DÉMISSION DE PITT
autrement fâché, car sans cela c’est nous qu'il aurait obligés à le lâcher. En effet, s’il est bien résolu à s’'approprier le droit de conseiller S. M. et de présider aux opérations de la guerre, je me*demande dans quel but nous soinmes convoqués à cette réunion. Quand il parle de sa responsabilité devant le peuple, il tient le langage de la Chambre des Communes et oublie que dans notre comité il ne doit des comptes qu’au Roi. Au surplus, s’il est possible qu'il soit convaincu de sa propre infaillibilité, encore faudrait-il que nous partagions cette conviction avant de lui remettre la direction de nos facultés ou de nous associer aux mesures qu'il propose. »
Le départ du favori de l'opinion souleva dans les rangs du public une émotion profonde. Bute, Newcastle et leurs amis furent dénoncés comme partisans de la paix à tout prix, tandis que Pitt fut acclamé le champion de l'honneur nalional. Peu à peu, grâce à une meilleure connaissance des faits, grâce surtout à l'attitude de Georges 111, on revint à des appréciations plus modérées. Le jeune roi très imbu du sentiment de sa prérogative royale, très résolu à exercer les droits qu’il réclamait pour la personnalité du monarque, n'hésita pas à soutenir la décision de son cabinet. Entre lui et Pitt eut lieu une entrevue dont le récit (1) ne releva guère le prestige de l’ancien ministre. Georges reçut le démissionraire avec beaucoup d’amabilité, le remercia pour les services rendus, exprima les regrets que lui causait le départ d’un serviteur aussi éminent, lui offrit Le choix des récompenses que la couronne avait à sa disposition, mais non seulement il ne fit pas la moindre tentative pour le faire revenir sur sa détermination, mais il lui déclara franchement qu'il partageait l'opinion de la majorité du conseil. Pitt se montra très ému : «Je l’avoue, sire, j'avais trop de raisons pour m'attendre au mécontentement de
(1) Annual Register, 1761. History of the present war, p. 44 etc.
V.M.; je n'étais pas préparé de votre part, à cette bienveillance extrême; excusez-moi, sire, elle me confond, elle m'accable »; puis il fondit en larmes. Pitt fit preuve d’un désintéressement relatif : il se contenta d’un titre pour sa femme et d’une pension viagère de £ 3.000 pour lui, avec réversion sur son fils ainé. Un instant obscurcie par les critiques qu’occasionna l’acceptation des libéralités royales, la popularité de l’homme d’État, à la suite d'explications contenues dans une correspondance avec un ami et livrées à la pub'.cité, brilla bientôt à nouveau du plus vif éclat. La cité de Londres lui vota des félicitations et le jour de la fête du lord Mayor, la populace n'eut d'yeux que pour lui et lui fit une ovation triomphale.
Au sein du parlement, Pitt prit la parole à plusieurs reprises pour défendre sa conduite ; il s’abstint d’ailleurs d'attaquer le ministère et ne chercha pas à lui créer des embarras. Fuentes trace (1) de son principal discours une courte analyse : «M. Pitt a parlé vendredi... Il a fait voir combien il était indispensable de continuer la guerre et d'en fournir les moyens au Roi. Il a insisté pareillement sur la nécessité de la guerre d'Allemagne. Il a exposé les motifs de sa retraite et l'opposition qu'avait toujours trouvé son avis dans lequel il n’avait été secondé que par son beau-frère, le comte Temple. Il a déclaré que la lettre (2) qui a été rendue publique était de lui. Il a dit aussi que jusqu'à la moitié de juillet, la France avait été de bonne foi dans la négociation, et que depuis elle avait changé de langage, lorsqu'elle avait été sûre de l’union de l'Espagne. » Il exposa « que comme on ne pouvait pas douter, d'après les préparatifs qui se faisaient en Espagne et d’après la réponse faite à mylord Bristol (par le courrier qui lui avait été dépêché aussitôt pour l’informer de nos
(1) Fuentes à Grimaldi, 17 novembre 1761..Affaires Étrangères. (2) Letter from a right honorable person (Alderman Beckford). Annual Register, 1761, vol. V, p. 800.
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