DÉMARCHES DE L'ABBÉ DE BROGLIE
on reil choix, on aurait dit que je voulais mettre M. de Saintsle Germain hors d'état de rien faire en lui donnant un pare, reil ramassis. »
le Le Dumesnil en question jouissait d’une déplorable rérai 1 putation : grand ami de Richelieu, il avait servi sous ses > Le ordres à Minorque et en Allemagne où il s'était distingué an - par sa rapacité et ses débauches, plutôt que par sa capacité militaire; on l'accusait même de manquer de couent rage. Dans l'impossibilité d'éviter sa présence à l’armée, an- Broglie était bien décidé à le reléguer à Francfort à la po- besogne de l'arrière. L'abbé se mit en campagne (1); il gé- commença ses visites par Paris Duverney, l’un des protecqui teurs de Dumesnil, il n’en put rien obtenir. De là, il alla d'a- diner chez Montmartel, frère de Paris; il s'y trouva nez à lont nez avec Dumesnil que cette rencontre gèna singulière- : de ment : & Comme Montmartel prend du lait et ne se met tails pas à table, il rentra dans le salon où était Dumesnil et ches moi je montai en haut et me mis à table. Il était trois ages À heures; Dumesnil avait renvoyé son carrosse et n’osa jart : 1 mais monter en haut pour se mettre à table ; ma présence voir 3 lui imposa un jeûne auquel il ne s'attendait pas. Je souhaite éné- qu’il soit utile pour sa conversion. »
PS Le lendemain, l'abbé se rend à Versailles. IL débute em - par M. de Saint-Florentin. « De chez lui, j'ai été chez ussi M. de Choiseul, qui m'a fait entrer quoiqu'il fût dans son bin, lit, fort vilain, fort enrhumé, le visage fort boutonné, mée mais très affectueux à mon égard; et m'ayant embrassé ht si (chose dont je me serais fort bien passé) : « Eh bien, l'abbé, s Les : vous voilà donc de retour à Versailles? — Je n’y serai » les É pas longtemps, ce pays ne me plait guère. » On cause sans : d'abord du comte de Broglie, puis on aborde le sujet pa- brûlant : « Comment êtes-vous donc avec Dumesnil? — | è Comme avec un fripon, que j'ai comblé de mes bontés, rs de ee
(1) L'abbé de Broglie au Maréchal, Paris, 4 mai 1760, Papiers de famille.
que j'ai tiré de la misère, et que je n'ai pas vu depuis l'exil du maréchal de Broglie, mon frère... — Dumesnil dit que vous ne l'aimez pas. — Il à raison, je ne l'aime ni l'estime, et je tiens au-dessous de moi de parler d'un pareil homme. — Il sera pourtant le premier lieutenant-général du maréchal de Broglie, et je ne conseille pas, ni à vous, niau maréchal de vous y opposer ; et si c'est pour cela que vous venez à Versailles, vous pouvez vous en retourner. — Je ne suis point étonné qu’un malhonnête homme trouve des protecteurs; et je crois que le maréchal de Broglie doit représenter fortement l'indécence et le risque d’un pareil choix. — C'est un piège qu'on tend à votre 1 eu; et si vous êtes assez sots tous deux pour y donner, vous aurez sujet de vous en repentir : nous avons parlé de cette matière, le comte de Broglie et moi; je pense, sur le chapitre de Dumesnil, comme toute votre famille ; mais je lui ai conseillé d'enrayer, et il m'a promis de le faire. Jamais Dumesnil ne consentira à rester sur les derrières à Francfort; il faut qu'il soit employé dans l’ordre de bataille, soit au centre, soit à la cavalerie de la droite. Il ne s'agit que d'inscrire son nom sur cet état, et un jour de bataille de le mettre au centre ou à droite, à l'endroit le moins exposé. Comptez que Dumesnil sera souple comme un gant devant le maréchal. Pourquoi le Maréchal ne sait-il pas se plier à la nécessité? — Monsieur le Duc, vous qui maniez les affaires étrangères, êtes souvent obligé de vous servir de fripons, d’espions et de poltrons; mais un général d'armée doit bannir cette vermine autant qu'il est en lui, et ne pas se laisser soupconner de les protéger. — On ne soupçonnera jamais le Maréchal de Broglie d’avoir fait un choix si honteux. La façon de penser sur Dumesnil est trop publique, et la honte retombera sur ceux qui l'ont choisi. — Oui, Monsieur le Duc; mais la perte de l'armée peut résulter d'un choix aussi indigne. »
L'INCIDENT NUMESNIL. 165
L'abbé de Broglie rend ensuite visite à Belleisle. Le vieux maréchal écoute sa plaidoirie avec beaucoup de patience et réplique : « Je sais bien tout cela, mais je n'ai pu l'empêcher... M. le Dauphin y a consenti; Dumesnil a beaucoup de protections à la cour; M. de Choiseul est de ses amis. Comment voulez-vous que je fasse? » L'abbé ne put en tirer rien d'autre, sinon le conseil pour son neveu de ne pas soulever, à propos du choix de Dumesnil, un conflit cù il serait sûrement le perdant. Une conversation avec le Dauphin et la Dauphine au cours de laquelle l'abbé s'exprime avec sa franchise habituelle n'eut pas un meilleur résultat. Malgré ce premier échec, l'habile négociateur ne se tint pas pour battu; il revoit le Dauphin, obtient de lui qu’il communiquera au Roi une lettre où le maréchal exposera tout le danger de confier à un général aussi incapable que Dumesnil un poste important, et finit par arracher à Belleisle une convention établissant les conditions dans lesquelles servirait l'officier incriminé. Cette pièce, fort curieuse, mérite d’être citée (1) : « Que M. Dumesnil aurait le nom de premier lieutenant-général de l'armée; qu'il n'en ferait aucun exercice; que M. le maréchal de Broglie est autorisé, comme il est de raison, à laisser M. Dumesnil à Francfort, ou partout ailleurs qu'il le jugera à propos : aux conditions que M. le maréchal de Broglie n'affichera point ce qu'il veut faire de M. Dumesnil, et qu'il évitera de faire confidence à personne de ce qu’il veut faire de M. Dumesni, pendant tout le temps de la campagne, et que si Dumesnil veut se plaindre à M. le maréchal de Belleisle de la façon dont il sera employé ou ne sera pas employé pendant la campagne, M. le maréchal de Belleisle lui répondra pour toute réponse que le Roi, ayant confié le
(1) Conditions arrêtées entre M. le maréchal de Belleisle et l'abbé de Broglie. Papiers de famille,
commandement de ses armées au maréchal de Broglie, il est en droit d'employer les ofliciers généraux comme il le jugera à propos; et que M. le chevalier du Muy fera véritablement les fonctions de premier lieutenant-général et sera le bras droit du maréchal de Broglie. » L'épisode Dumesnil jette un jour éclatant sur la part faite à la faveur et à l'intrigue dans la nomination des généraux, illustre l'impuissance ou l'insouciance des ministres et expuque en partie nos insuccès de la guerre de Sept ans.
Rien de plus vivant que la correspondance intime entre l'oncle et le neveu. L'abbé épouse (1) avec chaleur toutes les querelles de la famille : « M. de Belleisle est trompé par les plus grands fripons qui soient au monde, mais : M. de Belleisle est encore plus fripon qu'eux tous. M, de (hoiseul ne respecte rien ; il est aussi fripon et malhonnète homme, mais comme il est de la dernière indiscrétion, il n'est pas si dangereux que l'autre. » Et cependant, malgré la sévérité de ses appréciations, l'abbé est dansles meilleurs termes avec ces personnages. Il discute avec Belleisle, il lui écrit des lettres où la critique est adroitement assaisonnée d'éloge : « Je connais les gens à qui j'ai affaire, mande-t-il à son neveu (2); je ne suis nullement leur dupe; je sais les mener sans être raide; je sais employer le miel, mais ce sera toujours un miel de douceur et non de fausseté. Cette espèce de miel ne m'empêche pas de dire toutes vérités. Je sais me faire écouter et mème me faire craindre... Ma conduite et mes lettres ont été approuvées par votre mère, quoiqu'elle renifle encore plus fort que vous quand je mande des douceurs à M. le maréchal de Belleisle. À cela, je réponds : Est-il done si malheureux qu'il y ait un Broglie dans le monde qui puisse se faire écouter et éviter la roideur d’une famille vertueuse et vé-
(1) Abbé de Broglie au due, mai 1760. Papiers de famille. (2) Abbé de Broglie au duc, 5 juin 1760. Papiers de famille.