CONFÉRENCE ENTRE DAUN ET SOLTIKOFF
mission et n’en a évidemment pas rapporté de bonnes impressions : « Voilà les huit plus beaux jours de notre campagne que nous venons de perdre, parce que les Russes, dit-on, ne veulent rien faire absoiument. » Dans l’entrevue qu'il doit avoir avec Soltikoff, Daun insistera probablement sur la nécessité d'empêcher les Prussiens de renforcer les faibles détachements laissés en Saxe : « Il est bien cruel de nous voir arrêter à propos de bottes, dans le moment de recueillir le fruit de deux combats aussi meurtriers... Je commence donc à croire que le Brandebourg sera épargné; reste à savoir si nous prendrons Dresden avant d'aller en Silésie ». L'absence de Montalembert (1) est fâcheuse; Soltikoff aurait pu être influencé « car l’on dit que c’est un brave homme qui, à la vérité, n’ertend rien à la besogne, mais auquel du moins on peut parler. »
A Vienne, où la nouvelle de la victoire était parvenue le 15 août, c’est-à-dire trois jours après la bataille, les avis étaient très partagés sur la suite à donner aux opérations : Kaunitz était partisan de la conquête de la Silésie que l'ambassadeur Choiseul appelle « l'idole de scn cœur »; l'Impératrice souhaitait avant tout la destruction du grand edversaire : « Le roi de Prusse, disait-elle (2), était l'ennemi commun, c'était lui, sa personne qu'il fallait tâcher d’abattre; quand on avait coupé un arbre par la racine, on avait bientôt les feuilles. » Choiseul, au contraire, dès avant Kunersdorf, prèchait le recouvrement de la Saxe; il avait cherché pour son projet favori l'appui de l’envoyé saxon et avait été fort surpris de l'accueil peu encourageant qu'il avait reçu; mis au pied du mur, Fleming avait avoué (3) « que sa Cour ne désirait pas qu'on
(1) Montalembert ne rejoignit le quartier général russe que le 20 août. (2) Comte de Choiseul au Duc, 15 août 1759. Affaires Étrangères, Autriche. .
(3) Comte de Choiseul au Duc, 9 août 1759, Affaires Étrangères, Autriche.
- ce te — = peser
fit aucune tentative pour la délivrance de la Saxe; qu’elle craignait qu’au lieu de réussir, on n’achevât de ruiner le pays. » Malgré cette rebuffade du principal intéressé, Choiseul poussa sa pointe et finit par l'emporter. Il fit décider le siège de Dresde et obtint pour le duc de Deux- Ponts, chargé de l’entreprise, le concours d’un fort contingent autrichien et l’envoi d’un train d'artillerie formé à Prague.
A en juger par les confidences faites à l'attaché français, Daun dut avoir gain de cause dans la conférence de Guben. «J'ai vu avec plaisir, écrit Montazet (1), que depuis son entrevue avec M. de Soltikoff, il disrrsait tout pour faire prendre Dresden, et qu’il espérait que l'armée des Cercles commencerait cette cpération dans les derniers jours de ce mois ; je ne doute pas non plus que le siège de Neisse ne soit bien résolu après la prise de Dresden. » S'il faut s'en rapporter au récit que fit Soltikoff (2) de la conversation de Guben, Daun aurait reconnu la nécessité d'accorder du repos aux Russes et se serait borné à leur demander de prolonger leur séjour dans les environs de Francfort jusqu'à L: chute de Dresde, soit une dizaine de jours, et de mettre le Roi dans l'impossibilité d'envoyer du secours en Saxe. Aussitôt la capitale de l'électorat tombée au pouvoir des alliés, Daun, avec le gros de ses forces, s’unirait à Soltikoif pour envahir la Silésie, où on s’emparerait de Neisse et de Liegnitz et où l’armée moscovite pourrait établir ses quartiers d’hiver, à l'abri de ces places. À cette dernière partie du programme, Soltikoff fit des objections basées sur l'éloignement dans lequel il se trouverait de Posen, de la Vistule et de la Prusse royale, d’où il tirait ses ressources en hommes, en vivres et en murnitions; mais il consentit à conserver sa position actuelle
(1) Montazet au comte de Choiseul. Triebel, 23 août 1759, Archives de la Guerre 3521.
(2) Soltikoff à Élisabeth. Francfort, 21 août 1759. Trotha, p. 52.