CRITIQUES DE LA CONDUITE DE BROGLIE
mise à rassembler l’armée, la retraite précipitée de Hirschfeld. Une femme (1), évidemment parente d'officiers supérieurs, se fait l'interprète de ces critiques malveillantes : « Tout prouve que le maréchal a perdu la tête à Melzungen, et qr2 dans ce malheureux moment, il a été trompé par de faux avis et a tout mal vu, car il est certain qu’on ne pouvait conserver la Hesse dès qu’elle était attaquée avec vigueur, mais on aurait pu faire une retraite plus honorable et moins coûteuse que n'est celleci. C'est bien pis que celle de la Westphalie, personne à l’armée ne sait encore la force des ennemis qui les suivent ; on fait des marches de nuit, on ne s'arrête nulle part; les hôpitaux ont tous été pris, beaucoup de canon est resté embourbé, les trainards sont immenses; de k0 bataillons que le maréchal avait rassemblés à Hirschfeld, je suis sûre qu'il n’en ramènera pas la moitié. Il a fait venir la cavalerie et ne l’a point attendue; un corps de 8.000 Impériaux était le 16 à Erfurt, devait se joindre le 17 à Stainville qu’on a rappelé le 16 sans lui laisser attendre ce secours; ces pauvres Impériaux auront de la peine à se retirer sans être coupés; les magasins tous brûlés ôtent la possibilité de rentrer pour dégager Cassel. Personne ne conçoit pourquoi on a mis tant de monde dans cette place; si ces 10.000 hommes qui y sont avaient joint le maréchal comme ils en ont eu le temps, grâce à la belle défense de M. de Narbonne à Fritzlar, il est certain qu'avec cette augmentation de troupes, le maréchal aurait pu tenir ferme à Hirschfeld et y attendre la cavalerie et les Impériaux, je pense que son grand malheur est de n'avoir eu personne avec lui, sa tête s’est trop échauflée. L'échec des Saxons est absolument un effet de l’imprudence du comte Solms, qui, au lieu de prendre la route que lui avait dictée Staiaville, s’est
(1) Lettre d’une inconnue, 26 février 1761. Archives de la Guerre,
allé embarquer dans une plaine; ce corps est presque détruit. Rougé s'était tiré d'affaire à Marburg, les ennemis ne paraissaient plus, mais il a eu ordre d'en partir pour Butzbach où il est avec 14.000 hommes. Quand cela sera joint ici au maréchal, peut-être tiendra-t-on ferme. » La lettre raconte l'incendie des magasins de Friedberg et mentionne les bruits sur Cassel : « Imaginez-vous quelle ridicule prétention on forme? C’est de faire une seconde Troie de cette place, elle doit tenir six mois, mais comme les vieux temps sont passés, on l'aura bientôt rendue. On a menacé les ennemis de brûler Cassel s’ils en appro- : chent, le petit comte en est très capable, mais cela ne les arrêtera pas : 10.000 hommes à prendre les consolera de la ruine d’une ville. » L'épitre se termine par un vœu pour le rétablissement de la paix : « Adieu, voilà de vilaines nouvelles, personne d’entre eux n'ose écrire les vérités; je suis curieuse quel parti prendra le maréchal, la paix me semble le seul remède à tout ceci. La confusion de ma lettre ressemble à celle de l’armée; on voit des fuyards passer ici à 10 et 12 de différents régiments tout pêlemêle, c’est ainsi que marche toute l’armée. »
Une retraite précipitée entraine des désordres, et il serait puéril de les nier ; mais au témoignage, peut-être hostile, que nous venons de citer, il convient d’opposer celui du prince Ferdinand qui consacre dans un rapport (1) au Roi, quelques lignes à l'éloge de son adversaire : « M. de Broglie fit cette longue retraite avec un ordre qui lui fait beaucoup d'honneur; l'affection que le soldat et l'officier lui portent également le seconda, et quoique marchant tous les jours et dans la fange jusqu'aux genoux, son armée ne laissa que peu de traînards après elle. » Pendant la première décade de mars, il y eut une période
(1) Rapport de Ferdinand au roi de Prusse, Wesel, juin 1763. Westphalen, V,p. 4.