FRÉDÉRIC ET DAUN QUITTENT LA SILÉSIE
d'ennemis que nous avons vis-à-vis de nous. Si nous succombons, datons notre perte du jour de l’infâme aventure de Maxen. » Ce n’était pas seulement du côté de Berlin que le péril était imminent; les nouvelles de Saxe étaient mauvaises, car on venait d'apprendre la reddition de Torgau et la retraite de Hülsen devant l'armée des Cercles. Le roi de Prusse se décida à aller au danger le plus pressant et à abandonner Daun pour se porter au secours de sa capitale. Cette résolution parait avoir été prise le # octobre, or, dès la veille, Tottleben s'était présenté aux portes de Berlin avec l'avant-garde russe.
A l'état-major de Daun, beaucoup mieux informé des projets réels de l’armée moscovite, on fut très surpris de l’immobilité du roi de Prusse qui restait « collé (1) à Schweïdnitz » malgré la prise de Torgau et l'expédition sur Berlin. Sans doute les préparatifs pour la marche et les résolutions relatives aux garnisons de la Silésie demandèrent quelque temps, mais il semblerait que le Roi eût pu montrer plus de promptitude; dans des circonstances aussi critiques, une perte de trois jours avait une importance de premier ordre. Quoi qu'il en füt, il ne leva son camp de Dittmannsdorf et ne quitta les montagnes pour descendre dans la plaine de Schweïdnitz que le 7 octobre au soir. Dès le lendemain, Daun imita son exemple et s'ébranla également. Nous laisserons les deux adversaires commencer les opérations qui devaient se terminer en Saxe, et nous nous reporterons vers la capitale où se déroulaient des incidents sérieux.
Après de longues hésitations, le général russe avait donné suite au projet, depuis longtemps sur Le tapis, d’une course sur le bas Oder. Le 21 septembre, c'est-à-dire trois jours après l’arrivée à Carolath, un conseil de guerre, réunisur la réception d'un courrier de Pétersbourg, avait pris les déci-
(1) Montazet à Choiseul, Sorau, 3 octobre 1760. Affaires Etrangères.
sions suivantes : abandonner comme impraticable le siège de Glogau, détacher le général Olitz pour aider à la prise de Colberg et affecter la division de Tottleben appuyée par celle de Czernitchew à la tentative contre Berlin. Tottleben, qui avait été désigné par la cour pour cette mission, soumit à Fermor un mémoire sur la direction de l’entreprise et reçut de celui-ci, avec l'approbation de son projet, des instructions précises (1) sur la conduite à tenir à l’égard des autorités et des habitants de la capitale. Ce document contenait l’ordre formel de détruire de fond en comble l'arsenal, la forderie de canons et tous les magasins d'armes et d'effets comme juste représaille des procédés prussiens en Saxe et notamment à Leipzig. Le 26 septembre, Tottleben se mit en route de Schünau avéc une division légère composée de 2.000 grenadiers, 2 régiments de dragons, 6 de hussards ou de cosaques et 20 pièces de canon; le 30, il était à Beeskow. La division d'avant-garde, sous Czernitchew, le suivit de près; le 29, elle était parvenue à Guben. Fermor, avec deux divisions, leva son camp de Carolath et descendit la rive gauche de l’Oder, tandis que Romanzow, avec la troisième, se portait vers Züllichau et Crosseu. Lascy, à la tête de ses 15.000 Autrichiens, avait quitté le camp de Cuntzendorf le 28 septembre, mais obligé de faire un long détour, il ne put, malgré la rapidité de ses étapes (275 kilomètres en 10 jours sans arrêt), se présenter devant Berlin qu'après les détachements russes. La marche des uns et des autres se continua sans incident et sans obstacles. Le 3 octobre, vers midi, les éclaireurs de Tottleben parurent sur le Rollberg à faible distance de la porte de Cottbus.
Berlin pouvait être considéré comme ville ouverte; le quartier situé sur la rive gauche de la Sprée était entouré
(1) Masslowski, Der Sicbenjährige Krieg, XI, p. 229.
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d'un mur d'enceinte, mais celui de la rive droite n'était défendu que par une simple palissade. Le commandant de la place, le général Rochow, avait pour toute garnison 3 bataillons de forteresse. Aussi, quand il apprit l'approche des Russes, était-il disposé à capituler, mais avant d'entrer en pourparlers, il jugea bon de convoquer le vieux maréchal Lehwaldt, le général Seydlitz et plusieurs autres officiers supérieurs qui, à la suite de blessures ou de maladies, étaient en convalescence à Berlin. Sur l'avis de ceux-ci, le conseil s'étant prononcé pour la résistance, on demanda au prince de Wurtemberg qui était à Templin en face des Suédois de venir à l’aide de la capitale; en attendant son arrivée, on éleva des flèches devant les portes, on monta des canons sur les remparts, on construisit des banquettes nour le feu de mousqueterie, bref, on chercha à mettre la ville en état de défense.
En conformité avec ces résolutions énergiques, la sommation qu'apporta un messager russe fut repoussée. Tottleben répondit à ce refus en faisant avancer ses obusiers et en bombardant la ville; le feu, interrompu après quelques heures d'activité, fut repris pendant la nuit; cette canonnade nocturne impressionna beaucoup ïes habitants, mais ne produisit pas grands dégâts. « Nous nous mimes tous à la fenêtre, écrit un négociant (1), où nous vimes voler les bombes, ce qui faisait un spectacle affreux. » Entre temps, des attaques sur les flèches des portes de Halle et de Cottbus avaient échoué. Le général russe, ‘mpressionné par l'attitude de la garnison, prévoyant l'entrée en scène desrenforts qui viendraient l’augmenter, et préoccupé de sa ligne de communication, fit rompre le combat et se retira à Copenic. Le lendemain de cette échautlourée, le # octobre de grand matin, la cavalerie du prince de
(1) Lettre de M. Humbert à sa sœur M"° Delprat, communiquée par M. Croockwid, contenant le récit des événements qui se passèrent du 1° au 14 octobre.
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Wurtemberg se présenta aux portes, elle fut suivie de l'infanterie, Le prince, laissant une faible brigade pour contenir les Suédois, peu entreprenants, à en juger par l'expérience des campagnes passées, avait marché jour et nuit pour sauver la capitale ; il amenait avec lui 9 bataillonset 7 escadrons, soit un peu plus de 6.000 hommes. L'entrée du prince de Wurtemberg et la retraite des Russes firent croire à la délivrance. « Dimanche, écrit le correspondant déjà cité, tout le monde était en joie, toute la ville était allée voir leurs camps... l'homme de chambre de l'E, (sic) en rapporta quelque chose, des cartes, du pain, un petit sac où ils mettent leur saint Esprit. » La trève ne dura pas longtemps ; cependant la journée du # ne fut troublée que par une « tiraillerie » intermittente. « À la faveur de ce masque, écrit ({) un autre Berlinois, les ennemis se retranchent dans la bruyère aux Lièvres. Ils établissent aussi sur la hauteur dite le Hohe Veinberg de nouvelles batteries près du Jardin botanique pour recommencer de plus belle. » Averti par Tottleben de l'échec qu'il avait éprouvé, Czernitchew fit diligence pour le rejoindre et demanda à Fermor, qui était parvenu à Lossow, de lui envoyer un complément d'infanterie et d'artillerie. Montalembert, qui accompagnait l'avant-garde, retourna au quartier général porter cette requête au général en chef; il obtint, sur l'avis d'un conseil de guerre réuni à cet effet, qu’on expédiât Panin avec 9 bataillons, 5 escadrons et du canon.
De leur côté, les Prussiens recevaient du secours. Hülsen, qui venait d’être chassé de la Saxe par le duc de Deux- Ponts, fut avisé à Belitz du danger de Berlin; il mit aussitôt en route la moitié de ses troupes et promit de suivre avec l’autre moitié. Le 7 octobre, les hostilités recommencèrent, Czernitchew, qui était entré en ligne, engagea contre les quartiers de la rive droite de la Sprée une
(1) Journal d'un Berlinois communiqué par Yorke, Newcastle Papers,