ÉCHANGE DE LETTRES ENTRE PITT ET BUSSY
tres. Vous vous concerteriez alors sur cet objet avec M. le comte de Fuentes, et tâächeriez de gagner du temps, ce qui serait aisé avant la signature définitive jusqu'à ce que vous eussiez nouvelle de votre cour, et que nous connussions les intentions du roi Cat”lique. »
Quelques extraits des lettres échangées entre Bussy et Pitt indiqueront le degré de tension auquel on était arrivé. Comniençons par la réponse au billet de Pitt qui avait accompagné le renvoi des pièces françaises : « Il n’y a, écrit Choiseul sous la signature de son représentant (1), dans le mémoire que V. E. m'a renvoyé, ni offre de médiation, ni menace; on ne peut en inférer d'autre sentiment que celui du désir sincère qu'avait S. M. que la paix projetée entre la France et l'Angleterre püt être aussi solide que durable. Au surplus, le Roi s’en rapporte au roi Catholique sur la forme dans laquelle ce mémoire a été reçu et renvoyé; mais S. M. m'a chargé de déclarer à V.E. que tant que l'Espagne l'approuvera, le Roi se mèêlera des intérêts de cette couronne, sans s'arrêter aux refus de la puissance qui s’y opposerait.
« Pour ce qui est de la note renvoyée de même par V. E. et qui regarde les deux conditions nécessaires à l'arrangement propnsé de l'évacuation des pays conquis par les armes de S. M., le Roi s'explique clairement sur cet article dans l’ultimatum en réponse à celui de la cour de Londres. S. M. m'a ordonné de plus, Monsieur, de déclarer par écrit à V. E. qu'elle sacrifierait la puissance que Dieu lui a donnée, plutôt que de rien arrêter avec ses ennemis qui puisse être contraire aux engagements qu'elle a contractés et à la fidélité dont elle se fait gloire. » Quant au ton des communications et des notes émanant du cabinet anglais, « il me reste, Monsieur, à marquer à V. E. la surprise de ma cour sur la forme tant de la
(1) Bussy à Pitt, 10 août 1761. Record Office. Le texte était de Choiseul. GUERRE DE SEPT ANS. — T. IV. 37
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lettre qu'elle m'a écrite que de l’ultimatum de l’Angleterre. Cette forme si peu correspondante aux propositions de la France dévoile l'opposition de la cour de Londres à la paix. Le Roi, qui est bien éloigné de s'arrêter aux formes quand il est question du bonheur de l’Europe, a cherché dans la réponse de l’ultimatum tous les moyens qui, sans manquer à l'honneur de sa couronne, ont été jugés possibles pour ramener la cour britannique à des sentiments pacifiques. V. E. jugera par l'ultimatum de la France que j'ai ordre de lui adresser, avec quelle facilité, en oubliant le ton impératif et peu fait pour la négociation dont l'Angleterre se sert dans ses réponses, le Roi se prête aux vues de la cour britannique et cherche par des sacrifices à lui faire adopter les stipulations d’une paix raisonnable ». Le billet se terminait par l'offre d'une conférence verbale.
La réplique de Pitt (1) est tout aussi raide mais beaucoup moins bien tournée. « J'ai rendu compte au Roi de la lettre dont vous avez accompagné, par ordre de
S. M. Très Chrétienne, l’ultimatum de la cour de France. S. M. a vu par ces deux pièces, avec Le regret que l'amour de la paix lui inspire, que l’heureux moment de mettre fin à tant de maux paraît n'être pas encore
venu.
« Pour ce qui regarde la forme de l’ultimatum de l’Angleterre, … ainsi que celle de la lettre que je vous ai adressée par ordre du Roï, ..… le Roi m'ordonne de vous dire, Monsieur, que S. M. s’en tient tant à la forme qu'à la substance de ces deux pièces, où sa dignité a conspiré avec sa justice et sa bonne foi, laissant à toute la terre à juger laquelle des deux cours a dévoilé son opposition à La ,saix dans le cours de la négociation. » Suit une comparaison des agissements des deux gouvernements,
(1) Pitt à Bussy, 15 août 1761. Record Office.
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tout à l'avantage, cela va sans dire, de la Grande-Bretagne. Le porte-parole de cette puissance se plaint des lenteurs, des variations de la France « qui, de plus, non contente de mettre tant d'obstacles invincibles à la paix, n’a pas répugné d’interposer de nouvelles entraves à un bien si précieux pour lequel les nations soupirent, en y mêlant, après coup, des choses aussi étrangères à la présente négociation des deux couronnes que le sont les discussions entre la Grande-Bretagne et l'Espagne. » Le ministre anglais accepte cependant de nouvelles conférences à la condition qu'elles porteront « sur les deux ultimatums de nos cours à la fois ».
Malgré l’acerbité des deux écrivains, leurs entrevues se passèrent avec beaucoup de courtoisie (1) de part et d'autre. On commença par les réclamations espagnoles : Pittreconnut que « nous nous étions écrit des choses qui n'étaient pas fort douces ; qu’à la vérité, vous aviez menacé l'Angleterre très habilement et très honnêtement de continuer la guerre si la cour britannique ne satisfaisait pas celle de Madrid sur ses demandes ; qu'iln”y avait que MM. les Français capables de blesser poliment; que cependant, s’il lui avait été permis de s'expliquer en anglais, il aurait tâché d'’imiter votre style; mais qu'il ne savait pas assez bien le français pour y mettre des tours élégants ». Bussy de répondre : « que ma propre expérience m'empêchait d’être de son sentiment; que je pouvais assurer qu’il parlait très bien français, que les termes choisis venaient se placer sur sa langue à son commandement, et qu'il avait tellement accoutumé ses expressions à respecter sa pensée que, dans les affaires les plus désagréables à traiter, il ne lui échappait, quand il le voulait, aucun terme qui pût blesser la délicatesse de personne. 11 reprit qu'il serait fort heureux de mériter un pareil éloge; que pour revenir
(1) Bussy à Choiseul, 18, 25 et 30 août 1761. Affaires Étrangères.
à son discours, jamais l'Angleterre n’admettrait l'entremise de son ennemi dans ses affaires personnelles avec la cour d'Espagne ». À un moment, on plaisanta sur l'expression ultimatum qui revenait si souvent dans le débat : « Ah! M. de Bussy, s'écria Pitt en riant, ne nous servons plus de ce terime-là, je vous en prie; je l'ai rayé de mon dictionnaire puisqu'il est sujet à tant de variations, il faut en employer d'autres. — C'est le sort de tous les ultimatums du monde, répliquai-je. — On m'a assuré, dit Pitt, qu'il y a en Allemagne des ultimatissimum. — Cela est vrai, repris-je, et même qui ne se terminent pas là, parce qu'on les termine par la formule protestando et ulteriora reservando; et jusqu'à ce que l'on ait signé des préliminaires ou autre acte, il est toujours permis de changer. — Je me confirme dont, répliqua-t-il, dans le dessein de ne plus me servir du mot ultimatum, et ce sera sous le titre de réponse que nous ferons savoir nos dernières intentions à votre cour. »
Au récit de sa conversation avec Pitt qui avait eu lieu le 26 août, l’envoyé français ajoute un nouvel exposé de la situation intérieure de l'Angleterre et un portrait du grand ministre : « M. Pitx joint à la réputation de la supériorité d'esprit et de talents celle de la probité la plus exacte et du plus singulier désintéressement, et il en a donné des preuves non équivoques dans toutes les places qu'il a occupées. IL n’est pas riche et ne se donne aucun mouvement pour l'être. Simple dans ses mœurs rt dans sa représentation, il ne cherche ni le faste ni l’'ostentation. 11 ne fait sa cour ni ne la reçoit de personne. Grands et petits, si l’on n’a point à l’entretenir d'affaires, on n’est point aämis à le voir chez lui. Il est très éloquent, il a de la suite et de la méthode, mais captieux, entortillé et possédant toute la chicane d’un habile procureur. Il est courageux jusqu’à la témérité; il soutient ses idées avec feu et avec une opiniâtreté invincible, voulant subjuguer