ENVOI DE RENFORTS EN AMERIQUE
Vers la fin de 1760 « le ton de hauteur insupportable » qui était la caractéristique de la prose ministérielle du cabinet de Saint-James et les avis transmis par Fuentes firent croire à une rupture prochaine. Le Roi activa les préparatifs, expédia aux Indes occidentales des renforts et des munitions et rétablit en Amérique la milice recrutée parmi les 9 millions de sujets que l'Espagne y pos sédait ; cette force comptait « environ 60.000 hommes tan infanterie que cavalerie qui n'existaient plus que sur les rôles des trésoriers et dans la poche de tous ceux qui partageaient le cadeau ». L’alerte n'eut pas de suites immédiates. Fuentes eut beau écrire à Wall, dans une lettre (1) interceptée par le gouvernement anglais, que la cour de Londres, bien décidée à ne pas donner satisfaction à l’Espagne et craignant les conséquences d’une nouvelle guerre, pourrait bien boucler la paix avec la France en lui offrant des conditions plus avantageuses qu'elle n’en obtiendrait de l'intervention espagnole, et peut-être cette puissance les accepterait-elle « par dépit et piquée de notre indifférence ». À écouter Fuentes, il fallait s'engager avec la France, car ce serait un aveu de faiblesse indigne de la monarchie espagnole que de reprendre le fil des pourparlers après l'accueil fait aux mémoires. Wall envisageait les choses avec beaucoup plus de sang-froid : «Il a déclamé, rapporte Ossun (2), assez vivement contre la hauteur de M. Pitt; il l'a comparé aux Gracques de l’ancienne Rome, mais il m'a dit aussi qu'ilne pouvait pas croire que les Anglais rompraient avec l'Espagne. »
En effet, tout en étant fort mécontentes l’une de l’autre, les deux couronnes ne se souciaient pas d’un éclat que la reprise des conversations diplomatiques aurait amené dans un délai plus ou moins éloigné ; aussi gardèrent-elles
(1) Fuentes à Wall, 30 janvier 1761. Chatham Papers, Spain. (?) Ossun à Choiseul, 2 fév. 1761. Affaires Etrangères.
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le silence pendant les premiers mois de 1761. Wall, quoique beaucoup moins anglais que sous le dernier règne, ne s'était pas encore détaché complètement de son ancien principe d'entente avec la puissance insulaire; dans ses entretiens avec Bristol, ilse montra conciliant et donna un démenti formel aux bruits qui couraient sur les armements espagnols. À ces assurances pacifiques, Bristol put répondre en annonçant le relâchement de quelques prises; enfin, Pitt, soit maladie, soit manque de confiance dans la stabilité ministérielle n’envenima pas par de nouvelles dépèches des relations déjà tendues. La trève dura jusqu'au 24 avril, trois semaines après les ouvertures de Choiseul à l’Angleterre.
Pendunt cette accalmie, le rapprochement des deux monarchies de Bourbon progressait à pas de géant. Choiseul avait mis sur le tapis (1) un projet de traité de commerce et d'alliance défensive ; il le discute à Versailles avec Grimaldi qu’il trouve « aimable, insinuant et fort adroit » ; les gouvernements échangent des mémoires. Afin de se renseigner sur les intérêts qui seraient :n jeu, le cabinet français prend l'excellent parti de consulter « les négociants les plus instruits et les plus accrédités, sauf à l'homme d'état de rabattre des prétentions excessives des marchands ». A cet effet, Ossun propose (2) d'avoir recours aux lumières de commerçants « habitant l'Espagne, de la Chambre de Commerce de Bayonne qui possède les négociants Les plus habiles du royaume, de Marseille, Saint-Malo, Rouen et Lyon ».
La préparation d’uneconvention commerciale demandant évidemment quelque temps, ne serait-il pas possible de le faire précéder d'un arrangement politique? La cour de Madrid, sans vouloir s'opposer à la conclusion de la
(1) Choiseul à Ossun, 27 janvier 1761. Affaires Etrangères. (2) Ossun à Choiseul, 2 mars 1761. Affaires Etrangères,