FINANCES DU CANADA
grossir chaque exercice et atteindre en 1754, dernière année de la paix, le chiffre de #.#66.000 livres remboursables à des échéances qui se prolongeaient jusqu'en 1757. En 1755, commencement de la guerre, l’on relève une augmentation fort explicable de 1.i :5.000 livres, mais dorénavant la progression sera effrayante : pour la période de 1756 à 1759 et pour les huit premiers mois de 1760, le débit total s'élève à 1° 2.455.000 livres sur lesquelles le trésor n'avait acquitté que 26.312.000 livres de traites, y compris l'arriéré de 1754; le solde, soit plus de 81 millions, était en souffrance. L'impossibilité de faire face à cette dette, tout en trouvant les fonds pour la continuation de la guerre continentale, occasionna la suspension de paiements de l'automne de 1759. Nous avons constaté l'effet désastreux que produisit au Canada la connaissance de cette mesure et le parti que tirèrent les Anglais de la banqueroute du gouvernement francais.
Jusqu'en 1754, les cartes et les billets d'ordonnance, qui constituaient pour ainsi dire la seule monnaie du pays, étaient échangeables chez le trésorier de la colonie qui fournissait tous les ans, au mois d'octobre, des lettres de change sur les trésoriers généraux en France, payables dans le premier semestre de l’année nouvelle. En 1754, l'intendant Bigot retarda les échéances de ces effets et à partir de 1755 en échelonna le remboursement qui fut fixé : le premier quart à l'année qui suivait le tirage, la moitié à la seconde année et le dernier quart à la troisième. Il en résulta une augmentation du change qui se traduisit par un renchérissement immédiat de 20 % sur les prix de toutes les marchandises et denrées locales. Au moment de la conquête, il y avait en circulation quatre sortes de billets au Canada, lettres de change, récépissés, cartes et ordonnances. Ces trois derniers qui représentaient le papier non transformé, subirent le contrecoup de la
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suspension de paiement. L'écart entre ces valeurs et les lettres de change fut tel que, pendant l'été de 1760, la vette d'eau-de-vie se vendit à Montréal au prix de 500 livres en ordonnances, alors qu'elle n’en valait que 80 en traites. Un rapport (1) présenté à l’occasion de l'enquête sur la légitimité du papier canadien donne un curieux exemple de la dépréciation de la monnaie fiduciaire. Un charretier, employé du munitionnaire Cadet, aurait gagné, pour travaux effectués depuis le mois de novombre 1759 jusqu'à la reddition de Montréal, une somme de 35 à #0.000 livres. « Il est, affirme le même rapport, des gens actuellement en France venant de Canada qui y ont gagné des lettres de change avec tant de facilité et pour des sommes si prodigieuses qu'ils en sont embarrassés; ils ont cherché à s'en défaire à tel prix que ce fût, parce qu'ils étaient sûrs qu'à tel prix qu'ils les escomptassent, ce qu'ils recevraient leur provenait de zéro; ils ont trouvé des personnes assez hardies ou assez peu consciencieuses pour en prendre à 75 jusqu'à 85 % de perte. J'en connais quelques parties qui ont été vendues à ces prix-là, etentres autre une de 230 à 240.000 livres par un seul particulier. Ses acquéreurs se présenteront sans doute à la vérification comme légitimes porteurs. » L'examen des dépenses du Canada donna lieu à deux procédures, l’une criminelle, l’autre financière. Aussitôt rentrés en France, l’intendant Bigot, le munitionnaire Cadet et plusieurs fonctionnaires de la colonie furent l'objet de poursuites ainsi que le gouverneur général et quelques officiers qui avaient été commandants de postes. Vaudreuil et ces derniers bénéficièrent d'ordonnances de non-lieu ou furent acquittés; les premiers au contraire, après une in-truction qui dura près de trois ans, furent
(1) Glemet, Mémoire pour servir à l'examen de la légitimité des lettres de
change et billets d'ordonnance provenant des dépenses du Canada, 2 janvier 1762, Archives des Colonies.