PRÉPARATIFS DÉS BELLIGÉRANTS
De leur côté, les cours de Vienne et de Pétersbourg, qui venaient de resserrer les liens de leur alliance par le traité du 7 mars 1760, s’efforçaient de combiner un plan d'opérations. Dès le mois de janvier, Daun avait soumis (1) à l'approbation de l'Impératrice-Reine un projet dans lequel les rôles étaient ainsi répartis : le feld-maréchal, avec 50,000 hommes, tiendrait tête au Roi en Saxe; le reste des troupes autrichiennes entrerait en Silésie par la Lusace et entreprendrait le siège de Schweidnitz; l’armée russe nurcherait sur Breslau et joindrait son action à la leur. De ce plan adopté dans ses grandes lignes, l'exécution fut retardée par l'incorporation des recrues et par la lenteur habituelle de la mobilisation russe. L'hiver en Saxe ne fut signalé que par des escarmouches de médiocre importance entre les deux armées, dont les cantonnements étaient peu éloignés. Le 25 avril, Frédéric évacua le poste de Freyberg, dans lequ'«: il s'était maintenu avec tant de ténacité, et concentra son armée derrière la Triebsche et autouw de Meissen. Daun se contenta d'occuper Freyberg ct Wildsruf ; Lascy, qui avait été élevé au grade de général d'infanterie, fut détaché avec un corps distinct sur la rive droite de l’Elbe, et Beck, posté à Zittau, fut chargé de veiller sur les communications avec la Silésie. Ces positions furent conservées jusqu'aux premiers jours de juin.
Contrairement à ce qui avait eu lieu les années précédentes, la campagne débuta par l'offensive des Autrichiens, changement dù à l'initiative laissée à l'entreprenant Laudon, qui était investi d’un commandement indépendant en Silésie. Cet officier, né en Livonie d’une famille d’origine écossaise, d’abord officier subalterne dans l'armée russe, après avoir cherché inutilement à entrer au service prussien avait accepté une compagnie dans le régiment
(1) Montazet à Choiseul, Vienne. 10 janvier 1760. Affaires Étrangères.
irrégulier du partisan autrichien Trenck. Encore lieutenant-colonel au commencement de la Guerre de Sept ans, il venait d’être promu eu grade de général d'infanterie et mis à la tête des 40.006 hommes affectés par la cour de Vienne à l'invasion de la Silésie et à la coopération avec les Russes. Laudon devait cette distinction à sa conduite pendant la campagne de 1759, à la confiance qu'il avait su inspirer aux généraux moscovites, et aussi à la faveur justifiée dont il jouissait auprès de l’Impératrice et de Kaunitz. À la suite d’un vovage à Vienne, où ilavait été appelé pour donner soi avis sur les opérations à entreprendre en Silésie, et après une conférence avec Daun à Dresde, Laudon rejoignit son corps d'armée à Konigsrätz; le 30 mai, il franchit la froutière (1) avec 34 bataillons de ligne, 33 compagnies de grenadiers, 75 escadrons et #4 canons; le 31, il était à Frankenstein, sur la route de Glatz à Breslau ; de là, il poussa des détachements sur Reïchenbach et Nimisch, où ils prirent le contact avec la cavalerie prussienne. Jmpressionné par ces mouvements, qui semblaient indiquer desintentions agressives, soit contre Schweidnitz, soit contre Breslau, Fouqué crut prudent d’évacuer le poste de Landsbut, où il se trouvait beaucoup trop éloigné des points menacés, et se retira successivement aux environs de Schweïidnitz, puis à Rommenau, à portée de la capitale de la Silésie. Il était encore dans ce camp lorsqu'il apprit que Laudon avait quitté Frankenstein, le 7 juin, qu'il avait marché dans la direction de Glatz, et que Landshut avait été occupé par les Autrichiens. Le général prussien, revenant sur ses pas, suivit l'adversaire jusqu'à Gräditz, à quelques kilomètres de Schweiïdnitz. De là il informa (2) le Roi qu’il lui serait impossible de riea tenter pour la défense de la partie mon-
(1) Pour les opérations de le Silésie, de la Saxe et du Brandebourg, con-
sulter la carte à la fin Gu volume.
(2) Foucué à Frédéric, Grüditz, 10 juin 1760. Schüning, vo. 31, p. 318.
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tagneuse de la province, sans courir de grands risques, mais qu'il ferait de son mieux pour protéger le pays plat contre les incursions de l’ennemi. Le rapport de Fouqué se croisa avec une dépêche de Frédéric, eu date du 11 (1), lui intimant l’ordre formel de quitter la banlieue de Breslau, où on le croyait encore, de se rendre à Schweidnitz, puis à Landsbut, de chasser l'ennemi de cette ville et de s’y établir solidement.
D'après l'auteur de ia biographie de Fouqué (2), le billet royal aurait contenu queiques mots indiquant un mécontentement des plus vifs : « C’est vous et le diable que je remercie d’avoir abandonné mes montagnes. Rendez-moi mes montagnes, que cela coûte ce que cela voudra. » Des considérations d'ordre politique n'avaient pas été sans influence sur la décision de Frédéric, en général attentif à l'opinion d'un de ses lieutenants ies plus écoutés. Les Autrichiens avaient profité de leur supériorité pour envahir les vallées industrieuses des Riesengebirge, et pour y lever (à) des contributions très lourdes; la seule ville de Hirschberg avait eu à supporter une taxe de 100.000 thalers à laquelle l’envahisseur avait ajouté un supplément de 25 % pour compenser la dépréciation des monnaies prussiennes. De là, des plaintes dont Le gouverneur civil Schlabrendorf s'était fait l'organe et qui avaient fâcheusement impressionné le Roi. Reconnaissons d’ailleurs que le prince Henri partageait l'opinion de son frère sur l'inopportunité de la reculade, « le général Fouqué, éuiit (4) le prince, a voulu se replier de Fürstenstein et de Landshut, le # an soir, quoique Laudon fit encore ce Jour-là à Frankenstein; je ne crois pas me tro:nper si je
(i) Frédéric à Fouqué, 11 juin 1760, Schüning, vol. IT, p. 320.
(2) Sodenstein, Feldzug von la Motte Fouqué in Schlesien, 1760. Cassel, 1862,
(3) Geständnisse eines Oeslerrcichischen Vterar:s, vol. IT. Breslau, 1790, (4) Henri à Frédéric, Sagan, 6 juin 1760. Schüning, vol. II, p. 311,
désapprouve la résolution que le général Fouqué a prise; j'ignore encore, sur l'heure, s’il l’a exécutée; j'espère toujours qu'un heureux instinct l’aura fait changer de sentiment; mais si cela est arrivé, voilà Laudon maître des montagnes et en état de tout entreprendre ». Enfin, Frédéric, qui négociait depuis longtemps à Constantinople, était très disposé (1) à compter sur une intervention des Turcs et à croire que le mouvement rétrograde de Laudon était dù à cette cause. Autant de motifs pour engager son général à tenir ferme, en attendant que, débarrassé de Daun, il püt aller à son secours.
Fouqué était encore à Gräditz quand la dépêche royale lui parvint, le 16 : il obéit aussitôt (2). « En conséquence, je fais mes arrangements pour l'expédition de Landshut, et partirai cette nuit, j'espère que la fortune nous secondera et je me flatte que chacun y fera son devoir, quoique le cas soit fort douteux.» Conformément à sa promesse, Fouqué manda, le lendemain soir, qu’il avait marché avec toutes ses forces, ne laissant que Zieten avec un détachement pour maintenir la communication avec Schweïdnitz, et que l'ennemi s'était retiré, sans grande résistance, sur les hauteurs de Reich- Hennersdorf, lui atandonnant la possession des lignes de Landsbut. C’est dans cette ville qu'il dut recevoir les nouveaux ordres de son monarque, plus impérieux que les premiers et accompagnés d'un blâme sévère pour sa conduite passée : « Je vous réplique, écrivait le Roi (3), que par votre marche et retraite trop précipitée vers Breslau, vous m'avez perdu les montagnes; il faut absolument que vous les repreniez... Vous n’épargnerez rien au monde pour réoccuper les postes de Fürstenstein et Landshut, et, comme vous pouvez disposer de 20 bataillons, il faut que
(1) Frédéric à Ilenri, Meissen, 12 et 22 juin 1760. Schüning, vol. IL. (2) Fouqué à Frédéric, Gräditz, 16 juin 1760. Schüning, vol. IL; p. 328. (3) Frédéric à Fouqué, Meissen, 14 juin 1760. Corr. Polit., XIX, p. 420.
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