ENTREVUE CRAGEUSE DU COMTE DE CHOISEUL AVEC KAUNITZ
d'instructions souvent contradictoires et néanmoins obligés d'assumer une initiative qui n'incombe plus à leurs successeurs mMoGernes.
Le comte de Choiseul dut éprouver ces sentiments en lisant la lettre fulminante que son ministre lui avait écrite le 6 février. Les soupçons exprimés étaient-ils fondés, les intrigues et les noirceurs dont Kaunitz serait le fauteur étaient-elles exactes ; lui-même avait-il été trompé par ce ministre dont il avait loué la droiture et la franchise? Il voulut en avoir le cœur net, et dès le soir même, il eut avec le chancelier (1) une conversation des vlus animées dans laquelle, à l'en croire, il eut la part du lion, tandis que «M. de Kaunitz a été fort laconique et assez interdit. On le prenait pour dupe », avait dit le Français, quand il transmettait à Versailles des assurances pacifiques que démentaient le ton et les propos de Starhemberg, alors qu'Esterhazy, en défendant le congrès, disait ouvertement qu'on ne pouvait pas regarder comme possible de faire la paix avant la campagne, et qu'il serait honteux pour l’ailiance de poser les armes au moment où le roi de « Prusse était prêt à succomber », langage d'autant plus déplacé qu’il était en contradiction avec l'opinion de tous les militaires autrichiens. Le comte de Choiseul épuisa tous les griefs de sa cour, accusa le gouvernement de l’Impératrice de sacrifier ses alliés et émit la crainte « que nous ne vinssions à nous brouiller sur les moyens de procéder à la paix et avant d'y avoir travaillé ».
Durant ce long monologue, le chancelier ne sourciila pas. «Il avait le visage fort altéré, ses joues étaient très rouges et il paraissait fort peiné. Il à gardé le silence pendant quelque temps, et puis il m'a dit : « Je vous avoue, M. l'ambassadeur, que je suis confondu de ce que je viens d'entendre; je ne m'attendais pas que la conduite
(1) Comte de Choiseul au duc, 15 février 1761. Affaires Étrangères,
que l’Impératrice a tenue depuis trois mois dût lui attirer des reproches. Je croyais au contraire qu’on serait étonné de la facilité avec laquelle elle s’est prêtée aux différentes propositions qui lui ont été faites, malgré la répugnance qu'on devait lui supposer pour la paix et pour une suspension d'armes. J'ai pour principe que la grande finesse est de n'en point avoir. L’Impératrice et moi nous ne voulons tromper personne; elle s’est prêtée avec franchise et de bonne foi aux ouvertures que le Roi lui a faites sur la paix, et n’a démenti aucune de ses promesses; elle rejeté avec la même droiture et sans détour la proposition d'une négociation particulière et celle des deux congrès, qui est la même, parce que cette forme lui a paru inusitée, peu convenable et sujette à de grands inconvtnients et elle en a proposé une autre qui est ordinaire, décente et dont personne ne peut se plaindre. » L’entretien porta ensuite sur les sujets rebattus, les congrès, l'alternative, la suspension d’hostilités, la réponse de Pétersbourg qui, d’après Kaunitz, serait peu favorable aux vues françaises, sur les divergences dans les instructions des envoyés accrédités auprès de la Tzarire, sur Les intrigues attribuées à la diplomatie impériale : « Je vois bien, s'écria Kaunitz, que M. le duc de Choiseul ayant de l’humeur contre nous, sans savoir pourquoi, a rassemblé toutes ses pièces pour nous faire une querelle d'allemand... il croit qu’en nous disant alternativement des injures et des douceurs, il nous fera faire ce qu'il veut, mais il n’y a que la raison, la justice et l'amitié qui fassent effet sur l’Impératrice. » La conversation finit sur cet axiome, mais elle reprit le lendemain sans apporter aucun élément nouveau au débat. Puis Kaunitz vint à l'ambassade annoncer que la conférence avait repoussé l'alternative, et qu'elle accepterait la rédaction d’après laquelle la suspension serait « limitée, illimitée ou n’existerait pas, au choix de nos ennemis ».
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