LES ARMÉES SEPARÉES PAR LA WERTHA
tions déjà données à Belleisle. Il ne se contenta pas de sévir contre celui qui paraissait être le chef des mécontents; persuadé qu’un mauvais esprit régnait parmi les lieutenants-généraux de la réserve, mal disposé à l’égard d'hommes qui avaient été choisis sans son approbation, Broglie prit des mesures pour renouveler l'état-major supérieur. Voyer, avec lequel il avait eu maille à partir à propos de la surprise de Paravicini à Dillenburg, et du Luc furent déplacés et nommés à des emplois inférieurs dar.s la grande armée; tous les deux, furieux de cette disgrâce, obtinrent leur congé et rentrèrent en France. Broglie fut moins dur pour Castries, qui était aussi dévoué que ses camarades à son ancien général; la parenté de Castries avec Belleisle, dont il était le neveu, ne fut probablement pas étrangère à cette modération. Aussitôt après le départ de Saint-Germain, le maréchal réunit. tous les lieutenants-généraux et leur lut sa correspondance avec le disgracié. Castries, disons-le en passant, donne tort à Broglie, et croit qu’il était impossible, pour le commandant de la réserve, de présenter les excuses qu'on lui imposait * « Après cette lecture, écrit-il (1), M. de Broglie a parlé de cabales et d'esprit d'irsubordination; il nous à dit que c'était depuis que la réserve s'était approchée de l'armée qu'il y en avait eu. Ce propos n’était pas flatteur pour nous, il n’est pas même juste; nous espérons que M. le chevalier de Muy nous rendra justice auprès de lui quand il nous connaïitra davantage. La démarche que M. de Broglie a bien voulu faire en m'écrivant prouve qu'il ne me confond pas dans ce nombre. » Dans un entretien particulier avec le général er chef, Castries reconnut qn'il avait toujours blâmé sa conduite à Minden, mais affirma que ceite critique n'avait pas pris la forme injurieuse qu’on lui avait attribuée. « Il m'a répondu honnè-
(1) Castries à Belleisle, Canstein, 21 juillet 1760. Archives de la Guerre,
re
es D te me. Dem,
tement sur tous ces points, et je vais m'occuper du soin de bien faire la place qu'il vient de me confier. » L’attitude subséquente de Broglie vis-à-vis de Castries, les missions importantes dont il Le chargea, prouvent qu’il ne lui garda pas rancune de sa franchise.
Revenons aux événements. Les deux armées postées en face l’une de l’autre, offraient un spectacle imposant : « Notre camp, écrit un correspondant français (1), s'étend à près d’une lieue et demie, quoique l'infanterie n’ait que 60 pas par bataillons et la cavalerie 25 par escadrons. Les curieux montent journellement à une tour d’où l'on découvre tout le pays ; et comme les ennemis ne soniqu'à une lieue de nous, on aperçoit aisément toute leur armée qui est sur une hauteur au pied de laquelle coule la Wertha. Le coup d'œil est magnifique : on voit d’un côté nos deux corps d'armée faisant ensemble plus de 136.000 hommes, et de l’autre les ennemis au nombre d'environ 90.000. » Cependant, en dépit de sa supériorité numérique, Broglie n'était pas sans inquiétude sur la sécurité de son ravitaillement; la pointe qu'il avait poussée sur Corbach et dans la direction de Paderborn, menaçante pour le prince Ferdinand, ne laissait pas d'offrir quelques dangers. Les confédérés, campés à Sachsenhausen, encore maîtres de Ziegenhayn, étaient presque aussi rapprochés que ceux-ci de Marburg, base d'approvisionnement des Français; aussi Broglie devait-il avoir le souci de défendre sa longue ligne de communication contre les agressions d’un ennemi que l’on savait entreprenant. A cet elfet, il confia la surveiilance de l'arrière au frère de Choiseul, le comte de Stainville, qui venait de quitter le service de l’Impératrice pour celui du Roi ei qui arrivait précédé d’une réputation acquise sous les ordres de Laudon. Le nouveau commandant reçut pour instruction d'assurer les relations entre Franckenberg et
(1) Le Courrier, 29 juillet 1760. Newcastle Papers.