ÉLOGE DE PITT PAR BURKE
conquérante qui, en 1763, dicta ses lois au monde civilisé et affirma sa suprématie sur les mers et aux colonies.
Nous ne pouvons mieux illustrer les sentiments que professaient à l'égard de leur grand compatriote ses admirateurs contemporains, qu'en citant un article (1) de l’époque dû, assure-t-on, à la plume de Burke, alors jeune écrivain : « Personne n'a été plus apte que M. Pitt à remplir la position de ministre d'une grande et puissante nation, ni mieux qualifié pour pousser jusqu'aux limites extrêmes la manifestation de la puissance et de la grandeur nationales. Toutes ses conceptions sont empreintes d'un cachet d'ampleur et détendue qui les met presque hors de portée de toutes les intelligences, et seul le succès qui les à couronnées leur donne un air de raison... Jouissant de très peu d'influence au Parlement et de moins encore à la cour, il a dirigé l’un et l’autre avec une autorité inconnue jusqu'alors chez les ministres les plus appuyés. Il fut appelé au pouvoir par la voix du peuple et, chose plus rare, il y fut soutenu par la sympathie du peuple. Avec lui, pour la première fois, le gouvernement et la popularité se rencontrent sur la même tête. Sous sa conduite, la Grande-Bretagne soutint, seule et sans aide extérieure, la guerre la plus lourde à laquelle elle ait pris part, avec plus d'éclat et plus de succès qu'elle en à jamais recueilli, alors qu'elle était à la tête des alliances Les plus fortes. Seule, notre ile a semblé lutter à armeségeles contre le reste de l'Europe. »
Le successeur de Pitt au département du Sud des Affaires Etrangères, lord Egremont, sans modifier les principes qui avaient inspiré la politique anglaise visà-vis de l'Espagne, se montra dans la forme aussi courtois et conciliant que son prédécesseur avait été rogue et
(i) Annual Register, 1761, vol. IV, p. 4
hautain. Sa première lettre à Bristol en date du 28 octobre (1) débute par l'expression de la satisfaction avec laquelle on avait accueilli à Londres un propos de Wall « que jamais le roi Catholique n'avait été plus désireux d'entretenir de bonnes relations avec S. M. Britannique que dans les circonstances actuelles ». Il en était de même du dire de ce ministre « que notre évacuation des derniers établissements sur la côte de Honduras leur fournirait un moyen de sauver le « pundonor » espagnol. Tels étant les sentiments du Roi,S. M. ne saurait s'imaginer que la cour d'Espagne puisse trouver déraisonnable qu'avant que d’entrer dans une négocialion ultérieure sur les points en dispute entre les deux couronnes, on demande la communication du traité qu’on reconnait avoir été depuis peu conclu entre les cours de Madrid et de Versailles ou de ceux des articles de ce traité qui pourraient avoir un rapport immédiat aux intérêts de la Grande-Bretagne par des engagements particuliers ou exprès, ou dans un point de vue plus général et plus éloigné, être de quelque manière interprétés comme affectant ces intérêts dans la conioncture présente ». Le roi d'Angleterre, confiant dans les assurances amicales si souvent répétées de l'Espagne, se refusait à croire qu'un traité émanant de cette puissance pût contenir quelque chose de préjudiciel pour la Grande-Bretagne, mais les bruits répandus par la France dans toutes les cours d'Europe sur les intentions belliqueuses de l'Espagne l’obligeairnt à demander de franches explications, avant d'aborder les négociations à propos des conflits. Bristol devait avoir recours à tous les moyens de pression amicale pour obtenir la communication désirée : dans le cas (2) où Wall proposerait d'y
(1) Egremont à Bristol, 28 octobre 1761. Papiers sur la rupture. Traduction française.
(2) Egremont à Bristol, séparé, secret, 28 octobre 1761. Papiers sur la ruplure.
PREMIÈRE DÉPÊCHE D'EGREMONT. 621
substituer une affirmation formelle de « l'innocence du traité en question par rapport aux intérêts du Roi », l'ambassadeur était autorisé à en référer à sa cour, Une fois ce point éclairci, le gouvernement britannique accueillerait volontiers toute ouverture sur les moyens de procurer aux Anglais leurs approvisionnements de bois de campèche et s'engagerait à évacuer toute factorerie de la côte établie en opposition avec les droits territoriaux de l'Espagne. Egremont avait soin d'ajouter que le départ de Pitt ne changeait en rien la politique extérieure; le cabinet était résolu à « poursuivre la guerre avec vigueur, tout en étant prêt pour la paix » à des conditions sauvegardant l'honneur de S. M. et répondant suffisamment aux succès de ses armes.
Avant d’avoir été touché par la prose ministérielle, Bristol avait eu de nouveaux entretiens avec Wall. Le ton de l'Espagnol avait complètement changé (1); à une interrogation sur le traité d'alliance avec la France que l'Anglais, de sa propre initiative, lui avait posée, Wall avait répliqué par unesortie violente sur les agissements britanniques. Le rejet des propositions raisonnables de Choiseul indiquait le dessein de ruiner la France, de tomber ensuite sur l'Espagne et d'arracher à cette dernière ses possessions en Amérique. Devant une perspective pareille, il conscillerait à son maître de défendre ses sujets les armes à la main, et d'abandonner le rôle de « victime passive » qu'il avait joué jusqu'ici aux yeux de l'univers. L'ambassadeur, resté impassible, avait renouvelé sa demande, mais n'avait obtenu en guise d’éclaircissement qu'une énumération passionnée des griefs espagnols. Le récit de Bristol produisit au sein du cabinet de Saint-James une vive émotion qui se traduisit par une dépêche d'Egremont (2), en date
(1) Bristol à Egremont, 2 novembre 1761. Papiers sur la rupture. (2) Egremont à Bristol, 19 novembre 1761. Papiers sur la rupture.
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du 19 novembre, approuvant la conduite de l'ambassadeur et lui prescrivant de réclamer de la cour de Madrid une « réponse immédiate, claire et catégorique à la question posée ». Il avait ordre d'informer Wall que « toute remise, ambiguité ou évasion sera regardée comme un fondement plus que suffisant pour autoriser S. M. à recourir aux voies que sa sagesse royale lui dictera pour l'honneur et la dignité de sa couronne et pour la protection et la sûreté de son peuple. Mais en même temps que V. E. ne saurait être trop ferme et trop précise sur cette question, vous aurez un soin particulier d'éviter de mettre rien de dur dans la manière ou de mêler dans la conversation avec le ministre espagnol aucun mot qui puisse tendre le moins du monde à l'indisposer ou à l'irriter ».
Dans le cas (1) où satisfaction ne serait pas donnée à la demande britannique, Bristol devait quitter Madrid sans prendre congé et se rendre en toute diligence à Lisbonne, d’où il avertirait de suite les amiraux anglais et le gouverneur de ‘ibraltar de la rupture entre les deux couronnes. D
La première dépèche d’Egremont fut remise à Bristol Le 10 novembre, mais la rentrée de la cour à Madrid retarda de quelques jours les conversations diplomatiques et ce ne fut que le 23 que l'ambassadeur put rendre compte (2) de ses démarches. Le gouvernement de Madrid n’avait pas encore rédigé sa réponse officielle, mais l'impression de Bristol était meilleure : Wall était revenu à son attitude normale, et on s’étaitséparé « avec des protestations réciproques de notre désir sincère de maintenir la paix ». Jusqu'au 5 décembre, rien de nouveau; ce jowr-là, à 5 heures du soir, Bristol reçut les instructions expé-
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(1) Egremont à Bristol, 19 novembre 1761, très secret, séparé et secret, (2) Bristol à Egremont, 23 novembre 1761. Papiers sur la ruptum
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