FERDINAND SE LAISSE PRÉVENIR PAR BROGLIE
Le 23 juin, Ferdinand est encore à Wavern ; il informe (1) Holdernesse de la concentration des Français entre Merlau et Laubach près ‘le Grünberg. Le lendemain, il compte se rendre à Fullendorf, et le surlendemain à Neustadt, où le générai Waldegrave le précédera avec 9 bataillons. Du contenu de ces dépêches, de celui des billets échargés (2) avec son secrétaire Westphalen, qu'il consulte sur l'envoi du prince héréditaire dans la direction de Fulde et au sujet du siège projeté de Giessen, il ressort que le prince et son conseiller furent completement trompés par la manœuvre de Broglie et qu'ils ne s’attendaient nullement à le voir déboucher, avec toutes ses forces, du côté de Homburg. Ce n’est que le 23 au soir que Ferdinand se rend compte du danger; un second billet de cette date à Westphalen le prouve : « Maintenant, il me parait qu'il n'y à plus de doute que toute l'armée française ne soit aux environs de Grüningen, Ou en doutez-vous encore? » Nous ne connaissons pas la réponse de Westphalen, mais ce même soir, l'armée confédérée s'ébranla ; elle marcha tout le jour suivant et parvint, dans la nuit du 24 au 95, à Neustadt, trop tard pour empêcher le mouvement des Français.
Ferdinand rejeta la faute de ce fâcheux résultat, dans lequel il avait sa part de responsabilité, sur le général Imhoff dont les hésitations, à l'occasion du blocus de Munster pendant l'automne précédent, avaient motivé les critiques sarcastiques de Westphalen. Le 2% au matin, la situation était la suivante : Imhoff était campé avec 10.000 hommes à Kirchaïn au confluent d’un petit cours d'eau qui se jette dans l'Ohm et sur la rive droite de cette rivière ; le prince néréditaire, avec un corps d'égale force, avait été rappelé de Schlitz, dans le comté de Fulde; en route, il avait
(1) Ferdinand à Holdernesse, Wavern, 23 juin 1760. Record Office. (2) Westphalen, vol. IV, p. 307 et suivantes.
surpris au fourrage et mis en déroute les hussards de Berchiny et était venu occuper les hauteurs en face d'Homburg; enfin Lückner, avec ses irréguliers, était établi à Amoneburg, sur la rive gauche de l'Ohm, visà-vis d'Imhoff.
Ces divisions réunies formaient un total de 25.000 hommes auxquels, dans la nuit du 2%, eussent pu se joindre les 9.000 de Waldegrave. Auraient-ils pu maintenir leur position contre les 70.000 de Broglie? Cela est d'autant plus problématique que la traversée de l’Ohm avait commencé dès la matinée du 2%. Quoi qu'il en soit, voici l'explication de Ferdinand (1) : « Ma marche sur Hombourg n'a pas réussi par une fatalité particulière. M. d'Imhoff qui campait à Kirchayn devait aller joindre le prince héréditaire à Hombourg de même que le général Waldegrave pour occuper ce poste avantageux; c'étaient mes ordres positifs. Et ayant recu la nouvelle du prince héréditaire qu'il était arrivé à Hombourg après avoir défait et dispersé chemin faisant le régiment de Berchiny, je ne doutais point que le poste ne fût à nous, M. d'Imhoff n’en étant éloigné que de trois heures de marche et ie général Waldegrave à même portée du côté de Neustadt, de façon que ces trois corps n'avaient qu’à se joindre pour occuper en force les hauteurs de Hombourg. M. d’Imhoff me marque par un billet que je reçus Le 24 au matin en marche, qu'il avait fait ses dispositions pour exécuter mes ordres et qu'il allait se rendre de sa personne à Hlombourg, pour concerter tout avec le prince héréditaire. Je fus donc bien surpris d'apprendre à mon arrivée à Neustadt et où j'entrais dans la nuit du 24 au 25, que M. d'Imhoff, au lieu de faire marcher ses troupes à Hombourg, avait attiré vers lui le général Waldegrave et persuadé au prince héréditaire d'abandonner les hauteurs de
(1) Ferdinand à Holdernesse, Diltershausen, 29 juin 1760. Record Office.
LE
DISGRACE D'IMHOFF. 185
Hombourg pour aller se joindre de même à lui à Kirchayn. Cette faute, quelque grande qu’elle fût, aurait été à redresser, s’il n'en eût pas fait en même temps une seconde, savoir d’ordonner au général Lückner d’ahandonner le camp d'Amonebourg. L’ennemi en profita d'abord pour occuper les hauteurs et pour faire défiler du monde dans le dessein de l’envelopper dans son camp de Kirchayn. Ce projet de l'ennemi échoua par la jonction du prince héréditaire et par l'arrivée de l'armée à Neustadt, mais j'eus le chagrin de voir l'ennemi maitre de tons les postes que nous avions abandonnés, où il se trouvait hors d’insulte… Le plus grand mal est qu’il faudra actuellement beaucoup de temps et de persévérance pour regagner les avantages perdus. Trouvant le nid occupé, j'ai pris le parti de prendre mon amp à Ziegenhayn, où j'ai fait entrer l'armée le 26 courant. »
Sur l’oràre formel du roi Georges, qui ne pardonnait guère aux généraux malheureux, Imhoff fut privé de son commandement et renvoyé en disgrâce à Brunswick. IL avait été gouverneur (1) du prince héréditaire et l'influence qu'il avait gardée sur son élève aurait expliqué l'adhésion de ce dernier à une retraite qui n’était guère dans ses habitudes. Lors de la traversée de l’'Ohm, les Français ramassèrent des trainards, des équipages et quelques approvisionnements, mais le résultat capital fut la pr se de possession de la ligne de l'Ohm; elle sonstitua pour eux un succès stratégique de grande importance.
Presque sans coup férir, Broglie avait porté ses avantpostes de Friedberg et de Butzbach, c'est-à-dire dela banlieue de Francfort, jusqu’à moitié route de Cassel; au lieu de s'inquiéter du sort de Giessen, il était à même d'entreprendre le siège de Marburg et bientôt celui de Ziegenhayn; il disposait des ressources d’une région
(1) Yorke à Newcastle, La Haye, 11 juillet 1760. Newcastle Papers.
étendue; enfin, et c'était beaucoup au point de vue moral, il avait gagné la première manche et imposé son initiative dès le début de la campagne. Il s'agissait maintenant de poursuivre ces heureux résultats en forçant le passage de la Schwalm et de l'Eder et en refoulant le prince Ferdinand sur le Weser. Pour réaliser ce programme, le général en chef comptait sur le concours de Saint-Germain, qu'il allait appeler à lui, et avec lequel il espérait effectuer sa jonction dans Îes parages de Corbach.
Le 27 juin, Broglie, avec le gros de ses troupes, occupa le camp de Neustadt que Ferdinand avait évacué pour se retirer derrière la Schwalm; Chabo fut chargé du siège du château de Marburg, que la retraite des confédérés laissait isolé dans la zone française. L'opération ne fut ni longue ni coûteuse. Le 30 (1), le maréchal annonce la capitulation de Marburg qui s'était rendu « avant d’avoir attendu une bombe ni un coup de canon ». A la dépêche qui contenait cette nouvelle était jointe une copie des instructions données à Saint-Germain : « Comme par ses lettres des 23 et 25, il m'a paru désirer des ordres clairs et précis, j'ai cru devoir le satisfaire et lui en envoyer de positifs ; j'ai toujours aimé à en recevoir de tels. » Dès Le 25, c’est-à-dire au lendemain de la traversée de l’Ohm, Broglie avait écrit à son lieutenant : « Je ne doute pas que vous ne poussiez avec toute la rapidité possible vers Lippstadt et avanciez vos troupes légères jusqu'à Warburg et même plus loin pendant que les ennemis n’ont rien dans cette partie. »
Une telle hâte ne s'accordait guère, ni avec les habitudes de l’époque ni avec le tempérament méthodique de Saint-Germain. Il se plaint à Belleisle des exigences du général en chef (2) : Il y a dix jours, Broglie se conten-
(1) Broglie à Belleisle, Neustadt, 30 juin 1760. Archives de la Guerre. (2) Saint-Germain à Belleisle, Dortmund, 28 juin 1760. Archives de la Guerre.
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