tout manquait pour armer les troupes, les fuyards encombraient les routes.

Magruder, bien inspiré, fit bonne contenance ; au

^but, les fédéraux étaient un contre huit; ils le cru-

rentfort en le voyant ferme et décidèrent le siège de Yorktown. Dans Tautrecamp^ après avoir blâmé Popiniâtre général, on lui envoya des félicitations et quelques régiments. Les deux partis semblaient jouer h colin-maillard.

Des ouvrages en terre et des palissades défendaient Yorktown ; la ville tint plus de quinze jours ; la veille de Tassaut, Tennemi décampa dans la nuit, évacuant du même coup les lignes de Warwick (3-4 mai) ; il avait gagné un mois.

La cavalerie de Stoneman se lance après lui sur la route defWilliamsburg ; elle se heurte à des travaux de campagne, essaie de les enlever, perd du monde et un canon. L'armée de Mac-Glellan n'a que deux routes pour se mouvoir ; et encore, ces routes, détestables en temps ordinaire, ont été défoncées par le passage de Tennemi. Sur ces voies se dessinent, comme deux rubans interminables, les colonnes Unionistes. L'étatmajor existe à peine ; point d'ensemble ; chaque division marche avec son convoi, de sorte que la suivante ne peut la soutenir sans jeter le désordre dans cette longue procession. Le pays est mal connu; pas de cartes; des reconnaissances insuffisantes; pour faire mouvoir 120,000 hommes, le général en chef n'a que douze officiers attachés à sa personne.

Par une pluie battante, Hooker débouche à l'aventure, se jette sur l'ennemi, se fait ramener laissant derrière lui 2,000 hommes et des canons. Kearney accourt à son aide, le dégage et se bat tout le jour. Hancock assure le succès de l'attaque en occupant, à l'extrême gauche, une redoute que, faute de troupes, les confédérés n'ont pu défendre. Pendant la nuit, Johnston évacue ses positions; sa résistance n'est qu'une feinte ; il a voulu seulement retarder l'envahisseur, pour don-

ner à ses impedimenta le temps de filer sur Richmond. Toute perte de matériel serait irréparable. Malgré Torage et le mauvais état des routes, il atteint Tembouchure du Pamunkey assez tôt pour livrer à la division Franklin un violent combat d'arrière-garde à Breek- House, sur le lieu même de son débarquement (7 mai 4862).

L'armée fédérale reprit sa marche le long du Pamunkey, jusqu'à White-House, jadis la propriété de Washington, alors la résidence d'été de sa petite-fille, M** Robert Lee. Mac-Glellan établit son quartier général dans la maison du fondateur de l'Union (16 mai). Les confédérés se retirèrent au delàduGhickahominy, résolus à concentrer toutes leurs forces disponibles à Richmond.

Afin de sauver sa capitale, Jefferson Davis ne recule devant aucun sacrifice ; il faut des soldats à tout prix ; pour disposer des 18,000 hommes défendant Norfolk, il sacrifie le grand arsenal Virginien ; le « Merrimac » quitte le port où sa présence tenait en échec toute la flotte fédérale. Buchanan, blessé, ne commande plus le cuirassé confédéré, que son nouveau capitaine livre aux flammes, faute de savoir tirer parti de cette redoutable machine de guerre. Le James est ouvert aux navires de l'Union; mais les formidables batteries du fort Darling les arrêtent à douze milles de Richmond.

Dans l'Ouest, Beauregard amuse les fédéraux devant Gorinth, dissimulant avec adresse l'amoindrissement de ses forces, résultat des larges emprunts faits à son armée.

Malgré tant d'habileté, en dépit de mesures si radicales, Richmond est en péril. Robert Lee, commandant en chef les forces rebelles, se multiplie pour fournir à Johnston les moyens de tenir sur le Chickahominy ;

l'armée de ce dernier est si imparfaitement organisée que, le 30 mai 1862, en marche sur f'air-Oaks, elle reçoit, quelques heures seulement avant la bataille, une compagnie de cavalerie de 300 hommes porteurs de fusils de sept modèles différents. Les fédéraux semblent n'avoir qu'à marcher en avant pour balayer les régiments séparatistes et terminer la guerre d'un seul coup. Quelles considérations les retiennent l'arme au pied ? Mieux équipés, mais encore moins organisés que leurs adversaires, campés sur les bords du Chickahominy, dans un pays marécageux, séparés en deux tronçons par les eaux de cette capricieuse rivière dont un jour d'orage fait un torrent, ils regardent vers le Nord, attendant l'apparition de Mac-Dovtrell dont les 30,000 hommes apporteront l'appoint décisif nécessaire à la victoire. •

Mais le premier corps ne ralliera pas; le gouvernement a peur de Jackson ; le spectre de l'invasion hante les nuits du Président Lincoln. Mac-Dovtrell, arrivé à quinze milles des avant-postes de Mac-Glellan, reçoit l'ordre d'accourir, en toute hâte, en coupant le3 ponts derrière lui (27 mai 1862) : les confédérés se rassurent, ils pourront à loisir détruire l'armée de Virginie ; le Gouvernement fédéral a tout fait pour qu'ils puissent « manger l'artichaut feuille à feuille » et ce n'est point sa faute si Fair-Oaks ne devient pas un irréparable désastre.

La courte campagne de Jackson dans la vallée de la Shenandoah exerça donc sur les événements une importance considérable. M. le colonel Le Comte l'a résumée avec une admirable lucidité ; impossible de faire mieux que ces quelques pages frappées au coin de la bonne critique militaire :

« En somme, sur tous les points éloignés de Wasbing-

« ton, les Unionistes voyaient les choses se dérouler a à souhait. En revanche, dans la Virginie, sous les « yeux du Gouvernement et où celui-ci prenait nne « part trop directe aux opérations, il en était autre- « ment. La Shenandoah, entre autres, fut pour lui le « théâtre de dures humiliations.

« L'habile général Jackson ne disposait que d*une c< vingtaine de mille hommes ; mais c'était Félite des ce régiments du Sud et il sut les quadrupler par son « activité. Après ses engagements contre Banks, à la <( fin de mars, il avait dû remonter la vallée delà She- « nandoah pour ne pas se laisser tourner par les trouce pes du général Fremont, récemment mises en mou- « vement de la Virginie occidentale. Les fédéraux « avaient divisé si bien leurs forces qu*ils formaient « alors, dans ces parages, trois groupes principaux « sans communication entre eux. Banks dans la valce lée, Fremont à la droite et Sigel à la gauche de « Banks dans les montagnes, sans parler de Mac-Do- « well, très loin de là, sur le Rappahannock. Après « quelques manœuvres adroites et des feintes de re- (( traite dans la région montagneuse, Jackson, qui (( connaissait fort bien le pays et y était secondé par a tous les habitants, parvint à se concentrer à Timpro- <( viste sur sa gauche et à y frapper des coups décisifs. (( Le 9 mai 1862, il surprit les brigades de Milroy et « de Schenk, du corps de Fremont, et les rejeta sur la (( petite ville de Franklin, au delà des Alleghanies. Il « ne les suivit pas longtemps. Apprenant que Banks « venait d'être affaibli de la division Shields, envoyée (( à Mac-Dowell, il se rabattit sur la Shenandoah ; le « 23 mai, il apparaît à Front-Royal où se trouvaient « deux régiments de Banks, sous le colonel Kenly, (( pour tenir le chemin de fer de Mannassas-Gap. Kenly

CAMPAGNE DES SEPT JOURS. 9i

« fut surpris et taillé en pièces. Banks, séparé maince tenant de Sigel, comme la première affaire Tavait ce séparé de Fremont, s'avança néanmoins bravement a au-devant de Jackson ; mais il fut repoussé. Il fit une « bonne retraite jusqu'à Winchester. Là, une vive « action eut lieu, le 25 mai, à la suite de laquelle <c Banks dut se replier en désordre sur Martinsburg, « puis au delà du Potomac.

« Sous l'empire de ces fâcheuses nouvelles, le Xîouc< vernement de Washington donna Tordre à Mac- Do- « virell d'un côté, et à Fremont de l'autre, de s'avancer « sur les flancs et les derrières de Jackson, et c'est « aussi à ce moment que, pour s'assurer de tout dan- « ger contre le front direct de Washington et du Rap- « pahannock, il fit couper, par les troupes de Mac- « Dowell et par celles de Mac-Clellan, tous les ponts « possibles entre Fredericksburg et Richmond. Sur. ce « nouveau champ d'activité, Mac-Dowell ne fut pas « plus utile que précédemment. Tiraillé entre l'offen- (( sive, demandée par le général Ma&Cllellan et de temps « en temps autorisée par le Gouvernement, et la défen- « sive que celui-ci lui imposait à chaque mauvais bul- « letin de la Shenandoah, il fut complètement paraît lysé. La division Shields, qui lui était envoyée, dut « rétrograder vers le général Banks, suivie de deux « autres brigades du premier corps.

« Mais Jackson n'était pas homme à attendre ses « adversaires les bras croisés et à négliger les avance tages de sa position centrale au milieu d'eux. Fre- « mont, qui était le plus menaçant sur sa gauche, fut (( son premier but. Le générai fédérai avait fait une « belle marche à travers les Alleghanies et s'était « établi, sur les derrières mêmes de Jackson, à Harri- « sonburg, au milieu de la vallée de la Shenandoah.

92 i:hapttre v.

a Jackson se retourna et vint livrer bataille à Cross- « Keys, le 8 juin. L'engagement fut très vif; les fédé- « raux tinrent avec persistance ; mais le succès de ce « jour-là fut encore pour Jackson. 11 aurait pu le pour- « suivre, avec moins de chances peut-être, le lende- « main ; mais il apprit qu'un autre danger le récla- « mait. Shields accourait, à tire-d'aile, pour rallier « Fremont. Jackson lui épargne une partie du chemin ; « il se dérobe habilement à Fremont, se jette sur « Shields, qui venait d'arriver à Fort-Republic, à une « dizaine de milles au-dessous de Gross-Keys et refoule « les fédéraux au delà de la rivière avec de rudes « pertes ; puis, rompant les ponts derrière lui, il se « retire, par les Montagnes-Bleues, sur la Virginie « centrale, pour aller renforcer l'armée principale de « Richmond.

« Ces rapides et brillantes opérations étaient choses « aussi nouvelles pour le gouvernement fédéral que « l'avaient été celles de Bonaparte, en 1796, pour les « généraux Autrichiens. L'émoi qu'elles causèrent à « Washington empêcha l'envoi des renforts promis à « l'armée du Potomac et provoqua l'isolement auquel « on la condamna par la rupture des ponts dont il a « été parlé ci-dessus. »

Tandis qu'avec ses trois petites divisions qui semblent avoir le don d'ubiquité, Jackson neutralise des forces bien supérieures, Johnston essaie d'enlever, par une vigoureuse attaque, l'aile gauche fédérale imprudemment aventurée sur la rive droite du Ghickahominy.

Le tableau a été fait, avec une réelle supériorité, par M. le prince de Joinville, témoin oculaire de la bataille de Fair-Oaks ; on l'a traduit en Anglais, et maintes fois reproduit, pas toujours cependant en citant le nom de

Fauteur ; tous les intéressés l'ayant accepté comme Texpression exacte de la réalité, il est devenu, pour ainsi dire, le récit définitif de cette curieuse affaire : on y trouve, en outre, une peinture saisissante des armées Américaines; c'est une photographie de la journée, complétée par les appréciations d'un critique des plus fins ; il est donc permis de reproduire des pages que le temps et la publicité ont consacrées comme document officiel.

« Ce fut l'ennemi qui attaqua le premier. Le 31 mai, il mit fin à toutes les incertitudes et à tous les efforts d'imagination qui se faisaient pour savoir comment on irait le chercher, en se jetant résolument, avec toutes ses forces, sur l'armée du Potomac. Le sanglant conflit, qui eut lieu dans la soirée de ce jour et la matinée du lendemain, a pris le nom de bataille « de Fair-Oaks.

« Au moment où elle fut ainsi attaquée, l'armée « fédérale occupait une position ayant la forme d'un V. « La base du V est à Bottom-Bridge, où le chemin de « fer traverse le Ghickahominy. La branche de gauche « s'avance vers Richmond avec ce chemin de fer et la « route de cette ville à Williamsburg. Là était l'aile « gauche formée de quatre divisions échelonnées les « unes derrière les autres, entre les stations de Fair- « Oaks et de Savage et campées dans les bois, des « deux côtés de la route. L'autre branche du V, celle « de droite, suit la rive gauche de la rivière ; c'est « l'aile droite; il y a cinq divisions et la réserve. Si « l'on veut communiquer d'une extrémité à l'autre de « ces deux ailes, en passant par Bottom-Bridge, le « parcours est très long , il n'y a pas moins de 12 à « 15 milles. A vol d'oiseau, la distance au contraire « est très peu de chose; mais, entre les deux branches

« du V, coule le Ghickahominy. C'est pour relier les (( deux jambages que Ton avait commencé à faire trois « ou quatre ponts, dont un seul était praticable « le 31 mai. Il avait été construit par le général « Sumner, à peu près à mi-chemin entre Bottom- « Bridge et le point le plus avancé des lignes fédérales. « Il sauva, ce jour-là, Tarmée d'un désastre. Les autres « ponts étaient prêts, mais ne purent être jetés au «. moment décisif et c'est ce qui sauva les confé- « dérés.

« Ce fut contre Taile gauche de l'armée que se porta « tout TefTort de l'ennemi. Elle avait ses avant-postes « à la station de Fair-Oaks, sur le York-River-Rail- « Road, et à un endroit nommé Seven-Pines, sur la « route de Williamsburg. Là les fédéraux avaient élevé « une redoute, dans une clairière où Ton voyait quel- « ques maisons, et fait des abatis pour augmenter « le champ de tir des troupes qui y étaient postées. « Le reste du pays était entièrement couvert de bois. « Il y avait eu la veille un orage épouvantable avec « des torrents de pluie ; les chemins étaient affreux.

« Tout à coup, vers une heure de l'après-midi, par « un temps gris et sombre, une fusillade très vive se « fait entendre ; les piquets et les grand'gardes sont « ramenés violemment ; les bois qui entourent Fair- « Oaks et Seven-Pines se remplissent de nuées de a tirailleurs ennemis. Les troupes courent aux armes « et se battent en désespérées ; mais les forces de leurs « adversaires ne cessent d'augmenter, et leurs pertes ne (( les arrêtent pas. La redoute de Seven-Pines est « entourée ; ses défenseurs se font tuer bravement. Le « colonel d'artillerie Bailey, entre autres, y trouve, sur ( ses pièces, une mort glorieuse. La redoute prise, un

peu de désordre se manifeste parmi les gens du Nord.

« En vaiQ les généraux Keyes * et Nagle s'épuisent en « mille efforts pour retenir leurs soldats ; ils ne sont a pas écoutés. Dans ce moment de confusion, ils aper- « çoivent un petit bataillon français, connu sous le « nom de gardes La Fayette, qui est resté en bon ordre. « Ils vont à lui, se mettent à sa tète, chargent Tennemi « et reprennent une batterie. Le bataillon perd un « quart de son monde dans cette charge ; mais, en « vrais Français, toujours les mêmes partout, s'écrient : « On peut nous appeler les gardes de la fourchette « maintenant ! faisant allusion à un mauvais sobriquet « qu'on leur avait donné.

« Cependant, Heintzelman accourt à la rescousse « avec ses deux divisions. Gomme à Williamsburg, « celle de Kearney arrive au bon moment pour rétablir « le combat. La brigade Berry, de cette division, com- « posée de régiments du Michigan et d'un bataillon « Irlandais, s'avance, ferme comme un mur, au milieu « de la masse désordonnée qui flotte sur le champ de « bataille, et elle fait plus par son exemple que les « plus puissants renforts. On a perdu un mille de terce rain environ, quinze pièces de canon et le camp de « la division d'avant-garde, celle du général Gasey;

^ Major général Erasmus D. Keyes, né dans le Massachusets en i 81 2, sorti de West-Point en 1832. Lieutenant en premier d'artillerie en 1836; aide de camp du général Scott de 1837 à 1841 ; capitaine en 1841; professeur à West-Point de 1844 à 1848. Campagnes contre les Indiens dans TOrégon et le territoire de Washington (1836-1858) ; major en 1858 ; colonel de volontaires au début de la guerre ; brigadier général le 17 mai 1861. Senrit à Bull-Run; fut un des chefs nommés à l'ancienneté par le Président. Il était major général du 4 juillet 1861.

« mais maintenant on tient bon. On forme une espèce « de ligne de bataille à travers les bois, perpendiculai- <( rement à la route et au chemin de fer, et là on « résiste aux assauts répétés des masses ennemies. On « ne peut êlre tourné par la gauche, où se trouve le « White-Oak-Swamp, marécage impraticable ; mais « on peut être enveloppé par la droite. A cette heure « même, en effet, une forte colonne confédérée a été « dirigée de ce côté. Si elle réussit à s'interposer entre « Bottom-Bridge et les troupes fédérales qui tiennent « en avant de Savage-Station, toute Taile gauche est « perdue. Elle n'aura plus de retraite et elle est con- « damnée à succomber sous le nombre ; mais, précisé- « ment à ce moment, c'ést-à-dire à six heures du soir, « de nouveaux acteurs entrent en scène. Le général « Sumner, qui a réussi à passer le Ghickahominy, « avec la division Sedgwick, sur le pont construit par « ses troupes, et qui, en brave soldat, a marché droit « au canon à travers bois, arrive à Timproviste sur le « flanc gauche de la colonne avec laquelle Tennemi « s'eftorce de couper Heintzelman et Keyes. 11 plante « dans une clairière une batterie qu'il a réussi à amener « avec lui. Ce ne sont point de ces canons rayés, objet de « l'engouement moderne, bons pour être tirés de sang- « froid et à grande distance dans un pays découvert ; « ce sont de vrais canons de combat, des canons-obu- « siers de 12, vieux modèle, lançant soit un gros projec- « tile rond qui ricoche et roule, soit un gros paquet de « mitraille. Le tir simple et rapide de ces pièces fait « dans les rangs opposés de terribles ravages. En vain « Johnston envoie contre cette batterie ses meilleures « troupes, celles de la Caroline du Sud, la légion « d'Hampton entre autres ; en vain il accourt lui-même ; <c rien ne peut ébranler les fédéraux, et ce sont eux

(( qui, à la tombée de la nuit, vaillamment enlevés par « le général Sumner en personne, se jettent sur Ten- « nemi à la baïonnette, le poussent avec furie, en « faisant un affreux carnage et le ramènent jusqu'à la « station du Fair-Oaks.

« La nuit mit fin au combat. Des deux côtés, on ne « savait, de l'issue de la bataille, que ce que chacun « avait vu de ses yeux. Amis et ennemis, perdus dans c( des bois qu'ils ne connaissaient pas, couchèrent c< parmi des tas de morts ou de blessés, là où Tobscu- « rite les avait surpris La fatigue de cette lutte opi- « niàtre, aussi bien que les ténèbres de la nuit, avaient « imposé aux combattants une de ces trêves tacites si « fréc[uentes à la guerre.

« Evidemment Johnston s'était flatté, en jetant « toutes ses forces sur les quatre divisions de l'aile « gauche fédérale, de les anéantir avant qu'aucun « secours pût leur venir du gros de l'armée, demeuré « sur la rive gauche du Ghickahominy. Pour le rao- « ment il avait échoué devant la résistance énergique « de ces quatre divisions, et aussi devant Tattaque « furieuse et imprévue des troupes de Sumner. Nul « doute qu'il n'eût compté sur l'orage terrible de la « veille pour grossir le Ghickakominy , y rendre imposât sible rétablissement d'aucun pont, ou faire emporter « par ses eaux ceux qui existaient; mais la capri- « cieuse rivière déjoua sa combinaison, comme elle (( déjoua, quelques heures plus tard, celle de son « adversaire. L'effet du déluge tombé la veille ne fut « point immédiat ; la crue des eaux tarda vingt-quatre « heures à se manifester. Mit-on à profit ce délai ines- « péré avec toute l'activité désirable du côté des « fédéraux? C'est une question qui restera toujours « controversée, comme tant d'autres du même genre

<( qui forment un des chapitres obligés de Thistoire de « la plupart des grandes batailles.

<( C'était seulement à une heure de Taprès-midl que « l'action avait commencé. On avait attendu quelque « temps pour savoir si Tattaque de ce côté n'était pas <( une feinte destinée à y attirer les troupes fédérales « pendant que le gros des forces ennemies s'apprêtait « à déboucher sur la rive gauche. On avait été prorap- « tement tiré d'incertitude par la violence de Tattaque « et par les rapports des aéronautes qui voyaient toute « l'armée confédérée se diriger sur le lieu du combat. « On avait alors donné à Sumner Tordre de passer « l'eau avec ses deux divisions. 11 l'avait exécuté avec (( rapidité, marchant a l'aventure avec la tête de sa (( colonne, sans autre guide que le bruil du canon, et il « arriva juste à l'heure et à l'endroit critiques. Or, quel- « ques personnes pensaient alors et pensent encore au- « jourd'huique si, au moment où Sumner recevait l'or- (( dre de franchir la rivière, le même ordre eût été donné « à toutes les divisions de l'aile droite, il eûtétéexécu- « table. On devine ce qui serait advenu si, au lieu de « jeter i 5,000 hommes sur le flanc de Johnston, on en « eût jeté 6O5OOO. Le pont de Sumner n'eût pas suffi « sans doute au passage de tant de monde. A minuit « la queue de sa colonne y était encore engagée, luti< tant contre toutes les difficultés que présentent à des « chevaux et à de l'artillerie des ponts formés de troncs « d'arbres qui tournent sous les pieds, des marais « vaseux et une nuit obscure, rendue plus profonde « encore par l'épaisseur des bois. Plusieurs ponts, cependant étaient près d'être jetés sur d'autres points^ II fallait travailler, sans perdre une minute, à les établir et ne pas s'inquiéter des obstacles que l'ennemi n'eût pas manqué d'apporter à cette entreprise. Il

« avait promené une brigade, d*une manière osten- « sible et en guise d'épou vantail, en face des points <( naturellement indiqués pour le passage ; mais Ten- « jeu était si gros, le résultat à poursuivre si important « Toccasion se présentait si imprévue et si favorable « de jouer une partie décisive, que rien, selon nous, (( n'eût dû empêcher de tenter, à tout prix, cette opé- « ration. Ici encore on porta la peine de cette lenteur « Américaine qui appartenait bien plus au caractère « de Tarmée qu'à celui de son chef. Ce ne fut qu'à « sept heures du soir qu'on prit le parti d'établir, sans « délai, tous les ponts et de faire passer toute l'armée (( au point du jour sur la rive droite du Chîckahominy. « Il était trop tard; quatre heures avaient été perdues ; « et l'occasion, cet instant si fugitif à la guerre plus « que partout ailleurs, s'était envolée. La crue sur (( laquelle Johnston avait en vain compté, et qui n'a- « vait pas empêché Sumner de passer, survint pen- « dant la nuit. La rivière s'éleva subitement de deux « pieds et continua de grossir avec rapidité, empor- « tant les nouveaux ponts, soulevant et entraînant les « arbres qui formaient le tablier de celui de Sumner et « couvrant toute la vallée de ses eaux débordées. Rien (( ne passa.

« Aux premières lueurs du jour, le combat reprit « avec acharnement sur la rive gauche. L'ennemi ve- « nait en masse, mais sans ordre ni méthode, se ruer « sur les fédéraux qui, se sachant si inférieurs en « nombre et sans espoir d'être soutenus, ne prélen- (( daient à rien de plus qu'à résister et à garder leur « terrain. On se battait avec une énergie sauvage de « part et d'autre, sans bruit, sans cris; lorsqu'on « était trop pressé, on faisait une charge à la baïon- « nette! L'artillerie, placée en arriére dans les clai-

« rières, tirait à obus par-dessus les combatteuils. Ahl « j'aurais voulu que tous ceux qui, oublieux du passé « et poussés par je ne sais quels calculs égoïstes, c( avaient prodigué leurs encouragements à la funeste « rébellion des propriétaires d'esclaves, assistassent à « cette lutte fratricide. Je leur aurais souhaité, comme « châtiment, le spectacle de cet effroyable champ de (( bataille où morts et mourants étaient entassés par « milliers. J'aurais voulu qu'ils vissent les ambulances (( provisoires formées autour de quelques habitations « qui se trouvaient çà et là. Que de misères ! que de « souffrances I les ambulances avaient quelque chose « de particulièrement horrible. Les maisons étaient « beaucoup trop rares pour contenir la moindre partie « des blessés et Ton était réduit à les entasser alentour ; (( mais, bien qu'il ne proférassent pas une plainte et « supportassent leur sort avec le plus stoïque courage, « leur immobilité, sous les rayons de midi d'un soleil « de juin, devenait bientôt intolérable ; on les voyait (( alors, ramassant ce qui leur restait de forces, ramper « pour chercher un peu d'ombre. Je me souviendrai « toujours d'une touffe de rosiers dont j'admirais les « fleurs parfumées, tout en causant avec un de mes a amis, lorsqu'il me fit remarquer, sous le feuillage, un « de ces malheureux qui venait d'expirer. Nous nous (( regardâmes, sans mot dire, le cœur serré par la plus « douloureuse émotion. Tristes scènes dont la plume « de l'écrivain, comme l'œil du spectateur, a hâte de « se détourner I Vers midi, le feu diminua graduelle- « ment et s'éteignit; l'ennemi se retirait; mais les « fédéraux n'étaient pas en état de le poursuivre. On (( ne savait pas alors quelle perte les gens du Sud menaient de faire dans la personne de leur chef, le ^néral Johnston, grièvement blessé. C'est à son

a absence que Ton devait, en grande paHie, le décousu (( des attaques dirigées dans la- matinée contre Tarmée « fédérale. Lorsqu'à midi le feu cessa, les confédérés, « las de la longue lutte qu'ils venaient de soutenir, et « n'étant plus commandés, étaient, dit-on (car au mi- « lieu de ces bois immenses, on ne voit rien et Ton est (( réduit à tout deviner) dans un état de confusion inex- « t^icable. Qu'on juge de ce qui fût arrivé si, à ce mo- « ment, les 35,000 hommes de troupes fraîches lais- <i sées sur l'autre rive du Ghickahominy eussent paru « sur le flanc de cette masse en désordre, après avoir « heureusement traversé leé ponts.

« Tel est le récit de cette bataille singulière qui, « toute compliquée qu'elle fût par des incidents supéu rieurs aux volontés humaines, n'en peut pas moins « être prise comme type des bataiUes Américaines ^ « Le conflit avait été sanglant, puisque l'armée du « Nord avait perdu 5,000 hommes, celle du Sud au « moins 8,000 ; mais, de part et d'autre, les résultats « étaient négatifs. Les confédérés, en nombre très « supérieur, avaient attaqué avec vigueur, fait reculer « leurs adversaires d'un mille environ, pris quelques u canons, et s'étaient arrêtés là, satisfaits d'avoir « acquis ainsi le droit de chanter victoire. Les fédéc< raux avaient eu la bataille qu'ils désiraient, avaient « repoussé l'ennemi, pris un général et fait bon nombre a de prisonniers ; mais, arrêtés par des obstacles natu- « rels qui n'étaient peut-être pas insurmontables, ils

^ Note de M. le prince de Joinville : « Je ne puis me refuser « à citer un trait de mœurs caractéristique : des vendeurs de u journaux criaient les derniers numéros des gazettes de Newu York, sur le champ de bataille même, pendant le combat, et <c trouvaient des acheteurs* »

102 r.HAPITRE V.

« n'avaient tiré aucun parti de leur succès. En réalité, « on avait échoué des deux côtés faute d'organisation, « faute de hiérarchie, faute de ce lien qui en résulte « entre Tâme du chef et ce grand corps qu'on appelle « une armée; lien puissant qui permet à un général « de demander à ses soldats et d'en obtenir aveuglé- « ment ces efforts extraordinaires qui gagnent les « batailles. Cependant, bien que les pertes de Tenriemi « fussent plus considérables que celle des fédéraux, « l'échec était surtout funeste pour ces derniers. Ils « avaient perdu une occasion unique de porter un « coup décisif. Ces occasions ne reviennent pas et, « d'ailleurs, dans les circonstances où ils se trouvaient, « le temps était contre eux. »

Après Fair-Oaks, chacun reprit ses positions. Le désappointement fut grand dans le Nord; on avait escompté le succès ; on exagéra l'échec ; Mac-Glellan devint responsable de toutes les fautes commises depuis l'entrée en csCmpagne. On sait quelle fut la sévérité de l'opinion; mais on ignore généralement avec quelle justesse le commandant fédéral voyait, dès ce moment, les suites de la campagne.

Depuis un mois, la situation était complètement changée ; bien qu'en apparence, une vigoureuse poursuite des Sudistes en retraite eût conduit leurs adversaires aux portes de Richmond, Mac-Glellan résista sagement à cette décevante perspective, et cela pour les raisons suivantes, dont, après coup, on ne peut nier la valeur.

Il avait perdu beaucoup de monde h Yorktown, à Williamsburget dans des escarmouches continuelles; il devait garder ces deux villes ainsi que White-House et

ligne du chemin de fer. Les seuls renforts reçus par ">e bornaient à la division Franklin ; les trois corps

engagés à Faîr-Oaks réclamaient impérieusement du repos et les deux autres ne pouvaient franchir la rivière faute de ponts; de plus, on était exposé à rencontrer des troupes fraîches en position dans les ouvrages avancés de la ville, appuyées par une forte artillerie. Se lancer en aveugle dans ces conditions présentait trop de dangers ; avec le corps de Mac- Dowell, on pouvait tenter l'aventure ; sans lui, c'était de la dernière imprudence.

D'autres motifs, d'un ordre plus grave encore, militaient en faveur de la circonspection : l'armée n'avait pas de réserves ; un échec eût facilement dégénéré en .désastre, et une telle issue delà campagne, démontrant la force militaire de la Confédération, pouvait entraîner sa reconnaissance par les gouvernements étrangers.

Dans ces conditions, Mac-Clellan, tout en renforçant, à tout hasard, sa position sur le Ghickahominy, songeait à déplacer le théâtre de la lutte et à le rapprocher du point où elle se dénoua trois ans plus tard ; le difficile était de faire accepter ce changement de base autrement que comme une reculade ; en outre, le corps de MaC'Dowell, cette armée fantôme que le Président promenait partout, excepté sur les lieux où Ton se battait, semblait devoir rejoindre l'armée du Potomac.

« Pour la troisième fois, écrit Mac-Dowell, à la date « du 10 juin 1862, je reçois l'ordre de vous rallier, et « j'espère enfin l'exécuter. Il m'est revenu que vos « amis me croient peu désireux de servir sous vos « ordres, et que vous partagez cette manière de voir. « Pour répondre à ces allégations, je tiens à vous « assurer que j'obéis très volontiers et compte vous « arriver, avec le gros de mes forces, à temps pour tt être utile. Mac-Call part le premier par eau ; avec le « reste, je serai près de vous dans dix jours. »

40 i CHAPITRE Y.

Dès lors, il devenait avantageux de rester sur le Chickahominy et même de prolonger sa droite le plus possible vers le Nord. Mac-Call fut, dans ce but, placé derrière le Beaver-Dam, tendant toujours la main à Mac-Dowell, qui n'arrivait jamais et que l'on maintenait l'arme au pied à Fredericksburg, par suite d*un nouveau contre-ordre. Mac-Glellan était décidé à recommencer Fair-Oaks avec des ponts mieux établis. Le 25 juin, il lance Hooker à un mille des positions fédérales sur la route de Richmond ; le même jour, un conseil de guerre tenu dans la capitale confédérée décidait Toffensive contre l'armée abolitionniste. Jackson, revenu de la Shenandoah, menacerait la droite ennemie, pendant qu'une attaque générale aurait lieu, sur toute la ligne, si Mac-Dowell restait immobile à Fredericksburg. Une simple démonstration de ce dernier, le long du chemin de fer de Richmond, empêchait la marche de flanc projetée ; c'était la crainte du général Lee, qui ne soupçonnait point — et pour cause — la nouvelle combinaison de Halleck pour former une seconde armée sous les ordres de Pope. Le 27, on apprit que Mac-Dowell avait ordre de se rapprocher de Washington et le plan Sudiste s'exécuta sans obstacle.

Huit divisions fédérales campaient, sur la rive droite droite du Chickahominy, devant Richmond ; sur l'autre rive, deux divisions et la brigade de réguliers. La position de Mac-Glellan devenait critique ; s'il repassait la rivière, il abandonnait tout espoir de prendre Richmond et s'exposait à une désastreuse retraite, le long du chemin de fer, avec toute l'armée confédérée aux trousses ; en quittant la rive gauche, il perdait ses immunications et devait s'en créer de nouvelles par

Tames; à cela il avait songé en envoyant, depuis jours, les transports à Harrison-Landing ; mais le

CAMPAGNE DES SEPT JOURS. iOS

mouvement de l'armée devenait bien difficile à exécuter en présence de l'ennemi. Il fallait, en plus, se décider sur Theurè ; car Lee offrait la bataille sur les deux rives. Ce faisant, il payait d*audace, comme nous le verrons agir en toute circonstance ; car, devant les huit divisions menaçant directement la capitale, il laissait assez peu de monde, dans des positions très fortes à la vérité. Le commandant était Topiniâtre Magruder *, auquel on avait ordonné de tenir à outrance et dont l'entêtement bien connu promettait, en cas d'attaque, une résistance désespérée. En outre, le général en chef comprenait que sa marche seule dégageait forcément son lieutenant.

Le 26 juin 1862, les adversaires sont en présence ; Mac-Clellan se dispose à porter toute son armée sur le James pendant que son aile gauche masquera le mouvement. Dans Taprès-midi, le général confédéré D. H. Hill tâte Textrême droite ennemie et ne peut Tentamer ; Mac-Call tient ferme sur le Beaver-Dam; pendant la nuit. Porter fait passer la rivière à tous ses bagages et les réunit à Timmense convoi qui commence à filer vers le Sud; au matin, Mac-Call* se replie sur Gaine's

* Major général John B. Magruder y né en Virginie en 1810, servit au !•' régiment d*artillerie à sa sortie de West- Point. Il commandait une batterie pendant la guerre du Mexique et fut breveté major et lieutenant- colonel. Démissionnaire par la suite. A la sécession il se prononça pour le Sud, fut fait brigadier puis major général et, après la campagne de Virginie, envoyé au Texas. En 1865, Magruder ne voulut pas prêter le serment d'allégeance et entra au service du Mexique.

* Brigadier général George Archibald Mac-Call, né en Pensylvanie en 1802; sorti de West-Point (1822); lieutenant en premier d'infanterie (1829) ; aide de camp du général Gaines (1831-1836) ; capitaine (1836); brevet de major et de lieutenant-

Mill, où il trouve Porter couvrant le débouché des ponts. Longstreet et A. P. Hill ont rallié les assaillants de la veille et Lee, assuré maintenant que Mac-Dowell ne peut l'atteindre, ordonne Tattaque sur toute la ligne. Pendant la journée, un feu terrible embrase l'immense développement des positions confédérées. Porter rési>te courageusement ; un moment il paraît victorieux et son chef lui envoie tous les renforts dont il peut disposer; mais, à la chute du jour, la gauche fédérale, engagée depuis le matin, cède à la pression toujours croissante de l'ennemi ; elle se rejette en désordre sur le centre; il est sept heures du soir, il faut se retirer ; les troupes fraîches récemment arrivées arrêteront la poursuite. Porter a vaillamment accompli sa mission ; heureusement pour lui, la nuit suspend la lutte ; le Sud, d'ailleurs, est épuisé de cette longue journée de combat ; il garde le champ de bataille, une douzaine de canons et des prisonniers, dont plusieurs généraux ; l'allégresse est complète dans le camp rebelle; on croit à la perte totale du vaincu.

Pendant que Lee, incertain des mouvements de son adversaire, le cherche vers White-House, Porter, dans la nuit, repasse le Chickahominy et détruit les ponts ; tous les fédéraux sont sur la rive droite ; leur avantgarde occupe déjà le pont du White-Oak-Swarap. Franklin et Sumner, dans les ouvrages de Fair-Oaks, contiennent Magruder, pendant que les 6,000 voitures du convoi défilent sur l'unique route conduisant à Malcolonel pour belle conduite àPalo-A1toetResaca(i846); major (1S47) ; inspecteur de l'infanterie (1860); brigadier général de volontaires (1861). Fait prisonnier à Gross-Roads (30 juin 1862) ainsi que Reynolds, qui lui succéda dans le commandement de sa division*

vern. II fait une chaleur étouffante au milieu de ces marécages et Timmense colonne se déroule sous un soleil de plomb. Le jeune général en chef déploie une activité surprenante ; il met un peu d'ordre dans cette cohue; pendant ce temps, Lee, dont le gros est maintenant séparé de son adversaire par le Chickahominy, ramène ses divisions à la poursuite des fédéraux ; le 29 seulement, il peut aborder leurs arrière-gardes. A Savage-Station, Sumner et Franklin, attaqués à deux heures, résistent jusqu'à la nuit; le lendemain, tous les corps ont franchi le White-Oak-Swamp.

Le sortdeTarmée fédérale se joue dans la journée du 30. Vers onze heures du matin, Jackson se présente au pont avec trois divisions; la position des Unionistes est formidable ; ils sentent la nécessité d'une résistance désespérée; par contre, le général Sudiste, malgré son entrain, n'ose s*engager à fond dans le défilé où il peut trouver un désastre. Le combat se borne à un duel d'artillerie, à des démonstrations infructueuses. A droite, au carrefour des routes venant de Richmond, le gros des forces confédérées débouche devant HeinlzelmanS chargé de défendre Gharles-dity-Gross- Roads ; il n'a que quatre divisions ; mais ce sont les

* Major général Samuel P. Heinttelman, né en Pensylvanie ters 1806. Sorti de West- Point, en 1826, comme lieutenant en second d^infanterie ; lieutenant en premier (1833); capitaine en 1838; breveté major à Mexico (1847) ; nommé major en 1855; colonel^ en mai 1861 ; brigadier général de Tolontaires^ le 17 du même mois ; il commandait une division à Bull-Run ; il fit la campagne de Virginie avec distinction et fat ensuite mis A la tête d'un corps d'armée ; pendant la plus grande partie de la guerre, ce corps forma la garnison de Washington. Heintzelmau avait été promu mdjor général de volontaires, le 5 mai 1862; il présida, par la suite^ plusieurs importantes commissions*

meilleures de Tarmée : Kearney, Hooker, Sedgwvick et Mac-Call. Dans raprès-midi se déroule une action sanglante, marquée par les péripéties les plus diverses. MaC'Cail et les Pensylvaniens sont surpris par une brusque agression de Tennemi venant par la route de New-.Market ; débordée sur les deux ailes, la division perd des canons, son général, et recule en désordrp, ouvrant dans les positions fédérales une brèche dangereuse ; les colonnes Sudistes, talonnant les fuyards, tombent sur Hooker et sont arrêtées sur place. Kearney arrive au secours de son compagnon d'armes, bouchant le vide creusé par la déroute de Mac-Call ; Sumner envoie des renforts ; le combat se rétablit et les assaillants subissent, à leur tour, des pertes énormes ; leur élan se ralentit. Longstreet, rappelé en arrière ^ ne commande plus; A. P. Hîll se voit, un moment, dans la position la plus critique; les fédéraux ont repris courage, poussent en avant leur artillerie, criant : A Richmond I Le général confédéré juge la situation très grave : un élan désespéré de l'ennemi peut couper en deux l'armée Sudiste et découvrir la capitale. Saisissant un drapeau, Hill s'élance à la tête de son ancien régiment, le 4^ de la Caroline du Nord : « Si vous ne « voulez pas me suivre, au moins regardez-moi mou- « rir ! » Les soldats, électrisés, reviennent à la charge ; tout change en un instant ; les troupes ébranlées se reforment et l'ennemi recule à son tour ; l'obscurité sépare les combattants.

Plus près du James, Lee faisait attaquer le corps de Porter*, arrivé à Malvern-Hill, dans une superbe posi-

* Major général Fitz John Porter, né, dans le New-Hampshire, en 18!i^; sorti de West-Point, en 1845; lieutenant en premier d'artillerie deux ans après ; breveté capitaine et major pendant

CAMPAGNE DES SEPT JOURS. i09

tion où il n'eut pas de peine à se maintenir. Pendant la nuit, toutes les autres divisions le rallièrent et, au point du jour, Tannée fédérale se trouvait retranchée sur un plateau découvert, dominant les débouchés de Tennemi ; la gauche s'appuyait à la rivière et la prévoyance de Mac-Glellan recevait, ce jour-là, sa récompense ; malgré tous les obstacles, il avait fait suivre toute son artillerie ; le parc de siège, fort embarrassant en route, rendit à Tarrivée d'inappréciables services : on couvrit le front de Malvern-Hill d'une ligne de pièces de gros calibre soutenue par les canons de la flottille survenue juste à point pour prendre part à Faction. Le i®' juillet au matin, le camp fédéral était inexpugnable.

Robert Lee essaya pourtant de jouer sa dernière carte en jetant ses divisions contre les retranchements unionistes. Pour réussir, il fallait une faveur suprême de la fortune ou une défaillance complète des troupes soumises, depuis cinq jours, à de si rudes épreuves. Les fédéraux soutinrent vigoureusemçnt le choc et, le

la campagne du Mexique ; blessé à Tassaut de Mexico ; professeur adjoint à l'Académie militaire, de 1849 à 18S6 ; capitaine, en octobre i8£>6. Au début de la guerre civile, il fut nommé colonel de yolontaires, et brigadier général le 17 mai 1861. H prit partà la bataille de Bull-Run, puis commanda une division à l'armée du Potomac. Mac-Glellan en faisait le plus grand cas ; il lui fît donner promptement un corps d*armée avec lequel il livra le combat de Gaine's Mill. Après Manoassas, Pope réclama un conseil de guerre pour Porter, qu'il prétendait n'avoir pas exécuté ses ordres. On ne donna pas suite à la demande, mais, après la chute de Mac-Clellan, Porter fut démonté de son commandement et ne reparut plus aux armées. C'était un très habile officier général. 11 vient d'être rétabli dans les cadres de Tarmée régulière (juillet 1884).

soir, se replièrent sans être inquiétés sur Harrison-Landing, où ils s'établirent en communication plus directe encore avec les canonnières. L*armée Sudiste regagna Bichmond.

La capitale confédérée était sauvée momentanément ; la reconnaissance pour le général vainqueur se traduisit par des ovations enthousiastes, auxquelles se dérobait, autant que possible, la modestie de Robert Lee. S'il n'avait pu détruire l'armée d'invasion, il l'avait, du moins, si maltraitée que, pour longtemps, elle était hors d'état de renouveler ses tentatives menaçantes. Gaine's Mill constituait un succès incontesté ; la poursuite des cinq jours, une marche en avant glorieuse. Le général confédéré avait bien mérité de la patrie.

Dans le Nord, l'opinion fut moins équitable; on ne voulut pas voir que Mac-Clellan, « ce temporisateur », avait sauvé son armée, à force de célérité, après avoir été contrecarré dans toutes ses demandes au cours de la campagne ; on lui reprocha le ton pessimiste de quelques-unes de ses dépêches, l'acrimonie de ses réclamations, sans se rendre compte que, ni le gouvernement, ni le ministre de la guerre n'avaient tenu leurs promesses, qu'en l'envoyant au feu on avait réduit son commandement, au risque de diminuer son prestige et que, malgré tout, si ses opérations restaient infructueuses, elles n'étaient pas sans gloire.

LA NOUVEIXE-ORLÉANS

« Vous ne risquez rien, » écrivait Jefferson Davis au gouverneur de la Nouvelle-Orléans demandant des renforts ; « la défense de la ville est sur le fleuve, en « amont, vers Golurabus, ou l'îlot u9 10; quant aux « embouchures, j'ai là deux molosses, les forts Jack- « son et Saint-Philippe, qui empêcheront toujours « d'approcher. »

Deux mois après, non seulement les chiens de garde étaient muselés, mais Farragut avait fermé la niche et mis la clé dans sa poche. Seul, avec Butler chargé de commander les troupes de débarquement, il connut le véritable but des armements faits à Norfolk. Quand, le 2 février 1862, il arbora son pavillon sur la corvette le Hartford^ il était encore un général sans soldats ; partis des divers ports de TUnion, porteurs de plis cachetés qu'ils devaient ouvrir au large, ses capitaines y trouvèrent Tordre de rallier les embouchures du Mississipi. On y attendit la flotte de transport, amenant Butler et une douzaine de mille hommes. Quand ils débarquèrent à Ship-Island, le commodore était prêt; ses quarante-six bâtiments formaient une force homogène, ardente, complètement dans la main du chef dont le premier acte fut un choix des plus heureux ; ce

coureur de croisières se connaissait en hommes; il alla chercher David Porter *, un caractère de sa trempe, et lui donna la direction de vingt « bombardes » armées, chacune, d'un mortier de quinze pouces ; engins puissants, mais peu maniables, dont la mise en œuvre exigeait beaucoup d'habileté.

La coopération de ces deux supériorités fut des plus fécondes. Malgré l'action prépondérante de Farragut, sa popularité n'étouffa point celle de son Subordonné ; tous deux marchèrent, d'un mèmej)as, dans la voie du succès et, lorsque son chef mourut, chargé de gloire et d'années, Porter le remplaça dans la dignité d'amiral.

Pour arriver devant la Nouvelle-Orléans, il fallait passer la barre du Mississipi, défiler devant les forts Jackson et Saint-Philippe, armés de 150 pièces de canon, franchir un barrage destiné à retenir l'assaillant sous le feu des batteries confédérées, enfin réduire au silence une escadrille ennemie comptant deux béliers cuirassés de 400 chevaux et de 20 canons, ainsi qu'une dizaine de bâtiments plus ou moins bien protégés contre les projectiles par des plaques de tôle et des ballots de coton.

* Vice-amiral Lavid D, Porter^ né en Pensylvanie, en 1817, est le plus jeune fils du commodore Porter qui se distingua pendant la guerre des États-Unis avec TÂngleterre. Entré au service le 2 février 1829 ; campagne en Europe et au Mexique ; démissionnaire en 1849 pour commander un paquebot de la ligne du Pacifique. Rentré au service en 1853. Pendant la guerre, David Porter débuta sous les ordres de Farragut, puis fut mis à la tête de la flottille du Mississipi ; campagne de la rivière Rouge; bombardement du fort Fisher; contre -amiral le 4 juillet 1863; commandant de TÉcole navale après la guerre ; vice-amiral, en septembre 1870. Officier très instruit et d*une indomptable énergie.

Butler, qui avait installé son monde à Ship-Island, ne pouvait rien pour aider la flotte, la Nouvelle-Orléans étant protégée par une ceinture de marais infranchissables.

Laissé libre de ses mouvements, le gouverneur de la Louisiane, Mansfield-Lowell aurait vraisemblablement sauvé la Iteine du Mississtpi. Non seulement on ne récouta point, mais on lui suscita milles obstacles. A peine avait-il construit un bâtiment, instruit quelques milices, armé des batteries, on envoyait le navire à Memphis, les régiments à Golumbus, les canons à rilot n^ 10. Gomme si la défiance était fatalement la loi des gouvernements insurrectionnels, on plaça la flotte en dehors de son commandement ; conséquence obligée : le commodore Whipple et le capitaine Mitchell refusèrent de concourir à la défense des forts, préférant se faire battre isolément par Farragut, débarrassé de tous les autres obstacles. Le moment de Tattaque fut, du reste, extrêmement propice; l'honneur, il faut le reconnaître, n'en revient pas au commodore, que la fortune favorisa en retardant l'exécution de ses plans. Parti, le 23 février 1862, le corps expéditionnaire fait une traversée d'Ulysse et met un mois pour arriver au delta du Mississipi. Pendant ce temps, la flotte croise, s'organise, s'amatelotte. La crue du fleuve inonde ses rives ; l'eau monte sur la barre, les campements des soldats improvisés de Lowell sont noyés ; le courant délite les terres friables sur lesquelles reposent les assises des forts et, après avoir entraîné une première estacade, démolit en partie le barrage construit à grand'peine pour la remplacer.

Le.8 avril 1862, tous les navires unionistes, sauf une frégate calant trop d'eau, se trouvaient réunis en deçà

lli CHAPITRE VI.

de la barre; dix jours après, Porter et ses mortiers ouvraient le feu sur le fort Jackson ; le bombardement continua, par divisions, jusqu'au 23 au soir; huit mille bombes tombèrent dans l'enceinte, ruinant les C€Lsemates, trouant les digues et rendant la défense à peu près imposssible. Grâce à l'énergie du général DuncanS la résistance resta cependant si vigoureuse que les fédéraux, presque à bout de munitions, désespérèrent de la réduire par le bombardement.

Farragut résolut de brusquer le dénouement en jetant sa flotte au delà des forts. Pendant la nuit du 20 au 21, deux canonnières avaient pratiqué, dans le barrage, deuxbrèches étroites permettant, à la rigueur, le passage des navires.

Le 24 avril 1862, à trois heures et demie du matin, Téscadre fit route sur deux colonnes : à droite Bailey, avec deux corvettes et cinq canonnières ; à gauche Farragut : trois corvettes, six canonnières ; à droite 75 pièces, à gauche 103, toutes amarrées du même bord dans chaque division tirant, la première sur le fort Saint-Philippe, la seconde sur le fort Jackson.

Épuisés par un feu continuel, vivant, pour ainsi dire, dans Teau, imparfaitement abrités, les confédérés se gardaient mal; ils ouvrent le feu, un peu au hasard, sur les navires qui remontent la rivière sans tirer un coup de canon; la nuit est sombre, la fumée augmente les ténèbres. Les deux colonnes trouvent leur chemin

i Brigadier général Johnson K. Duncan, né en Pensylvanie, entré à West-Point en 1845, sorti quatre ans après comme lieutenant en second d*artillerie ; lieutenant en premier en décembre 1853 ; démissionnaire le 31 janvier 1855. Nommé colonel au début de la guerre ; fait ensuite brigadier général au service de la Louisiane^ en 1862. Mort en norembre 1863.

LA NOUVELLE-ORLÉANS. il5

au milieu des obstacles, ripostent à leur tour, couvrant de mitraille les embrasures. Farragut, laissant derrière lui un seuJ bâtiment, a doublé le fort Jackson.

Déjà Bailey est aux prises avec celui de Saint-Philippe ; les corvettes arrivent à son aide, s'engagent avec les batteries, tandis que les canonnières remontent le fleuve ; des deux béliers Sudistes, Tun, la Louisiane, reste inactif, sous les canons du fort Jackson, avec une avarie de machine, l'autre, le Mannassas, ne sait que promener sa carapace invulnérable au milieu de la flotte fédérale, sans causer de dommage sérieux, pas même au Hartford qui, pour l'éviter, se jette sur un brûlot et prend feu. L'incendie éteint, Farragut vient défiler à petite portée du fort Saint-Philippe, protégeant le passage des plus petits bâtiments. Au point du jour, les forts étaient doublés. Restait Tescadre confédérée. Le combat fut violent, maiè court; les canonnières n'étaient pas de force à lutter contre la flotte fédérale ; après une résistance honorable, elles se jettent à la côte et sont brûlées par leurs équipages. Arrive enfin le Mannassas, venant du bas de la rivière; quatre navires l'attaquent à la fois, cherchant à rabor-* der; le capitaine Mitchell perd la tête, court sur la rive, auprès du fort Saint-Philippe, et met le feu à son bâtiment.

La grande ville désarmée n'était plus défendue contre la flotte victorieuse que par quelques batteries incapables de lui résister. Lowell comprit qu'il s'y ferait prendre comme dans une souricière ; dès le 24, il partit avec ses miliciens, conservant à son pays les quelques troupes doht il disposait encore et un matériel difficile à remplacer. Son intelligente initiative eut sa récompense quand, le 18 mai, les fortifications de Vickburg arrêteront Farragut, qui

se flattait de pousser jusqu'à Memphis et d'y opérer sa jonction avec les canonnières de Foote * et

* Contre-amiral Andrew Hull Foote ^ né dans leNew-Haven, le 12 septembre 1806, mort à New-York, le 26 juin 1863. Entré à seize ans dans la marine, comme aspirant auxiliaire, il fit sa première campagne sur la goélette Grampus, à Tescadre opérant, en 1823, sous les ordres du commodore Porter, contre les pirates Malais. — Aspirant titulaire en 1824 ; lieutenant en 1830; voyage de circumnavigation du commodore Read, campagne contre les pirates de Sumatra.

De 1841 à 1843 à Philadelphie, Foote fit une propagande active en faveur des sociétés de tempérance qu'il introduisit le premier dans la marine ; pendant sa campagne abord de la frégate le Cumberlandf où il était second, il détermina les marins à renoncer à leurs rations de spiritueux ; il s'occupait activement de leur instruction religieuse, prêchant souvent sur la dunette aux officiers et aux matelots. De 1849 à 1852, il commanda le brick Perry à la côte d'Afrique ; son équipage ne consomma pas une goutte d'alcool et ne perdit pas un homme. Promu « commander » en 4852, il fit, quatre ans après, la station da Chine sur la corvette Portsmouth. Un de ses canots ayant été atteint, à Canton, par le feu des Chinois, alors en guerre avec les Anglais, Foote s'embossa devant le plus important^des forts, le bombarda (21 novembre 1856), débarqua ses matelots et l'enleva d'assaut. Trois jours après, il recevait la capitulation des autres défenses de la rade. Ce combat, très brillamment conduit, fut très remarqué.

Foote servait à l'arsenal de Brooklyn au début de la guerre. Nommé capitaine de vaisseau, il fut mis à la tête de la flottille de l'Ouest. Malgré de grandes difficultés d'organisation, il entra en campagne en février 1862. Opérations contre les forts Henry et Donelson. Blessé à la cheville dans cette dernière affaire^ Foote, qui marchait avec des béquilles, conserva quelque temps le commandement de son escadre ; en mai 1862, sa lessure le força à prendre un congé. Il fut ensuite employé à

'ashington et nommé contre-amiral en juillet 1862. Lincoln

LA NOUVELLE-ORLÉANS. il7

les « rams » (bateaux -béliers) du colonel Ellelt *.

rappela à succéder à Dupont battu devant Charlestown, mais le nouveau commandant de Tescadre du Sud-Â.tlantique mourut en faisant ses préparatifs de départ.

Très religieux, philanthrope, ennemi des jurons et de Tivrognerie, Foote était, en outre, un écrivain élégant, un homme de mer hors ligne. Sa femme, mistress Carolina Âugusta Foote, mourut, à 47 ans, le 26 août 1863. La femme, le mari et deux enfants succombèrent dans la même année.

1 Colonel Charles Ellett, né à Penn's Manor (Pensylvanie), le !•' janvier 1810, mort à Cairo, le 21 juin 186Î. Ingénieur du plus grand mérite, il fut le premier constructeur des ponts en fil de fer et fit le plan de celui du Niagara. Il prit part à tous les travaux importants concernant les voies ferrées et la navigation des fleuves. Au début de la guerre^ il soumit au ministre de la marine ses idées sur l'emploi de <( rams » (béliers) dans les rivières. Repoussé, il s'adressa au ministre de la guerre, qui le nomma colonel du génie et le chargea d'exécuter ses propositions. Ellett transforma des vapeurs de rivière en a rams » qui rendirent d^excellents services ; blessé mortellement devant Memphis, il mourut, quelques jours après, à Cairo ; son frère, Alfred W. Ellett, lui succéda, puis remit le commandement k son neveu, Charles Rivers Ellett quand on lui donna une brigade dans Tarmée de terre.

Le colonel Charles Rivers Ellett, fils de l'organisateur de la flottille, commanda, comme lui, la brigade marine du Mississipi ; il avait commencé des études médicales, mais abandonna tout pour servir sous les ordres de son père. Promu colonel à la mort de celui-ci, il se distingua par son audace, força le passage devant Yicksburg, croisa quelque temps entre cette place et Port-Hudson; lors de l'échouage de son navire The Queen of the West, sous le feu du fort de Russey, le colonel Ellett se sauva, au fil de Teau^ sur une balle de coton.

A Tarmée de TOuest, on faisait le plus grand cas du jeune officier qui mourut, presque subitement^ le 23 octobre 1864, d'un accès pernicieux ; il atait vingt «deux ans.

as CHAPITRE VI.

La population consternée n'avait attendu, ni le départ de Lowell ni la venue du vainqueur pour céder aux suggestions de la frayeur la plus déraisonnable. Les navires en construction furent livrés aux flammes, les « blockhade-runners » amarrés aux quais eurent le même sort, sans que nul pensât à les sauver en leur faisant remonter la rivière ; les balles de coton, d'immenses approvisionnements de munitions, de vivres, n'échappèrent pas à la destruction générale. Dans cet affolement, on faillit mettre le feu à la ville devant laquelle Farragut mouilla ses bâtiments, le 25 à midi. Trois jours après. Porter recevait la capitulation des forts investis par les troupes de Butler, qui prit, le 2 mai, le gouvernement de la Nouvelle-Orléans.

Farragut n'avait qu'à moitié réussi dans ses relations avec le conseil élu de la cité. Abusant de l'absence du corps de débarquement, les autorités civiles outrepassèrent les droits du vaincu en répondant aux justes demandes du commodore par une diplomatie qui frise la mauvaise foi. Ennuyé de leur duplicité, ce dernier rompit toutes relations :

t( Messieurs, vos intentions, si je les comprends bien, étant de ne pas amener le drapeau de la Louisiane flottant sur Fhôtel de ville, et mes ofQciers ayant été maltraités, quoique se présentant sous pavillon parlementaire, pour communiquer avec les autorités, je vous ai informés, par ma lettre du 28 de ce mois, que la population, en persévérant dans cette ligne de conduite, pouvait, à un moment donné, attirer le feu de mes navires sur la ville.

« Vous avez voulu voir, dans ces déclarations, un projet arrêté de tuer vos femmes et vos enfants. Votre lettre est si injurieuse qu'elle terminera notre

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LA NOUVELLR-ORLÉANS. 149

(( correspondance ; dès l'arrivée du général Butler, je « lui remettrai la ville et reprendrai mon service de « marin.

« Très respectueusement, etc

« D. Farragut » (30 avril 1862).

Avec Butler, ce fut bien plus grave ; les démêlés de rirascible gouverneur avec les habitants sont devenus légendaires ; assurément les autorités et la population montrèrent peu de sympathies pour les fédéraux; leurs procédés manquèrent de franchise et de courtoisie, parfois même de convenance; mais Butler ne fut pas sans reproches ; il avait, dès le début, versé de rhuile sur le feu. L'ordre général n® 25, du 9 mai 1862, huit jours après son entrée en fonctions, donne un spécimen de ses aimables dispositions envers les classes dirigeantes.

« Le général en chef a eu connaissance de Thorrible « misère dans laquelle se trouvent les classes ouvrières « de cette ville.

« Il a déféré à toutes les demandes des autorités « civiles et prescrit, pour nourrir les habitants, toutes « les mesures dont Texécution a été sollicitée. La « situation ne s'est pas améliorée; la faim n'atteint « pas les riches et les puissants, les chefs de la rébel- (c lion, qui ont allumé la guerre et s'efforcent de la w continuer, sans égards pour les pauvres affamés, les « ouvriers, leurs femmes et leurs enfants. Ne s'arrè- « tant pas aux souffrances de la population, ils ont, « pour le service des armées confédérées, ordonné ou «toléré l'enlèvement des denrées alimentaires, depuis « l'arrivée des troupes fédérales.

« De la place Lafayette, où se trouvent leurs habita- « tions, ils ont fait un dépôt de vivres et de munitions « de guerre pour les armées rebelles et non de pro vice sions pour leurs voisins pauvres.

« D'accord avec la lie du peuple, les joueurs, les « paresseux, les voleurs, ils ont détruit le sucre et le « coton susceptibles d'être échangés contre du pain « pour les travailleurs et les bons citoyens ; ils ont rendu « Texistence plus coûteuse en discréditant le papierce monnaie émis par eux, tandis qu'ils ont levé le pied ^ « emportant le numéraire, les fonds appartenant aux « Etats-Unis, aux banques, dérobant le bien des bonce notes gens de la Nouvelle-Orléans pour les laisser « ruinés et en danger de mourir de faim. Plusieurs « d'entre eux se sont dérobés à la justice ; d'autres, <( leurs associés, osent rester, se sentant trop petits, « trop insignifiants pour encourir des représailles de « la part du gouvernement des Etats-Unis.

« Ils ont trahi leur pays.

« Ils ont falsifié toute vérité.

« Après avoir forcé les enfants des pauvres gens « à combattre pour leur cause, en qualité de soldats, « pendant qu'ils nommaient officiers leurs fils et leurs (( neveux, ils se sont montrés incapables de défendre « l'Etat dont ils s'étaient emparés.

« Ils ne peuvent protéger ceux qu'ils ont ruinés, « mais les ont laissés en butte aux sévices d'une popu- « lace déchaînée.

« Pour la plupart, dénués de ressources, ils ont pillé, « volé, détruit les biens de ceux qui possédaient, enlevant

^ Sloped, mot d'argot dans cette acception. Le style de utler ne brille point par la distinction.

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aux enfants leur dernier sou, aux vieillards leur

dernière espérance.

« Hommes de la Louisiane, artisans, propriétaires,

marchands et citoyens des Etats-Unis ou de toute autre nationalité, combien de temps encore supporterez-vous ces méfaits et resterezrvous, faute d'énergie, les serfs de ces meneurs ?

« Les Etats-Unis ont envoyé des forces de terre et de mer pour combattre et subjuguer les armées rebelles. Nous trouvons des masses fugitives, une crise commerciale factice, une populace ivre, des citoyens mourant de faim avec leurs femmes et leurs enfants. Notre devoii* est de rappeler les fuyards, punir les coupables, chasser les ivrognes, nourrir et protéger les abandonnés. »

Après d'aussi virulentes excitations, l'aristocratie de naissance ou d'argent ne pouvait qu'exécrer Butler ; sa proclamation est un véhément appel aux plus vils instincts de la multitude. Habileté politique, dirat-on ; tous les moyens sont bons qui ruinent l'ennemi ; cependant, jusque-là, les généraux d'armée comptaient plutôt sur leurs soldais que sur Témeute et, si de semblables procédés furent introduits ultérieurement dans la guerre moderne, à Butler revient, sans conteste, la gloire de les avoir découverts.

En matière d'argent, il n'était pas moins résolu.

« Je suis venu pour reprendre et réoccuper, en « général et en particulier, toutes les propriétés des « Etats-Unis, de toute nature et de tout nom. » Il fît saisir, chez le consul des Pays-Bas, une forte somme en espèces qu'il supposait appartenir au gouvernement confédéré ou devoir être dépensée pour la rébellion. Le corps consulaire lui adressa d'énergiques réclamations

122 CHAPITRE VI. i

(10 mai 1862), qui motivèrent une verte réponse. Butler fut encore plus insolent que dans ses proclamations; il dut cependant lâcher prise (fin août), Taffaire ayant été portée devant le Président par les chancelleries.

Le général unioniste agissait en véritable dictateur, d'autant plus rogue qu'il avait moins fait pour la conquête ; mais le propre des tyrans est de vouloir être aimés. La population de la Nouvelle-Orléans montrait peu d'empressement ; les femmes, plus exaltées, protégées par leur faiblesse, ne dissimulaient pas leur aversion pour les soldats de l'Union. — Saluerez-vous ce factionnaire, s'il vous porte les armes, disaient des dames se promenant au bras d'officiers étrangers en uniforme ? — Certainement, s'il me rend les honneurs militaires. — C'est bien, je vous rejoins. Et, quittant leur cavalier, elles prenaient l'avance, ramenant leurs robes comme au contact d'un animal immonde, quand elles passaient devant le Yankee. Dans le peuple, on allait plus loin, et ce n'étaient pas toujours des roses qui tombaient sur les troupes défilant dans les rues.

On avait mis en prison les hommes criant vive Beauregard ! Que faire contre les femmes ? L'ordre général no 28 y pourvut.

15 mai 1862. « Des officiers et soldats des Etats-Unis ayant été en butte à des insultes répétées de la part de femmes se déclarant dames de la Nouvelle- Orléans, bien qu'ils eussent observé l'abstention et la courtoisie les plus scrupuleuses, j'ai décidé que toute personne du sexe féminin insultant, par ses gestes ou son attitude, les officiers et soldats fédé- « raux, ou manifestant du mépris à leur égard, sera « considérée et pourra être traitée comme une femme « publique faisant son métier dans la rue. »

C'est vif et peu logique, les créatures de l'espèce n*insultant généralement pas les gens, au moins pour commencer. L'ordre souleva des clameurs unanimes. Le maire, John T. Monroë, se fit Tinterprète de l'indignation générale, dans une lettre assez vive; il fut révoqué, puis envoyé au fort Jackson. Après une scène de violences, Butler expliqua ses intentions; Monroë retira sa lettre; mais l'émotion fut vive au dehors. Beauregard mit la proclamation à l'ordre du jour de l'armée de l'Ouest, les journaux confédérés la répandirent dans toute l'Europe, et l'opinion fut sévère pour le général qui faisait la guerre aux femmes.

Peu de temps après, une exécution politique produisit le plus mauvais effet : William B. Mumford fut condamné à mort pour avoir halé bas et déchiré un pavillon fédéral hissé sur un monument publie. Le gouverneur refusa de faire grâce ; le malheureux patriote fut exécuté au milieu d'un concert de malédictions contre « Beast-Butler ». Ces rigueurs n'étaient pas faites pour calmer les esprits.

Butler semble, du reste, aigri jusqu'à la démence ; le bruit de ses emportements arrive jusqu'à Washington. De nombreux différends avec les consuls étrangers lui attirent l'invitation d'être plus circonspect ; il n'en tient cdmpte; sa correspondance hautaine dédaigne les formules diplomatiques; il est en conflit perpétuel avec les représentants des gouvernements étrangers. Il devenait urgent d'aviser ; en septembre, on avait envoyé le général Lewis G. Arnold* pour commander les troupes, espérant que Butler, moins occupé, deviendrait moins nerveux ; il n'en fut rien ; on songea, dès lors, à le remplacer. Banks, un autre (c général civil », lui succéda (14 décembre 1862) ; plus conciliant, il trouva un modus vivendi à peu près con-

424 CHAPITRE YI.

venable avec ses administrés. La tâche n'était point facile, du reste, et la Nouvelle-Orléans semble avoir porté malheur à tous ses commandants militaires. Butler faillit y perdre sa fortune politique et y laissa de notables lambeaux de sa considération ; Banks s'est imparfaitement relevé de ses mésavenlures financières ; son prédécesseur, plus adroit, parvint à remonter sur le tremplin politique ; mais on assure qu'aux jours de ses plus grands triomphes oratioires, on entendit maintes fois murmurer, autour de la tribune, le sobriquet insultant infligé par les dames de la Louisiane à leur brutal persécuteur.

Après la guerre, Sheridan fut peu goûté de la population ; Andrew Johnson le désavoua pour avoir abusé de rétat de siège ; neuf ans après, ce fut pis encore ; il fallut recourir à Tintervention des troupes afin de ramener le gouverneur élu, chassé par les habitants. Les passions politiques sont vives dans la cité des planteurs ; plus que toutç autre, elle a souffert de la défaite et il serait peut-être téméraire d'affirmer que les rancunes, aiguisées par le patriotisme local, sont aujourd'hui complètement oubliées.

Le propre des gouvernements démocratiques est leur indifférence à l'égard des individualités. Peut-on dire que ce soit un mal ? L'attachement de Louis XIV pour Villeroi faillit perdre la France ; l'amitié de Louis- Philippe pour son ministre lui coûta son trône. Peutêtre les foules sont-elles dans le vrai en changeant l'instrument qui ne répond pas à leur attente et quelquefois leur ingratitude n'est qu'une exacte perception des circonstances. Malheureusement elles manquent souvent de patience, exigeant la satisfaction immédiate de leur désir ou de leur intérêt, sans accorder au général malheureux l'occasion d'une revanche.

Mac-Clellan ne se releva pas de son insuccès en Virginie : toutes les sympathies se tournèrent vers Pope qui, après la prise de l'îlot n® 10, devint immédiatement grand favori.

Le général se prêta, de fort bonne grâce, à l'engouement de la foule. Sa tapageuse entrée en scène le dépeint tout entier; c'est un modèle d'orgueil naïf et de dédain pour ses prédécesseurs :

« Aux officiers et soldats de l'armée de Virginie. « Par ordre spécial du Président, je prends le com-

426 GHAPITBE VII.

« mandement de cette armée. J'ai passé quinze jours « à étudier vos campements, votre condition, vos « besoins, à préparer des opérations actives, à vous « placer dans une situation permettant d'accomplir « notre mission. Ces travaux préliminaires sont pres- « que terminés ; vous allez bientôt rentrer en cam- « pagne. Comprenons-nous bien. Je vous arrive de « l'Ouest, où nous avons toujours vu le dos de Ten- « nemi; je viens d'une armée uniquement préoc- « cupée de chercher l'adversaire et de le battre quand H elle l'a trouvé, dont le système a été d'attaquer « et non de se défendre. Une seule fois nos armées « de l'Ouest ont été contraintes à la défensive. Je « présume avoir été envoyé ici pour continuer les « mêmes errements et vous mener à l'ennemi. J'ai « l'intention de le faire, et sous peu. Vous brûlez, j'en (( suis assuré, de courir à la gloire que vous méritez ; « je ferai mes efforts pour vous donner l'occasion de « l'atteindre. En même temps, je vous prie de renonce cer à certaines phrases que je regrette de trouver « très en vogue parmi vous. J'entends continuellement « parler de fortes positions, de lignes de retraite, de « bases de ravitaillement. Abandonnons de telles idées. « La plus forte position qu'un soldat puisse désirer « est celle d'où il peut, le plus facilement, s'avancer (( vers l'ennemi. Etudions la ligne de retraite probable (( de nos adversaires, sans nous occuper de la nôtre. « Regardons devant nous et non derrière ; succès et « gloire sont à l'avant-garde, honte et deuil se cachent « à l'arrière-garde. Pratiquons ces principes et je vous « certifie que nos drapeaux verront plus d'un beau « jour et que vos noms seront à jamais révérés par « vos concitoyens. » (4 juillet 1862.) D'une courtoisie douteuse à l'égard de Mac-Clellan,

dont on avait blâmé le changement de base, ces fanfaronnades étaient agrémentées de déclarations insolites, relativement à l'esclavage et à la manière de traiter les habitants sur le théâtre des hostilités; elles motivèrent une protestation indignée du général Lee au ministre de la guerre fédéral; en suite de quoi, Pope fut prié de mettre une sourdine à ses grands airs de bravoure.

Le premier résultat de la nomination du nouveau général en chef fut la démission de Fremont, qui refusa de servir sous les ordres de son ancien subordonné ; on le remplaça par Franz Sigel et Pope se mit en devoir de conduire à la victoire les trois corps magistralement battus par Jackson dans la vallée de la Shenandoah. Halleck ne pouvait être dupe des bruyantsr dehors de son protégé ; il avait, assure-t-on, percé à jour son insuffisance présomptueuse ; mais, en provoquant sa nomination, il céda, paraît- il, à des considérations d'ordre purement personnel. Le « Carnot Américain » se complaisait trop dans ses combinaisons stratégiques pour ne pas rechercher un instrument dont l'énergie bien connue se laisserait diriger aveuglément par les ordres émanés de Washington. Dans ces conditions, le succès lui semblait infaillible; il avait, de ses propres talents, une trop haute idée pour que la certitude d'être obéi ne lui parut pas le gage assuré de la victoire ; jusque-là, on ne peut l'accuser d'avoir manqué de patriotisme.

Mais, dit-on, le commandant en chef des armées fédérales obéissait à des mobiles beaucoup moins désintéressés. Pope lui plaisait surtout en raison de ses opinions outrancières en matière d'esclavage, opinions maintes fois exprimées, qui l'avaient posé en antagoniste déclaré de M ac-Clellan, infiniment plus modéré. Or si.

pendant que ce dernier marcherait sur Richmond, Pope faisait, par le Nord, une puissante et brusque irruption, les deux mouvements pouvaient réussir et les généraux se joindre sous les murs de la capitale confédérée. Il y avait bien des chances pour que de graves dissensions prissent naissance du contact forcé de caractères aussi dissemblables. Le cas échéant, un seul médiateur était en position de manger Thuitre, laissant aux plaideurs les écailles. Le commandant en chef des armées de l'Union quittait son cabinet, pour mettre d'accord les deux adversaires en les subordonnant à son autorité suprême. Il se voyait déjà le pacificateur du pays.

Pour un soldat, c'était assez finement raisonné ; malheureusement tout Téchafaudage reposait sur une pointe d'aiguille. Le plan reçut un commencement d'exécution. A peine installé. Pope est lancé en avant avec ses trois corps d'armée; le 17 juillet 1862, occupation d'Orange-Court-House, près Gordonsville, importante position sur les voies ferrées de la Virginie. On avait marché mollement, sans trop se garder, sans rencontrer de résistance. A Richmond, Lee s'occupait de réorganiser ses troupes fortement éprouvées par les combats de la fin de juin; il sentait, d'ailleurs, sa capitale sérieusement menacée par l'établissement, sur le James, d'une armée de 90,000 hommes. Aussi, considérant tout autre objectif comme secondaire, il gardait sous la main la presque totalité de ses forces, pour faire tête à une attaque jugée imminente. Pendant ce temps, Mac-Clellan s'épuisait à solliciter des renforts; en réponse, il reçut l'ordre d'évacuer la péninsule. Halleck renonçait à son plan de commander les deux armées et voulait faire tomber Richmond en renforçant ^ope de toutes les troupes disponibles.

Voyant que rien ne bougeait au Sud et que Tatlaque venue du Nord se poursuivait méthodiquement, Lee sentit la nécessité d*en retarder les progrès et de tâter sérieusement son nouvel adversaire. La mission échut à Jackson ; elle convenait admirablement à ses aptitudes.

Dès ce moment, la résistance, nulle jusqu'alors, se dessine vigoureusement ; le 18 juillet, Tavant-garde fédérale marchant sur Gordonsville est repoussée par les cavaliers confédérés. Pope, « qui n'a jamais vu que le « dos des ennemis, )* s'arrête court, se concentre péniblement et perd quinze jours avant de se décider à renouveler son attaque en force. Le délai permet à Jackson d'entrer en ligne ; la renommée grossit démesurément ses trois petites divisions; les témoignages intéressés des Virginiens lui prêtent des forces considérables ; Pope entend bourdonner à ses oreilles le sourd murmure des populations espérant un libérateur ; il recule sur le Rapidan. Ces manœuvres occupent la première semaine d'août : elles produisent mauvais effet à Washington, où l'on a pris au sérieux les promesses du général. Non content de cette reculade, Pope, ne discernant pas les intentions de Fennemi, veut se défendre sur tous les points, échelonne ses troupes le long du Rapidan, sur une ligne beaucoup trop mince pour ne point être percée. Jackson, de moitié moins fort, prend TofTensive, inquiète l'ennemi sur sa gauche, passe la rivière avec tout son monde et réussit à se faire attaquer, parle corps de Banks, sur un terrain de son choix qui lui donnait à peu près toutes les chances de succès. Le choc de Cedar-Mountain (9 août 1862) fut court, mais peu favorable aux fédéraux. Entre six et sept heures du soir, Banks fut repoussé sur toute la ligne; de sept heures à la nuit, Jackson, attaquant à

son tour, mit en déroute une brigadcj dont le général et 500 hommes restèrent entre ses mains.

Accourant au bruit du canon, Pope qui, on doit le reconnaître, n'avait pas ordonné l'attaque, arrêta la retraite de Banks espérant prendre sa revanche le lendemain. Il comptait sans le coup d'œil de Jackson ; à minuit, un feu violent éclata sur les fédéraux endormis et mal gardés, suivant leur coutume ; l'irruption soudaine des confédérés détermina un désordre affreux; des fuyards affolés coururent jusqu'à Culpepper. Jackson prenait des otages dans les armées de rUnion ; il envoya ses prisonniers à Richmond, pour le cas où Pope mettrait à exécution ses théories sur le droit des gens en temps de guerre. Nous sommes, on le voit, de plus en plus loin des forfanteries du début.

Ces échecs, cuisants pour Torgueil Yankee, n'avaient pas encore une sérieuse gravité ; mais, chefs de corps et soldats commençaient à ne plus comprendre ces marches incohérentes aboutissant invariablement à des mouvements de retraite La désillusion venait à grands pas, le découragement avec elle. Toujours l'exécution des ordres souffre d'une semblable situation. Pope, mal obéi, perdit un peu de sa robuste confiance en luimême. Trop orgueilleux, cependant, pour attribuer ces tiraillements à leur véritable cause, il commença par se plaindre de ses lieutenants ; extrême en tout, il dépassa toute mesure et la désapprobation tacite se convertit en hostilité déclarée.

Ce fut bien pis lorsque son commandement s'exerça sur des corps détachés de l'armée de Mac-Clellan. Habitués à des égards de tous les instants, à une grande latitude, à une inaltérable courtoisie, les généraux revenant de Virginie furent blessés des allures ultra-autoritaires de leur nouveau chef. La voix du canon, le

danger de la patrie calmèrent, pour l'instant, les susceptibilités froissées ; mais elles se réveillèrent plus aigres quand on vit Pope, battu, accuser un de ses officiers de trahison et le faire mettre en jugement. Aussi le vaincu de Mannassas ne laissa-t-il derrière lui ni sympathie ni regret ; son départ fut une délivrance pour tous et peut-être pour lui-même.

Les opérations, dont la résultante fnt le combat de Gedar-Mountain, permirent à Jackson de remplir la tâche que lui avait confiée son chef et d'éclairer le gouvernement sur rimportance des rassemblements ennemis parus dans le nord de la Virginie. En quittant Richmond, au début du mois d'août, il avait proposé de reprendre l'offensive dans la vallée de la Shenandoah, sa thèse favorite étant qu'il fallait défendre la capitaje confédérée sur la route de Washington ; il en avait déjà donné une brillante démonstration;, aussi, après Cedar-Mountain, demandait-il instamment des renforts, en vue de poursuivre ses avantages.

Lee avait pleine confiance dans la perspicacité de son lieutenant. Il ressort des journaux unionistes que, dès le 5 août, les troupes opposées à Mac-Clellan sur le James fournirent des détachements acheminés vers le Nord. Les ennemis du « Petit Napoléon » prétendent qu'il s'aperçut de la manœuvre et négligea d'en profiter. L'assertion, vivement soutenue, a été, en somme, fort imparfaitement prouvée. Il est toujours facile, mais peu concluant, de raisonner sur les faits accomplis, les discussions a posteriori ne tenant généralement aucun compte des mille incidents journaliers dont se forme la plus grosse part de l'aléa. En outre, Mac-Clellan avait reçu du Président Lincoln l'ordre impératif de ramener son armée au nord du Rappahannock. Quand il l'exécuta, il ne restait plus devant

lui qu'un rideau de troupes ; il revint, sans être inquiété, par Williamsburg et Yorktown, repassant silencieusement sur les champs de bataille si mouvementés deux mois auparavant.

Le 20 août 1862, le dernier de ses soldats débarquait à Alexandria ; Sumner, Franklin, Porter, Heintzelman rejoignaient Tarmée de Nord- Virginie ; Mac- Clellan, sous prétexte d'organisation de nouvelles troupes, était laissé à la tête de quelques compagnies.. Quant à Pope, il avait continué ses opérations en repassant le Rappahannock; le 17 août, pour la première fois de la campagne, il voyait juste ; les confédérés étaient en force de l'autre côté de la rivière. Lee venait de rallier Jackson.

Les deux armées étaient à peu près d'égale force ; s'il y eut un faible avantage, ce fut en faveur du Sud ; Lee avait pris ses mesures pour réunir de 70,000 à 75,000 hommes sur le champ de bataille après sa jonction avec Jackson ; il résulte des rapports de Pope qu'il avait 60,000 combattants et en attendait au moins 15,000 d' Alexandria. Pour atténuer sa défaite, il n'a pu nier des chiffres officiels, mais il a tendu au même but en grossissant, outre mesure, les effectifs de son adversaire.

Le 22 août 1862, la toile se lève sur le drame qui doit conduire l'armée Sudiste aux portes de Washington. Suivant .son habitude, Lee partage ses troupes en trois commandements : Jackson, une vingtaine de mille hommes ; Longstreet, 35,000 environ ; Hill, une petite réserve de 10,000 à 15,000. En rideau, Stuart, ses cavaliers et l'artillerie attelée.

Première opération : Stuart, avec 2,000 hommes, surprend un gué de la rivière, se lance au travers des positions fédérales, arrive à Caltlett's Station, tombe à

rimproviste sur les troupes de garde au quartier général, enlève la correspondance, les cartes, les effets personnels de Pope et revient, sain et sauf, après avoir vivement inquiété Tennemi. Le général en chef échappe à la surprise par un hasard qui Ta retenu, hors de sa tente, pour une reconnaissance. Mettant en pratique sa déclaration fanfaronne, il avait, ce jour-là, « son quar- « tier général sur la selle de sa monture ». Dans le camp unioniste, on se demande, avec étonnement, si de semblables coups de main vont se renouveler ; le résultat matériel de la surprise n'est pas considérable ; par contre, Timpression produite atteint de sérieuses proportions; elle enlève toute assurance à des généraux doutant déjà du commandement suprême.

Du 23 au 27, Lee fait tâter les positions ennemies le long du Rappahannock ; le corps de Longstreet s'agite beaucoup, comme pour essayer de passer la rivière ; Pope promène ses divisions d'un point à un autre, tout heureux de résister à des attaques qui ne semblent pas avoir été poussées bien vigoureusement ; son armée se fatigue sous une pluie de contre-ordres. Ces tâtonnements, peu habituels à Lee qui, d'ordinaire, se jetait brusquement sur son objectif, n'éveillent aucune défiance chez le général de l'Union. Pendant que Longstreet amuse le tapis, Jackson a disparu; il est parti avec trois divisions, ses anciens soldats de la Shenandoah, n'emmenant que son artillerie et les chariots nécessaires au transport des munitions. Il remonte la rive droite du Rappahannock, pénètre dans des contrées épargnées jusque-là par la guerre, vit plantureusement sur le pays et se trouve, le 25 au soir, de l'autre côté de la rivière, à Salem, sur les derrières de Pope. Le lendemain, il continue à descendre le long de la voie ferrée, puis, obliquant à droite, en se rapprochant

des fédéraux, se montre k Bristow, où il capture un train d'approvisionnements.

Pope prétend avoir deviné la marche de Jackson, auquel il attribue généreusement 25,000 hommes et avoir prescrit à une division venant d'Alexandria de s'opposer à ses progrès. Les contemporains n*ont guère ajouté foi à cette excuse tardive et, vraisemblablement, l'histoire fera comme les contemporains.

Le 27, plus de doutes; Bristow en flammes prouvait, d'une manière indiscutable, que les chemins de fer, sur les derrières de Pope, étaient aux mains de l'ennemi, prenant à revers la ligne du Rappahannock. Jackson avait brillamment atteint son but. Il aurait pu, après cette course hardie, repasser le Mannassas-Gap et rejoindre Lee avec un riche butin ; mais les généraux Sudistes visaient plus haut ; ils voulaient déplacer le terrain de la lutte et livrer bataille presque sous les murs de Washington ; ce qui pouvait doubler un succès militaire d'une importante action politique.

Il fallait, pour cela, que Longstreet et Hill, remontant jusqu'aux gués du Rappahannock, vinssent déboucher, à leur tour, par le Mannassas-Gap, sans que les fédéraux pussent mettre obstacle à cette marche de flanc de toute une armée.

Aussi, quelque danger qu'il puisse courir, Jackson continue sa marche en avant pour éloigner l'ennemi du précieux défilé ; de Bristow il se porte sur l'embranchement de Mannassas-Junction, où il fait de riches captures. Le soir du 27, il brise un essai de résistance de la brigade Taylor, dont le général est tué, incendie les magasins fédéraux et ravitaille ses troupes fatiguées ; puis, il concentre sa petite armée, fort aventurée entre les troupes venant d'Âlexandria et le gros de l'armée de Pope. Ewell, laissé en arrière, rejoignit à

grand'peine après un combat assez vif livré, dans la nuit du 27 au 28, à Mac-Dowell qui marchait au Nord pour couper les confédérés des montagnes Bleues. Jackson sentait bien que Pope ne pouvait tarder à se rapprocher de Washington et tendait à intercepter le Mannassas-Gap, seul passage, à travers le Blue-Ridge, ouvert aux corps de Longstreet et de Hill venant au secours de leurs compagnons d'armes. Là se jouait le sort de la campagne : une scène à deux personnages que Ton pourrait intituler : « Il faut qu'une porte soit (( ouverte ou fermée. »

• Toutes les manœuvres des jours suivants n'ont qu'un but : tenir la porte ouverte ou la fermer. Jackson pouvait, à la rigueur, gagner promptement le Mannassas- Gap, s'y barricader et, avec ses 18,000 hommes, braver les attaques de l'armée fédérale; combinaison peu féconde en résultats, qui réduisait son audacieuse incursion aux modestes proportions d'un « raid » des trois armes. Pour que ses opérations portassent réellement coup, il fallait que Lee abordât les fédéraux sur le terrain de son choix, entre les montagnes et la capitale. Si Jackson se mettait en travers du Mannassas- Gap, les troupes de Lee n'avaient plus l'espace de se déployer au delà du Blue-Ridge ; il fallait donc couvrir non seulement le défilé, mais le terrain nécessaire au développement de l'armée Sudiste. Stonewall avait besoin de toutes les ressources de son génie militaire pour résoudre un problème aussi compliqué ; il dénoua la situation avec une remarquable dextérité. Se gardant bien de s'engager avec le gros des troupes unionistes, il côtoya l'ennemi, sans refuser précisément la bataille, mais ayant bien soin de ne risquer aucune action générale. Il atteignit ainsi, sur le théâtre de la première bataille de BuU-Run, des positions lui per-

mettant de résister à des forces très supérieures et de menacer le flanc d'une armée se dirigeant sur le Mannassas-Gap, défendu par une petite brigade confédérée. C'était la fameuse théorie des attaques de flanc, préconisée par Pope au début, et retournée, contre lui, avec un merveilleux à-propos. Ces opérations délicates ne s'accomplirent pas sans quelques froissements. Le 28 au soir, la colonne fédérale de gauche avait un engagement assez vif avec l'aile droite de Jackson, prélude, pour le lendemain, d'une action que Pope espérait rendre décisive. 11 semblait avoir complètement oublié les troupes de Lee accourant, à marches forcées,* de l'autre côté des montagnes.

Le général Sudiste serait-il enlevé avant l'arrivée des secours ? Le problème fut posé pendant toute la journée du 29. Jackson avait disposé ses trois petites divisions derrière les remblais de la voie ferrée ; Porter, d'après les ordres de Pope, devait tourner la droite des lignes confédérées, que Mac-Dowell et Sigel allaient aborder de front. Comme toutes les instructions données pendant le cours de cette malheureuse campagne, les ordres que reçut Porter manquaient de précision et, affirma le principal intéressé devant la commission d'enquête, étaient inexécutables en raison de la distance à parcourir. Par suite d'embarras dans la marche des colonnes, la diversion de laquelle dépendait la victoire ne fut pas exécutée et Jackson repoussa toutes les attaques. Cependant, son infériorité numérique ne lui permettait pas de recommencer l'épreuve, le lendemain, dans les mêmes conditions ; il dut se rapprocher du défilé tant convoité, à portée duquel s'étaient établis quelques régiments ennemis. Ses vétérans effectuèrent une retraite superbe, infligeant de rudes pertes aux troupes qui les serraient de trop près; un détachement

fédéral occupa même le Mannassas-Gap ; c'était une avant-garde isolée de tout soutien. Pope chanta victoire, envoyant à Washington des télégrammes triomphants. L'illusion dura peu ; le soir même du 29, le général Rickett, Tun des brigadiers de Jackson, après avoir repris le défîlé, donnait la main aux colonnes de Longstreet.

La partie changeait de face ; les troupes, qui avaient résisté tout le jour à, des forces plus que doubles, étaient en superbe condition; les corps venant à leur secours, enflammés mais non épuisés par une longue marche, débordaient d'enthousiasme. Lee arrivait, acclamé par ses soldats, fiers de leur général. Pope, sans prestige, discrédité, presque à bout de vivres et de munitions, en discussion avec Mac-Clell&n pour son ravitaillement, allait mener au combat des troupes découragées, éparpillées à de grandes distances. L*issue de la bataille n'était pas douteuse.

Dans la matinée du 30, Jackson recommence la lutte, pendant que Longstreet se déploie sur sa droite, pour déborder l'armée fédérale. Il atteint, vers midi, les positions qui lui étaient assignées sur le flanc de l'ennemi. Jackson, qui a tiraillé jusque-là, prend sérieusement l'offensive et combine avec lui ses mouvements. Sous celte double et irrésistible pression, les fédéraux cèdent, après une vigoureuse réôistance. Blessé au vif par les reproches de son chef, Fitz-John Porter montre la plus grande énergie et laisse le tiers de son monde sur le terrain. Ëfibrt inutile : à la nuit, l'armée de Pope tourbillonnait, dans le plus grand désordre, vers Gentreville. Le vainqueur ne put la poursuivre; ses troupes, depuis huit jours, marchaient ou combattaient sans relâche.

On a reproché au général confédéré son arrêt sur le champ de bataille de Mannassas. La critique ne sem-

ble pas fondée. Les Sudistes avaient peu de munitions ; ils étaient écrasés de fatigue, éprouvés par de sanglantes actions et allaient se heurter à 20,000 hommes de troupes fraîches, que Franklin et Sumner amenaient d'Alexandrîa. La poursuite immédiate était-elle possible dans ces conditions ?

Lee crut devoir s'arrêter ; dans l'autre camp, certains généraux réclamaient instamment la reprise de la lutte. Leur avis ne prévalut pas auprès de Pope, démoralisé par son désastre. Les caractères extrêmes passent, sans transition, de Taveugle confiance au plus complet abattement.

Ainsi qu'il arrive toujours en pareille circonstance, la confusion s'accrut avec le temps ; les fédéraux étaient plus découragés, le l®** septembre, qu'au lendemain de la bataille. Quand Jackson manœuvra sur leur gauche, une cohue d'hommes sans armes, de voitures, de caissons, de pièces d'artillerie encombra les routes conduisant à Washington.

Peu à peu, ce vertige de retraite gagne les corps restés intacts ; on trouve difficilement le moyen de former des arrière-gardes résolues à disputer le terrain.

Pope se retire sur Fairfax ; là, dans la nuit du l®*" au 2 septembre, a lieu un conseil de guerre au cours duquel le général en chef, sentant qu'il n'a plus la confiance de personne, propose de se réfugier sous le canon de la capitale. Tous ses généraux, consternés de l'état des troupes, se rallient à son avis ; seuls, deux hommes s'opposent à ce qu'ils nomment une fuite honteuse ; le vieux Sumner qui, le soir de Mannassas, avait amené 20,000 hommes avec lesquels il proposait de recommencer l'action, redresse fièrement sa tête blanche et déclare ne point désespérer du succès. Quant

PREMIÈRE INVASION DU MARYLAND. i?9

à Keamey, il appuie chaudement l'avis de son ancien colonel du Mexique, prétendant que rien n'est perdu tant que Ton a le cœur haut , la ferme résolution de résister ; que la position de Chantilly est forte et qu'on peut y arrêter Tennemi. Ils allèrent même plus loin, disent les historiens militaires contemporains, en proposant de se jeter sur le flanc de Jackson pour essayer d'enlever une de ses divisions. Ils assuraient que le soldat, plus éprouvé par une longue retraite que par les pertes énormes qui Pavaient accompagnée, reprendrait courage s'il voyait se développer un plan de résistance énergique et surtout facilement compréhensible. A califourchon sur une chaise, près d'une table où l'on avait déployé une carte des environs, Keamey ponctuait son discours, haché d'interjections, pas toutes parlementaires, en déchiquetant, de la seule main qui lui restât, le dossier de son siège et rééditait, de phrase en phrase, le mot fameux de Danton : « De Taudace, encore de l'audace î »

Ce n'était, à coup sûr, ni discipliné ni de nature à rehausser l'autorité morale du commandant en chef; d'autant plus que, pendant toute la durée de la lutte, le secret des conseils de guerre fut toujours plus ou moins éventé par les reporters, pullulant autour des états-majors. Cette scène fît le tour des journaux, qui saisirent Toccasion pour traîner Pope aux gémonies ; mais Kearney racheta noblement son indiscipline par sa mort héroïque dans les plaines de Chantilly (2 septembre 1862). Sur le même champ de bataille tomba également Isaac Stevens, l'un des plus brillants divisionnaires, l'un des plus nobles cœurs de l'armée fédérale.

Pendant que ces hommes de dévouement se faisaient tuer, leur général en chef disparaissait de la scène.

Le 3 septembre 1862, Mac-Clellan recevait la communication suivante :

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