VICTOIRE DES PRUSSIENS
tance des Impériaux fut courte, car c’est à peine si les soldats de Lestwitz brûlèrent une dizaine de cartouches. Quatre bataillons du corps de Lascy qu'avait mis en mouvement le dernier ordre donné par Daun avant son départ pour Torgau, arrivèrent trop tard pour rétablir les affaires et se bornèrent à recueillir les fuyards sans essayer une contre-attaque.
Il était plus de 9 heures du soir quand le feu cessa. Quelques régiments autrichiens et, en particulier, Charles de Lorraine, Mercy, Botta, Ahrenberg et Bayreuth avaient conservé leurs formations et occupaient encore la partie des hauteurs la plus rapprochée de Zinna; le corps de Lascy qui n'avait presque pas combattu était encore intact, mais les Prussiens de Zieten et de Lestwitz étaient maitres de la clef de la position et avaient décidé de la victoire en faveur du Roi. Sur le théâtre de la lutte, la confusion était à son comble; les combattants des deux armées bivouaquaient à côté les uns des autres, se reposaient autour des mêmes feux, ignorants de l'issue de l'affaire et attendant leur sort de la lumière du lendemain. Des officiers se trompaient de troupes; c'est ainsi que le général autrichien Migazzi, croyant rallier sa brigade, tomba au milieu des Prussiens qui le reconnurent à son accent et le firent prisonnier.
On peut s'imaginer la surprise douloureuse de Daun quand il sut, par la bouche d'O’Donnell et de Lasey, le malheur qui était survenu pendant son absence. « J'appris vers les 8 heures du soir à Torgau, raconte Montazet (1), enrejoignsnt M. le Maréchal, que les troupes que J'avais laissé victorieuses une demi-heure auparavant avaient abandonné une partie du champ de bataille à l'ennemi. J'eus peine à croire, je l'avoue, le rapport qui en fut fait devant moi à M. le Maréchal, mais ce gé-
(1) Montazet à Choiseul, Kasdorf, 4 novembre 1760, Affaires Étrangères.
néral m'ayant prié d'y retourner tout de suite avec MM. de Lascy et O'Donnel, le fait fut constaté. En vérité, il n’était pas difficile de réparer cette mésaventure, mais une foule de raisons trop longues à détailler déterminèrent, malgré mes représentations, à faire des dispositions pour se retirer le matin. » Montazet attribue la détaite des Autrichiens à la blessure de leur chef : « Je crois même pouvoir vous assurer que le corps de Zieten n’a resté sur le champ de bataille que parce que M. le maréchal Daun a été blessé et qu'on avait ici grande envie de quitter Torgau, ainsi que vous le verrez par le conseil de guerre qui à été tenu le prémier de ce mois, dont j'ai rendu compte sur-le-champ à M. le comte de Choiseul. »
Le récit de Daun (1) est à peu près conforme à celui de l’attaché français. Sur la demande du maréchal, O’Donnell et Lascy, accompagnés de Montazet et du duc de Braganza qui servait à l'état-major en qualité de volontaire, allèrent au plateau pour voir ce qui s'était passé. « Deux heures après (2) tous ces mentionnés Messieurs revinrent et dirent qu'en efiet, l'ennemi se trouvait sur la mentionnée hauteur, ce qu'ils ne comprenaient point comme il s'y était glissé. Montazet a beaucoup dit ce qu'il avait proposé, d’autres derechef le contraire, chacun criait, mais enfin malheureusement l'ennemi y était établi et alors il n’y avait plus de milieu ni d’autre parti à prendre que celui de la retraite. » Elle eut lieu au courant de la nuit et s’effectua sans être inquiétée par les Prussiens; l’armée de Daun évacua en silence le terrain qui lui restait et passa l'Elbe; la garaison de Torgau suivit dans la matinée et brüla les ponts sous la protection de la division de Beck qui était demeurée sur la rive droite pendant la bataille et qui servit d’arrière-
(1) Daun à l’Impératrice, Zeyps, 13 novembre 1760. Arneth, VI, p. 457. (2) Ce passage est en français dans la lettre de Daun.
ec f garde; Lascy fit son mouvement par la rive gauche et té, | rejoignit le gros sans incident. La marche nocturne et re, L la difficulté d’avertir ou de rassembler des détachements er- 3 épars sur toute l'étendue du champ de bataille et )0= 4 quelquefois entremèlés avec l'ennemi expliquent le la 4 nombre considérable de prisonniers ramassés par le f : n' vainqueur. D'après les états publiés par les Prussiens, de | il aurait atteint le chiffre de # généraux, 215 officiers que 1 et plus de 7.000 soldats. L'état-major autrichien fut très ici 1 éprouvé; il compta 11 officiers tués, entre autres les rez 4 généraux Herberstein et Walter, ce dernier commande 1 dant de l'artillerie, le généralissime, # généraux et 26 ofle ; ficiers blessés. La perte totale de l’armée de Marie- | Thérèse a été évaluée à 16.000 (1) hommes de tout rang; | de | de son artillerie nombreuse, #0 pièces furent prises ou nell abandonnées faute de moyens de transports. nza 1 Le succès fut chèrement acheté; le déchet de l’armée ‘ent 1 royale dépassa 14.000 hommes (2), dont #20 officie”s de tous 1res % grades. Dans ce chiffre figuraient plus de 3.000 prisonet À niers parmi lesquels deux généraux, Bülow et Finckensen- 4 tein. Les trophées furent à peu près également partagés; me 4 les Prussiens enlevèrent 30 drapeaux et en perdirent 27. ait * Telle fut la fameuse bataille de Süzou ou de Torgau à ait, ; propos de laquelle des flots d'encre ont été versés. Tout et d'abord, le succès fut revendiqué par les Autrichiens; au i à moment de quitter le théâtre de l’action, Daun avait déou- | pèché un officier supérieur de son état-major, le colonel les Rothschütz, avec la nouvelle de la victoire qu'il croyait ain 4 gagnée. Il est facile de se figurer l’enthous'asme avec le- PAU k quel les Viennois applaudirent aux sonneries des 18 pospro- | (1) Freytag Loringhoven, Beiheft sum Militär Wochenblalt, 1897, IV. Les sur à chiffres officiels publiés à l'époque donnèrent 1.543 morts, 3 660 blessés, tés 4 5.624 pris ou disparus, en tout 10.827. Gespräche im Reiche der Todten,
HT, p. 411, Frankfurth et Leipzig, 1760.
(2) Certains historiens l’évaluent au même chiffre que celui des Autrichiens,
tillons qui escortèrent l’heureux envoyé à son arrivée à
Schünbrün, mais la réaction n’en fut que plus violente quand, le lendemain, on apprit la fin désastreuse | de la journée et la retruite de Daun. L’Impératrice-Reine, désireuse de connaître le fond des choses et mécontente | des réticences évidemment voulues de son général, lui à adressa une série d'interrogations sur les incidents et sur les conséquences de l'affaire. Daun lui répondit par une longue lettre que l'historien Arneth a reproduite et de laquelle nous avons déjà tiré des extraits. Le maréchal, tout autant par ses omissions que par sa franchise, jette quelque jour sur les causes de la défaite. « Tout le monde, affirme-t-il, a fait son devoir; les régi- À ments se sont bien comportés, 11 y a eu du désordre, mais à la guerre cela esi inévitable. » D’après lui, l'abandon des hauteurs obligeait à la retraite; recommencer la lutte et essayer de se maintenir sur le terrain eût été « la (1) ruine totale de l’armée ». Il attribue le mouvement rétrograde et pour ainsi dire spontané des |! troupes sur Torgau à l'obscurité et à l'absence, par suite
( de blessures nombreuses, d'officiers tant de l'état-major 1 que des corps. A la question s’il est satisfait d’O’Donnell, J la réplique est caractéristique : « Je suis satisfait de tous, 4
mais réellement content d'aucun, car (1) en certaines choses je suis difficile à contenter. » Dans la lettre qui accompagne ces réponses, Daun reconnait que toute l’armée s’en prend à Lascy de la défaite, mais il supplie l’Impératrice de ne pas ouvrir sur ce point une enquête qui ne pourrait qu'aigrir les esprits, « car le malest fait ; et sans remède, et 1l n’y a que mon malheur qui a occasionné tous ces maux... Dieu l’a voulu ainsi, sans cela il 4 eut été impossible que cela se fût terminé si malheureu- E sement ».
(1) Ces mots sont en français dans la lettre de Daun.
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