AJOURNEMENT DE L'EXPEDITION CONTRE BELLEISLE
Belleisle ; déjà le commandant du ccrps expéditionnaire, les régiments qui devaient en faire partie avaient été désignés et les transports demandés à la marine, enfin l'assentiment du Roi avait été obtenu. Au conseil intime tenu le 2 octobre, Pitt (1) défendit son concept; ses collègues lui firent une foule d'objections : la saison avancée, le danger de laisser l'Angleterre dégarnie de troupes, le temps qu'exigeraient les préparatifs. Le 11, seconde réunion (2); le commodore Keppel qu’on avait appelé à cause de son expérience de Îa localité, se prononca contre la tentative : les abords de l’ile manquaient de profondeur, les fortifications avaient été augmentées, de nouvelles batteries érigées; bref, à une époque de l’année aussi tardive, le débarquement et le siège présenteraient des difficultés sérieuses. Sur la motion de Pitt, il fut décidé d'en référer à l'amiral Hawke qui commandait l’escadre de blocus dans les parages du Morbihan. Newcastle, il est presque superflu de le dire, avait combatiu le projet qu'il trouvait déraisonnable, mais il hésitait sur le vote définitif : « Quand M. Pitt s’est butté à une mesure, comme il l’a fait dans le cas présent, il ne vous fera pas quartier, si on se met en travers. » L’attente de l’avis de Hawke fit perdre quelques jours; il fut nettement défavorable ; aussi, après en avoir pris connaissance, la majorité du cabinet se déclara-t-elle (3) contre l’exécution immédiate de l’entreprise qui fut en conséquence ajournée à un moment plus propice.
A peine cette résolution avait-elle été prise, que la mort sub:te de Georges II et les suites qu'elle entraina donnèrent d'autres préoccupations aux hommes d'État de la Grande-Bretagne. Nous extrayons de la Gazette
(1) Newcastle à Hardwicke, 3 ociobre 1760. Newcastle Papers (2) Newcastle à Hardwicke, 11 octobre 1760, Newcastle Papers. (3) Newcastle à Hardwicke, 18 octobre 1760. Newcastie Papers.
des Pays-Bas (1) le récit de l'événement qui eut lieu le 25 octobre, entre 7 et 8 heures du matin : « Après avoir pris son chocolat, il (le Roi) demanda quel était le vent et témoigna de l'inquiétude sur la lenteur des troupes et des vaisseaux qui avaient leur rendez-vous à Portsmoutn. Il ouvrit la fenêtre et voyant qu'il faisait beau, il parla de se promener au jardin. L'homme d'office qui avait servi le chocolat et qui était sorti, entend un bruit... il rebroussa et trouva le Roi tombé de sa chaise et dans l'attitude à tirer le cordon de la sonnette. Il appela; on visita le monarque et on s’aperçut qu'il s'était blessé à la tempe; on le mit au lit, on lui ouvrit la veine, mais il ne vint pas de sang. Il a expiré sans retour de connaissance. »
Au moment de sa mort, Georges IT était âgé de 77 ans et comptait 34 années de règne. En dépit de son éducation, de ses habitudes et de ses préférences foncièrement allemandes, il avaitexercé une influence incontestable sur les destinées du pays au trône duquel il avait été appelé. La bravoure dont il avait fait preuvesur les champs de bataille de l4 guerre de succession, le sang-froid qu'il avait montré lors de la rébellion de 1745, sa dévotion à la cause protestante, dont il se proclamait volontiers le champion, lui avaient valu, de la part de ses sujets britanniques, un attachement raisonné tenant plus du respect que de l'affection. Tenace jusqu’à l’entêtement, économe au point de friser l’avarice, dur et parfois cruel à l'égard de ses ennemis, rancunier pour ceux qui l'avaient offensé, il ne possédait aucune des qualités qui attirent la sympathie ou engendrent la popularité; et cependant, parmi les hommes d'État qui le servirent, il compta des amis dévoués. Grâce à un fonds réel de bon sens, il sut à maintes
(1) Gazelle des Pays-Bas, Supplément du lundi, 3 novembre 1760. Newcastle Papers.
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MORT DE GEORGES il. 399
reprises surmonter, au moins momentanément, des antipathies profondes, s’incliner devant des nécessités gouvernementales contre lesquelles il était le premier à protester dans les causeries avec ses intimes. Autoritaire, opposé au régime parlementaire, dont il n'avait jamais compris le fonctionnement, il régna en monarque constitutionnel. Malgré ses défauts de caractère, peut-être à cause d'eux, il inspira à ses ministres un sentiment mélangé de dévouement et de crainte et imprima maintes fois sa note individuelle à la politique de la Grande-Bretagne.
Le cadavre du souverain était à peine dans le cercueil que déjà les intrigues reprirent de plus belle dans le personnel de la cour et du cabinet. On se demandait avec une curiosité mêlée d'inquiétude quelle serait l'attitude du successeur. Petit-fils du roi défunt, Georges IT représentait, pour la plupart, une valeur inconnue. Anglais de naissance et d'éducation, il n'aurait rien des préjugés et des goûts étrangers de ses prédécesseurs; de cela on était sûr; mais entretiendrait-il la note de défiance que la princesse de Galles, sa mère, avait professée à l'égard de l'entourage du vieux roi, garderait-il rancune aux ministres actuels àe l'éloignement des affaires dans lequel il avait été tenu du vivant de son grand-père? Dans quelle mesure continuerait-il à subir l’autorité maternelle, jusqu'alors prépondérante, et à se conformer aux conseils de lord Bute, son précepteur, devenu son confident et ami? Ces questions ne devaient pas recevoir une solution immédiate.
Deux jours après la mort de Georges II, Newcastle eut une entrevue (1) avec Bute qui commença l'entretien en lui faisant part du désir du jeune roi de conserver les services de son interlocuteur; celui-cise répandit en remerciments, mais prétexta son âge avancé pour décliner l'offre, il finit
(1) Valence Jones à la duchesse de Newcastle, 28 octobre 1760, Newcastle Papers.
néanmoins par réserver sa réponse jusqu'après consultation de ses amis. L'audience royale qui suivit ne fut qu’une seconde édition de la conversation avec le favori. Des fidèles de Newcastle,les uns furent d'avis qu’il ne devait pas abandonner son portefeuille, les autres opinèrent pour la démission ou n’admirent l'acceptation que sous certaines conditions qui assureraient la dignité de l’homme d'État, et procureraient des avantages aux whigs dont
ilétait le chef. Comme toujours, Hardwicke s'entremit en faveur de son vieil associé, tint de longues conférences (1) avec Pitt et avec Bute, obtint d'eux des satisfactions pour le présent et des promesses pour l'avenir; elles permirent à Newcastle de suivre le conseil qui avait ses préférences secrètes et de rester au pouvoir. Lady Yarmouth l'en félicita chaudement (2) : « Je suis convaincue, lui écrivit-elle, que si dans l'autre monde l’on puisse savoir ce qui se passe dans celui-ci, feu le Roi approuverait ce que vous faites. »
Ce replâtrage, car l’arrangement ne méritait pas un autre nom, n'était guère durable. Newcastle qui avait atteint l'âge de 67 ans, entendait maintenir intact son prestige parlementaire; très versé dans la stratégie de couloir et dans l’art de triturer la pâte électorale, il se réservait, à l'exclusion de tout autre, ce qu’il appelait « le choix du nouveau parlement ». Pitt quoique assez indifférent en la matière, aurait voulu profiter des élections pour renforcer dans la Chambre des communes l’élément tory auquel il appartenait. Enfin Bute estimait qu'un changement de monarque devait entrainer quelques modifications dans le personnel gouvernant. Ces divergences d'opinion suscitèrent des jalousies qui se traduisirent bientôt en manœuvres et en hostilités la-
(1) Hardwicke à Newcastle, 29 octobre 1760. Newcastle Papers. {9) Lady Yarmouth à Newcastle, 30 octobre 1760.,Newcastle Papers.
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