‹ La guerre de Sept ans [microforme] (volume 2)Chapitre 166 sur 332 · DÉFAITE DES ANGLAIS · texte numérisé non relu

DÉFAITE DES ANGLAIS

pendant cette journée, se montra partout au premier rang et échappa aux balles par miracle, vola à l'endroit où se trouvait la Sarre et loua d’Alquier de sa désobéissance : « Vous avez rendu au Roi le plus grand service en refusant de faire demi-tour. Tenez encore cinq minutes, et je réponds de la victoire. » Puis il retourna à sa droite où le combat prenait une tournure favorable, L'avant-garde anglaise, après son premier succès, avait été mise en échec par les Canadiens de Montréal qui, excellents tireurs, s'étaient embusqués à l’orée du bois de Sillery. Sous la protection de leur mousqueterie, les bataillons de ligne et de la marine se formèrent rapidement et, se portant en avant, recouvrèrent le terrain perdu. On se fusilla de part et d'autre à bonne portée; mais les premiers échelons battus de l'armée britannique, dans leur recul désordonné, s'étaient répandus sur tout le front de bataille ; non seulement, ils gênaient le tir de leur infanterie, mais ils masquaient l'artillerie et l’empêchaieut &e continuer un feu qui avait été jusqu'alors très meurtrier pour les Français. En vain Murray et ses brigadiers essayèrent-ils de rallier les fuyards, tous leurs efforts ne firent qu’augmenter la confusion.

Ce fut une attaque de flanc qui détermina la victoire. Lévis avait affecté deux brigades à ce mouvement; l’une, celle de la Reine, par suite d’un ordre mal compris ou mal transmis, se trompa de direction et resta inactive; mais la brigade de Royal Roussillon, sous la conduite du brave Poulhariès, suivie d’un détachement canadien, profita des accidents de terrain pour se glisser entre les falaises du Saint-Laurent et la gauche anglaise qui, descendue de ses hauteurs, se débattait dans la neige et la boue des basfonds. La ligne ennemie dépassée, Poulhariès fit faire à gauche à ses hommes et chargea à fond. Cet assaut imprévu eut une pleine réussite. Les Anglais, déjà ébranlés par la pluie de balles et par les boulets des trois canons,

que Lévis avait fait mettre en batterie, se crurent coupés de Québec et s’enfuirent en désordre s’abriter autour des blockhaus construits pendant l'hiver en avant de l’enceinte. Vainement les derniers bataillons de la réserve tentèrent d'arrêter la déroute; leur intervention tardive ne put rétablir la balance. La défaite de la gauche entraîna celle de la droite; sauf deux bataillons qui gardèrent leurs formations et couvrirent de leur mieux ie recul, toute l’armée britannique ne devint plus qu'une masse confuse dont la rentrée à Québec, au dire de l'historien auglais, Mante, ressembla bien plus à une fuite qu’à une retraite.

La bataille, qui dura deux heures, fut beaucoup plus longue et plus sanglante que celle du 13 septembre 1759; elle se termina par une victoire complète des Français qui eût été encore plus décisive sans l'erreur qui immobilisa la brigade de la Reine. Elle coûta cher aux deux parties : les pertes françaises totales, d’après les états officiels, se montèrent à 833 hommes dont une forte proportion d'officiers. Les vaincus furent encore plus éprouvés; leur déficit atteignit le chiffre de 1.100 tués, blessés ou pris; toute leur artillerie, composée de 22 canons, resta entre les mains des Francais. Bref, la bataille de Sainte-Foy où ces derniers eurent 14 0/0 et les Anglais 27 1/2 0/0 de leurs effectifs mis hors de combat, fut proportionnellement aussi meurtrière que les grandes actions européennes de la guerre de Sept ans et, à cet égard, peut être comparée aux batailles de Mandchourie entre les masses russes et japonaises.

Quant aux 200 ou 300 sauvages qui suivaient les troupes de Lévis, ils démontrèrent une fois de plus leur inutilité dans un engagement en rase campagne ; pendant la mêlée, ils ne bougèrent pas malgré les efforts que firent Les officiers coloniaux pour les entrainer; en revanche, aussitôt l'affaire finie, ils s'acharnèrent sur les cadavres et parfois sur les blessés, sans distinction de natio-

nalité, pour enlever les chevelures et s’en faire trophée, conformément à leur hideuse coutume.

À Sainte-Foy, les deux armées rivales firent preuve de courage et de ténacité, mais la palme appartient sans conteste à cette poignée de soldats français, à ces paysans canadiens qui se battirent en héros qui, presque sans canon, mal armés, mal équipés, surent prendre leur revanche sur les vétérans de Murray. C'est à bon droit que les descendants des combattants d'alors ont élevé, sans opposition de la part du gouvernement britannique — on pourrait dire sous son œil bienveillant — un monument commémoratif destiné à rappeler la #loirce de leurs ancêtres et le souvenir de l’ancienne patrie.

Parmi les officiers supérieurs qui saccombèrent ou furent blessés figurent les lieutenants-colonels Trivio et Trécesson, des bataillons de Berry, tous les deux blessés, le second mortellement, et le lieutenant-colonel d’Alquier dont nous avons raconté la conduite héroïque: les deux commandants des coloniaux, La Corne et Vassau, furent blessés tous les deux à la tête de leurs hommes. Au surplus, tout le monde fit son devoir; une mention spéciale est due aux Montréalais de Repentigny et aux Canadiens du régiment de la Reine, Ces derniers avaient été affectés à la défense de la redoute et du bois à l'extrémité droite de la ligne française; ils furent, comme le relate Murray, dépostés par la gaucheanglaise, mais sous la conduite énergique du capitaine Laas du régiment de la Reine, ils se ressaisirent, reconquirent le terrain perdu et participèrent à la charge de Royal-Roussillon contre le flanc de l’armée britannique.

Si l’on étudie avec soin les différents récits de l’action, on constate que l’armée francaise fut attaquée avant d’avoir pu se déployer, que le recul commandé par Lévis faillit tout compromettre, et que le succès définitif fut dû à l'initiative du colonel d'Alquier et à l'offensive pour

ainsi dire spontanée, prise par sa brigade. Ce mouvement se communiqua au centre, arrêta net l'élan des Anglais et donna le temps à Lévis d'exécuter la manœuvre de flanc qui décida du gain de la journée.

Bourlamaque écrivit (1) de son lit à Bougainville une relation dont le résumé est à citer : « Le chevalier est bien heureux; on ne peut pas s'exposer davantage. Il fait bon être parent de la Vierge (2), cela vaut mieux que de faire ses pâques. Quoique les troupes aient remis l'affaire d'’ellesmêmes et par leur courage, il a bien de l'honneur de son fait ; cependant les troupes en ont encore plus. »

Telle fut la bataille de Sainte-Fo: qui reproduisit, à quelques mois d'intervalle, les incidents et presque le décor de celle d'Abraham. Les rôles sont renversés : les Franco-Canadiens de Montcalm sont remplacés par les soldats britanniques de Murray; même terrain à quelques centaines de mètres près, mêmes dispositions, et même offensive aboutissant au même résultat, la déroute totale de l’assaillant. Là finit la comparaison, car les deux combats, malgré leur similarité, n'exercèrent pas, il s’en faut de beaucoup, une influence correspondante sur les événements contemporains. Tandis que la défaite de Montcalm eut pour conséquence la perte de Québec et infligea une blessure presque mortelle à toute la colonie, la victoire de Sainte-Foy ne fut qu’un épisode brillant, qu’un dernier rayon de gloire dans une lutte sans espoir.

Comme le prouvent les extraits de sa dépèche écrite le surlendemain de l’action, Murray ne chercha pas à déguiser la défaite, dont il avait-été le premier surpris : « Nous avons été malheureux, nous serons donc blâmés par tout le monde en Angleterre, mais je prends à témoin chaque

(1) Bourlamaque à Bougainville, Sainte-Foy, 3 mai 1760. Papiers de famille de Bougainville.

(2) La famille de Lévis prétendait descendre de la famille de la Vierge.

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